La célébrité est une épreuve. Peu y résistent. Grisés par leur notoriété, certains intellectuels finissent par se croire investis d’une mission sacrée : penser à la place du peuple.
Ce glissement est dangereux.
Car lorsque l’esprit critique cède à la posture, la pensée cesse d’éclairer — elle devient un instrument.
Rares sont ceux qui échappent à cette dérive.
Trop souvent,le talent cède la place au messianisme.
La nuance disparaît,sacrifiée sur l’autel de prises de position partisanes,rapides et bruyantes.
Le dernier épisode est révélateur : 143 signataires s’érigent en donneurs de leçons. Mais au nom de quoi ? Et surtout, au mépris de quelle mémoire ?
Car nous le savons.
Nous qui avons connu les heures sombres du parti-État savons que l’unanimisme n’est jamais innocent. Le monolithisme,lui,tue la démocratie. Toujours.
Le projet de révision constitutionnelle ne trompe personne. Il ne sert pas la nation — il sert un homme. Il installe, insidieusement, un imaginaire dangereux : celui du chef sauveur, du guide nécessaire, du démiurge providentiel.
Or, sous nos latitudes, ce scénario est connu. Trop connu. Il commence toujours par des discours, se poursuit par des renoncements et s’achève par la confiscation des libertés. Toutes les libertés — à commencer par celle de penser.
Ne pas le voir, quand on se dit intellectuel, n’est pas une faute : c’est une abdication. Une cécité volontaire.
L’histoire nous l’a appris : la dictature ne met pas des décennies à s’installer. Elle s’infiltre. Elle s’accélère. Et soudain, il est trop tard.
Ce pouvoir taillé sur mesure pour un homme n’est pas une réforme. C’est une trajectoire. Et ceux qui, par leur plume ou leur prestige, la légitiment portent une responsabilité lourde. Les esprits brillants ne devraient pas servir à éclairer les ténèbres.
Il est encore temps. Mais l’émotion ne suffit plus. L’indignation non plus. Il faut de la lucidité, du courage et surtout une action collective, ferme et réfléchie.
Refusons la tentation des hommes providentiels. Refusons les prophètes autoproclamés. Croyons en nos institutions, en notre intelligence collective, en notre capacité à dire non.
Et si même l’Église — si souvent prudente — sort de sa réserve pour appeler à la raison et à la retenue, c’est que l’alerte est sérieuse. Très sérieuse.
Mais voilà : en politique, l’oubli est une stratégie. Une arme. Ceux qui, hier, devaient leur salut à cette même Église feignent aujourd’hui de l’ignorer. Amnésie sélective ou cynisme assumé ?
Qu’importe. L’histoire ne pardonne pas l’aveuglement volontaire.


