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De l’hommage à l’hagiographie
Le centenaire de la naissance d’Abdoulaye Wade donne lieu à une impressionnante unanimité. Hommages officiels, témoignages élogieux, déclarations admiratives : des compagnons de route aux anciens adversaires, chacun semble vouloir célébrer celui qui fut pendant près d’un demi-siècle l’une des figures majeures de la vie politique sénégalaise.
Cette reconnaissance n’est pas usurpée.
Peu d’hommes politiques auront autant marqué l’histoire contemporaine du Sénégal. Pendant plusieurs décennies, Wade a incarné la contestation du pouvoir établi, la revendication du pluralisme politique et l’espoir de l’alternance. Emprisonné à plusieurs reprises, souvent marginalisé, parfois contraint à l’exil, il n’a jamais abandonné son projet de « Sopi », ce changement qu’il promettait aux Sénégalais.
Son accession à la présidence en 2000 constitue un tournant majeur de notre histoire politique. Elle marque la première alternance démocratique au sommet de l’État et ouvre une nouvelle séquence politique.
À son actif figurent également une politique étrangère plus ouverte vers les puissances émergentes, notamment la Chine, la Turquie ou l’Iran, une contribution à la relance du projet panafricain au début des années 2000 aux côtés de Thabo Mbeki, Abdelaziz Bouteflika et Olusegun Obasanjo, ainsi que d’importants investissements dans les infrastructures. Son action en faveur d’une plus grande présence des femmes dans la vie publique mérite également d’être soulignée.
Le Monument de la Renaissance africaine, longtemps contesté, est devenu l’un des symboles architecturaux les plus identifiables du Sénégal contemporain.
Tout cela est vrai.
Mais tout cela ne constitue pas toute la vérité historique.
L’autre visage du « Pape du Sopi »
Car Abdoulaye Wade ne fut pas seulement l’opposant héroïque devenu président réformateur. Son parcours comporte aussi des zones d’ombre que les célébrations actuelles tendent à occulter.
L’une des caractéristiques de sa pratique politique fut une remarquable souplesse doctrinale, qui lui a valu le surnom de « Laye Ndiombor », que ses adversaires ont qualifié d’opportunisme. L’histoire de son parti, passé de la « contribution » à l’opposition, du « travaillisme » au « libéralisme », illustre cette capacité permanente à adapter son discours aux circonstances quitte à violer toute éthique.
Plus fondamentalement, plusieurs épisodes de son parcours ont nourri le sentiment d’un décalage entre certains engagements proclamés et les pratiques effectives du pouvoir. Les Sénégalais se souviennent de sa promesse de ne pas briguer un second mandat complet en raison de son âge, engagement finalement abandonné. Le célèbre « Ma waxoon, waxeet » demeure, dans la mémoire collective, l’un des symboles les plus marquants de cette ambiguïté.
Son passage au pouvoir fut également marqué par de nombreuses révisions constitutionnelles qui renforcèrent progressivement l’hyperprésidentialisme sénégalais. La tentative de réforme constitutionnelle du 23 juin 2011, avec son projet de ticket présidentiel et l’abaissement du seuil de victoire au premier tour, fut largement perçue comme une tentative de préparer une succession dynastique. La mobilisation populaire exceptionnelle qui s’ensuivit révéla alors l’ampleur de la défiance d’une partie de la société envers le régime.
À cela s’ajoutent les accusations récurrentes de patrimonialisation de l’État, de pratiques de corruption autour de marchés publics, des privatisations opaques ou encore des accaparements de terres et des gestion foncière nébuleuses.
Ces questions, qu’on les juge fondées ou excessives, appartiennent-elles aussi à l’histoire du wadisme et ne peuvent être simplement effacées du bilan.
La fabrication des grands hommes « symboles »
Cette tension entre lumière et ombre n’est d’ailleurs pas propre à Abdoulaye Wade.
Toutes les sociétés ont tendance, lors des commémorations, à simplifier les figures qu’elles célèbrent. Les hommes d’État deviennent des symboles. Or un symbole est toujours plus simple qu’un être humain.
