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La politique de l’oubli : les blessures de la ville de Dakar Par le Dr Adama Aly PAM ,Historien, archiviste paléographe

L’histoire de la ville qui se lit dans la pierre n’est pas seulement une lubie esthétique, mais une véritable présence mémorielle qui convoque le lien invisible entre des générations de bâtisseurs. Les monuments, les espaces de vie et de culte sont tous l’expression des sociétés. Ils en disent long sur l’expression du pouvoir de l’autorité publique ainsi que de la vie quotidienne des classes populaires.  La Renaissance en Occident n’avait pas d’autres buts que de restaurer la glorieuse Rome antique et faire vivre à travers les arts et la culture toutes les traditions gréco-romaines. Les polyphonies architecturales, les fossés et les rues et les places publiques ont énormément de choses à nous raconter. Encore, faudrait-il que nos politiques publiques prennent en compte la dimension du patrimoine historique et culturel dans l’aménagement de nos villes. Au moment où des débats enflammés sur le déboulonnage de statues coloniales fait rage au Sénégal et un peu partout dans le monde, il est urgent de ne pas céder au populisme mémoriel et à la confusion entre histoire et mémoire et surtout repenser les villes sénégalaises dans le cadre d’une politique culturelle globale qui prenne en compte pour chacune d’elles son histoire particulière et ses lieux de mémoire. Le sinistre vrombissement des bulldozers qui défigurent effacent du paysage des pages d’histoire de nos villes interpelle la communauté des historiens, des architectes et des conservateurs du patrimoine qui sont malheureusement réduits à jouer les cassandres et à faire le requiem pour à chaque effondrement d’un monument. Il est certes venu le temps de décoloniser les imaginaires, mais il est aussi important d’arrêter d’essentialiser les cultures africaines. Il y a une lecture romantique fondée sur une fiction d’une culture africaine éternelle aux caractéristiques irrémédiablement figées. L’Afrique est comme tous les continents, un espace ouvert avec des expressions culturelles plurielles fécondées au cours de l’histoire par plusieurs apports internes et externes. Inauguration du marché Sandaga, 29 avril 1935 ©Fortier Démolition Sandaga,12 août 2021 ©ausenegal.com Le style colonial néo-soudanais des édifices coloniaux de Dakar résulte d’un long cheminement et des choix politiques visant à construire une identité urbaine liant la colonie à la Métropole en faisant d’elle une vitrine internationale de l’administration coloniale. Les premiers édifices coloniaux – le palais du Gouverneur (1908) et l’Hôtel de Ville (1914) – construits dans un style néo-classique. Parallèlement, les constructeurs emploient un style orientalisant néo mauresque en usage en Afrique du Nord pour la caserne de la Marine (1911), les constructions à ossature métallique du Marché Kermel (1907-1910 ; détruit en 1993 puis reconstruit) ou de la Gare du chemin de fer (1910-1914). Le choix de ce style architectural répondait également à une quête d’historicité reliant la capitale impériale à la lointaine histoire du Soudan médiéval pour établir symboliquement un lien visuel entre le pouvoir colonial et le territoire colonisé. La réinterprétation de la grande mosquée de Tombouctou dont la construction remonte au moins au 14e siècle se lit dans différents édifices publics dont la polyclinique Roume (1931), le marché Sandaga (1935), l’hôtel de l’administrateur de Dakar (1931) reconverti en 1936 en musée (Théodore Monod), la maternité de l’hôpital Central indigène (1919) (hôpital Aristide Le Dantec) et l’Institut Pasteur de Dakar. Ce style généralisé dans toute l’AOF se retrouve même ce style associé au style néo-byzantin de la cathédrale de Dakar. Pour traduire cette vision dans la pierre, des concours d’architecture ont été organisés des emprunts mobilisés pour donner à Dakar sa physionomie. Hélas, les témoins de l’histoire de la ville de Dakar sont en train d’être méthodiquement démantelés. Après la réduction du marché Sandaga en poussières à la veille de la fête de la Tabaski, c’est le tour de la Maternité de l’hôpital Aristide le Dantec à la veille de la coupe du monde de football. Tout cela nous donne l’impression de honteux forfaits que personne ne veut porter et qu’on réalise en catimini. La politique de la ville ne saurait se réduire à débaptiser des noms de rues ou de construire des tours de verre ou des statuts d’inspiration staliniennes. On n’est d’une ville ou d’un village que parce qu’on est habité par l’histoire des lieux, par les multitudes de souvenirs, de sonorités et de liens invisibles entre les morts et les vivants qui nous attachent à la ville et au village. Pour tous ceux qui sont nés à la maternité de l’hôpital le Dantec, le craquellement des murs est aussi synonyme d’une déchirure. Il est révolu le temps du parallélisme asymétrique du Président Poète Léopold Sédar Senghor. Heureusement, il nous a laissés les dents de la mer (1973-1975) qui concilie le style inspiré par les constructions de Djenné et de Tombouctou et les principes du « parallélisme asymétrique », le Campus de l’Université Gaston Berger, notre ambassade à Brasilia, et peut-être pour quelques temps encore, le Centre International du Commerce International du Sénégal (CICES), avant que les promoteurs immobiliers ne construisent sur les lieux des cubes insalubres. Maternité de l’hôpital Central indigène, inauguré le 1er mai 1914 ©Quantum Maternité de l’hopital A. Le Dantec (ex-Hopital Central Indigène détruit en 2022 après plus de 13 ans de travaux de restauration ©  Jean Claude Thoret

