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La désignation de Bassirou Diomaye Faye à la présidence en exercice de la CEDEAO intervient à un moment où l’organisation traverse la plus grave crise de son histoire, marquée par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais réunis au sein de la Confédération des États du Sahel (AES). Dans son discours, le chef de l’État sénégalais a insisté sur la sécurité, l’intégration économique et le renforcement de l’autonomie de la CEDEAO.

Mais cette élection suffira-t-elle à rapprocher Dakar et l’AES ? Rien n’est moins sûr.

Les griefs de l’AES contre la CEDEAO dépassent largement la personnalité de son nouveau président. Bamako, Ouagadougou et Niamey reprochent à l’organisation régionale d’avoir abandonné son idéal d’intégration pour devenir un instrument politique au service de certaines puissances étrangères, au premier rang desquelles la France. Les sanctions économiques imposées au Mali en 2022, les menaces d’intervention militaire au Niger après le coup d’État de juillet 2023 et les multiples injonctions sur les calendriers électoraux ont durablement détruit la confiance entre les deux camps.

L’arrivée de Bassirou Diomaye Faye pouvait pourtant laisser espérer un changement. Durant la campagne présidentielle sénégalaise, le tandem qu’il formait avec Ousmane Sonko incarnait un discours de souveraineté africaine, dénonçant le néocolonialisme économique, plaidant pour une monnaie plus indépendante et prônant des relations internationales moins déséquilibrées. Cette rhétorique trouvait un écho favorable dans les capitales de l’AES.

On se rappelle que le jeune président sénégalais s’était même vu confier par ses pairs lors du sommet d’Abuja en juillet 2024, une mission de médiation cruciale pour tenter de rapprocher la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés de son homologue togolais Faure Gnassingbé. Porté par son profil de jeune dirigeant souverainiste n’ayant pas pris part aux sanctions passées contre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, le chef de l’État sénégalais incarnait alors une figure de consensus capable de restaurer le dialogue. Malgré ces efforts diplomatiques et une posture d’ouverture, la réconciliation s’est heurtée à la position ferme des régimes sahéliens, qui ont réaffirmé le caractère « irréversible » de leur retrait de l’organisation régionale.

Deux ans plus tard, le contexte est radicalement différent. Les relations entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko se sont fortement dégradées sur fond de rupture politique. Or Sonko demeurait, aux yeux de nombreux responsables sahéliens, l’interlocuteur sénégalais le plus proche de leur vision souverainiste. Son éloignement du pouvoir modifie profondément la perception de Dakar dans les cercles dirigeants de l’AES.

À cela s’ajoute un autre facteur : le rapprochement diplomatique entre Dakar et Paris. Même si le Sénégal affirme conduire une politique étrangère indépendante, les nombreux signaux de coopération avec la France nourrissent les soupçons dans les pays de l’AES, où la rupture avec Paris constitue désormais un élément structurant de leur doctrine diplomatique.

La difficulté de Bassirou Diomaye Faye sera donc double.

D’un côté, il devra convaincre les dirigeants de la CEDEAO qu’une réconciliation avec l’AES est indispensable pour préserver le marché commun, la libre circulation et la coopération sécuritaire.

De l’autre, il devra persuader Bamako, Ouagadougou et Niamey que la CEDEAO n’est plus l’organisation qui les avait sanctionnés, isolés et parfois menacés d’une intervention armée.

Or c’est précisément sur ce point que le scepticisme est le plus fort. Les autorités de l’AES répètent que le problème n’est pas le président en exercice de la CEDEAO, mais son architecture politique et les mécanismes de décision qui, selon elles, restent soumis aux influences extérieures.

La présidence de Diomaye Faye pourrait certes améliorer le ton des échanges. Son profil est plus consensuel que celui de plusieurs de ses prédécesseurs et son discours met davantage l’accent sur la souveraineté économique africaine. Mais un changement de style ne suffira probablement pas si les dossiers de fond restent inchangés : reconnaissance pleine de l’AES, nouvelles modalités de coopération, gestion des frontières, libre circulation des personnes et des marchandises, ainsi que coopération militaire contre le terrorisme.

Le paradoxe est d’ailleurs saisissant. Jamais l’Afrique de l’Ouest n’a eu autant besoin d’intégration pour répondre aux défis sécuritaires et économiques. Pourtant, jamais les lignes de fracture n’ont été aussi profondes.

En ce sens, la présidence de Bassirou Diomaye Faye constitue moins une solution qu’un test. S’il parvient à restaurer un dialogue de confiance avec les dirigeants de l’AES, il pourra entrer dans l’histoire comme celui qui aura évité une partition durable de l’espace ouest-africain. En revanche, si la CEDEAO continue d’être perçue comme le prolongement d’intérêts extérieurs, tandis que Dakar apparaît trop aligné sur Paris, la fracture entre les deux ensembles risque de devenir irréversible.

Ce n’est donc pas seulement un homme qui prend aujourd’hui les commandes de la CEDEAO. C’est toute l’idée de l’intégration ouest-africaine qui se retrouve à l’épreuve des réalités géopolitiques du Sahel.

*Oussouf DIAGOLA*