Ainsi, Léopold Sédar Senghor est souvent présenté comme le chantre de la Négritude, le fondateur de l’État sénégalais et le père de la démocratie. Ces dimensions sont incontestables. Mais elles tendent à faire oublier le régime de parti unique de fait qu’il imposa et qu’il dirigea pendant de longues années ou encore les choix géopolitiques qui maintinrent le Sénégal dans l’orbite française jusque de nos jours.
À l’inverse, Mamadou Dia est fréquemment célébré comme le précurseur du souverainisme économique et le défenseur d’une véritable indépendance nationale. Cette image laisse souvent dans l’ombre certains aspects plus contestés de son action gouvernementale, notamment sa répression du mouvement syndical et du Parti Africain de l’Indépendance (PAI) en 1960.
Le phénomène est universel.
En France, les commémorations napoléoniennes ont longtemps privilégié le bâtisseur de l’État µmoderne et le génie militaire, reléguant au second plan le rétablissement de l’esclavage ou les coûts humains gigantesques des guerres impériales.
Au Royaume-Uni, Winston Churchill demeure l’incarnation de la résistance au nazisme. Son rôle décisif en 1940 est incontestable. Pourtant, ses conceptions impériales et ses responsabilités dans certaines tragédies coloniales, comme l’effroyable famine du Bengale en 1943 et la répression du soulèvement Mau-Mau au Kenya 1951 sont rarement rappelées lors des célébrations officielles.
Partout, la mémoire sélectionne. La politique magnifie.
Pourtant on doit restituer la vérité historique.
Les commémorations parlent davantage du présent que du passé
Les historiens de la mémoire collective, de Maurice Halbwachs à Pierre Nora, ont montré que les commémorations répondent souvent moins à une exigence de vérité historique qu’à des besoins politiques contemporains.
On ne célèbre jamais uniquement ce qu’un homme a été.
On célèbre surtout ce qu’une société souhaite qu’il représente.
Les anniversaires, les panthéons nationaux, les journées commémoratives sont des moments où une communauté politique se raconte à elle-même ce qu’elle croit être ou ce qu’elle aspire à devenir.
Dans cette perspective, le centenaire d’Abdoulaye Wade ne nous renseigne pas seulement sur Wade. Il nous renseigne aussi sur le Sénégal d’aujourd’hui.
Pourquoi cette volonté soudaine de consensus autour d’une personnalité qui fut pourtant l’une des plus clivantes de notre histoire politique récente ? Pourquoi cette insistance sur le rassembleur plutôt que sur le combattant ? Pourquoi retenir certaines facettes de son héritage plutôt que d’autres ?
Ces questions méritent d’être posées.
Le devoir d’histoire
Rendre hommage à Abdoulaye Wade n’impose pas d’effacer ses contradictions. Bien au contraire.
La maturité d’une nation se mesure à sa capacité à regarder ses grandes figures historiques avec lucidité. Ni panégyrique aveugle, ni entreprise de démolition rétrospective. Ni culte de la personnalité, ni règlement de comptes a postériori.
Abdoulaye Wade fut à la fois un artisan essentiel de l’alternance démocratique et un président dont certaines pratiques ont suscité de profondes inquiétudes démocratiques et nous affectent encore au plan économique comme politique. Il fut un visionnaire sur certains dossiers et un dirigeant contestable et contesté sur d’autres. Il fut un homme de rupture, mais aussi parfois un politicien traditionnel, conservateur.
C’est précisément cette complexité qui fait sa singularité en tant que personnage historique.
Car l’histoire n’a pas pour mission de fabriquer des saints républicains. Elle doit restituer les hommes tels qu’ils furent : avec leurs grandeurs, leurs erreurs, leurs réussites et leurs échecs.
À l’occasion du centenaire de sa naissance, le plus bel hommage que l’on puisse rendre à Abdoulaye Wade n’est donc pas de le transformer en légende. C’est de le considérer comme un acteur majeur de notre histoire nationale, dans toute sa richesse et avec toutes ses contradictions et limites.

Alymana Bathily