Les villes dans la ville  : de la ségrégation raciale à la ségrégation par l’avoir

Dakar comme toutes les villes coloniales furent des espaces de ségrégation raciale. Les Européens dans les quartier dits Plateaux (Dakar-Plateau, Kayes-Plateau, Abidjan-Plateau) et les africains maintenus à distance dans des villes réservées exclusivement à eux afin de préserver la santé des Européens. Entre Dakar et la Médina, l’actuel quartier Rebeuss était réputée non aedificandi et la prison centrale Rebeuss était implantée dans cette zone tampon pour rappeler au peuple le pouvoir de surveiller et de punir. Pour arriver à ségréguer les populations lébous, des règlements d’urbanismes et sanitaires ont été édictées. Interdiction de construire en pisé, incendie des cases indigènes au moindre cas de maladie contagieuses, interdiction de piler ou de ses livrer à des cérémonies festives bruyantes. L’épidémie de peste de 1914 a servi de prétexte pour créer la Médina de Dakar et d’y reloger les populations africaines. Une zone non constructible est établie entre la ville européenne et la médina. Les infrastructures mises en place répondent à cette politique. Les camps militaires Mangin et Archinard à la périphérie de la ville européenne sont érigés pour faciliter les cordons sanitaires et les quarantaines des indigènes. Le même dispositif de pont levis avait été érigé à Abidjan entre le Plateau et Treichville. L’hôpital central Indigène, inauguré en 1914 est dédié aux soins des tirailleurs et des populations indigènes et la polyclinique Roume inauguré en 1932, est également une véritable sentinelle de surveillance de l’état de santé des populations africaines. Ces deux institutions furent également des lieux de formation des premiers médecins africains. Il convient de souligner que l’Ecole de médecine de Dakar, premier embryon de l’enseignement supérieur en AOF sera, de sa création en 1918 jusqu’en 1931, hébergée dans l’enceinte de l’hôpital central indigène. A partir de cette date, elle a été transférée au Rond-point de l’Etoile derrière l’actuelle Assemblée nationale dans les locaux occupés actuellement par I’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP). Des élèves comme Félix Houphouët Boigny y firent leurs humanités. La salle qui tenait lieu de morgue et de travaux pratiques de dissection de corps humains pour les élèves existe encore de nos jours. A cause de l’instrumentalisation des crises sanitaires par les politiciens (Blaise Diagne en 1914), le gouverneur général de l’AOF décide séparer la ville de Dakar de la colonie du Sénégal en créant la circonscription de Dakar et dépendances en 1924. Celle-ci devient la Délégation de Dakar en 1946. La politique déguerpissement, sera poursuivie dans les années 1950 avec la création de Grand Dakar, Pikine Dagoudane etc.

Senghor et la politique de la ville interdite

Au moment de l’indépendance, les politiques de la ville de Dakar ont toujours conservé les mêmes perspectives inégalitaires mais cette fois par une politique de darwinisme social. L’ancienne capitale de l’AOF illustre parfaitement le lieu où le pouvoir s’affirme et s’exerce sous la forme la plus subtile et parfois la plus crue. Les fous, les lépreux, les colporteurs et les hordes de villageois fuyant la misère des campagnes firent les frais de la stigmatisation. Senghor fut le premier à parler d’encombrement humain dans Dakar lors d’un congrès de son parti. Un arrêté de 1972 portant création d’un Comité national de lutte contre l’envahissement de Dakar par les colporteurs, lépreux et aliénés. Le terme « d’encombrement humain » est par la suite très vite officialisé lors d’un Conseil National du parti de Senghor, l’Union progressiste sénégalaise. Ce terme traduit à lui tout seul la manière dont se fait la gestion de l’espace urbain par la puissance publique. Elle a donné lieu à une politique répressive des comportements sociaux tels que le vagabondage, la mendicité et les petits métiers de rue qui furent transformés en « délits » et justifièrent des mesures à l’égard notamment des lépreux et des malades mentaux. Dans les discours officiels, les termes de bidonvilles comme une pathologie urbaine sont utilisés pour désigner les quartiers comme Fass Paillottes.Cette ville proche de Dakar fera l’objet de multiples incendies dont certaines jugées suspectes.La politique d’«haussmanisation» de Dakar n’a finalement pas épargné Fass qui fut transformé en HLM.  Ces dernières années, Dakar est devenue une ville monstrueuse, sans âme où le béton et la pollution continuent de disputer droit de cité dans un espaces urbain aride et insalubre où les marchands de sommeil et trafiquants de tout genre impriment leur vision du monde. Face à ces visions d’horreur, les ministères de l’urbanisme et de la culture du Sénégal ont le devoir de concevoir des politiques d’aménagement de l’espace public porteuses de sens. Par une stratégie d’inscription spatiale et paysagère de la mémoire dans la construction de l’identité nationale. Cela passe par la mise en cohérence de l’espace et la protection des lieux de mémoire de sorte que les habitants puissent se réapproprier leur ville, raconter son histoire et la transmettre à leurs enfants. Peut-être que la mairie de Dakar devrait songer à produire un dictionnaire des lieux de mémoire de la ville avant que le vacarme des pelleteuses n’impose le triste silence des ruines. archeo1996@gmail.com