La mort ne nous surprend pas Par El Hadj Hamidou KASSร
Nous savions, dans les couloirs du dรฉpartement de philosophie, dans les allรฉes du militantisme politique, que la vie est dโabord un apprentissage difficile de la mort. Les juges athรฉniens, au nom de la ยซย sociรฉtรฉย ยป avaient condamnรฉ Socrate, philosophe mobile des espaces ouverts, ร boire la ciguรซ. La philosophie naรฎt de cette รฉnigme dโun Socrate qui รฉtait prรชt ร mourir, armรฉ dโune mรฉmorable phrase : ยซย โฆvoici lโheure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage, nul ne le sait, exceptรฉ le dieuย ยป. Nous sommes bien en prรฉsence de lโacte fondateur de lโentreprise philosophique : quรชte de la vie heureuse.Notre ami Soro Diop, mort dans la nuit du vendredi 23 au samedi 24, รฉtait dโabord unphilosophe. Cโest, avant tout, cette leรงon du courage face ร lโรฉpreuve absurde de la mort, que nous partagions. Lui, Racine Talla et Mamadou Sรจye furent mes aรฎnรฉs au dรฉpartement de philosophie. Nous avions tissรฉ nรฉanmoins le lien amical et la complicitรฉ dans le partage des concepts. Nous รฉtions de la tendance Mao et confusรฉment sartriens pรฉnรฉtrรฉs de la maxime de lโagir comme condition de lโรชtre : il nโy a aucune essence ou aucun horizon qui dรฉfinisse lโhomme qui nโest au monde que par ce quโil fait, par quoi il se rรฉalise. Voilร pourquoi Sartre pense lโhomme comme absolument libre, libre de choisir et de faรงonner son destin.
Entre Marx, notre rรฉfรฉrence de granite, et Sartre, philosophe vivant de lโaction, nous avions bien trouvรฉ des ยซย armes miraculeusesย ยป pour notre combat politique. Dans les allรฉes du militantisme, nous avions choisi la mouvance AndJรซf dans la radicalitรฉ de lโengagement communiste. Nous avons รฉtรฉ nourris ร lโรฉcole de lโidรฉal hรฉroรฏque dont Oumar Blondin Diop, Ousseynou Cissรฉ et les autres martyrs du mouvement dรฉmocratique sรฉnรฉgalais รฉtaient des repรจres prรฉcieux. Ils sont morts jeunes et nous-mรชmes avions considรฉrรฉ la mort comme une ยซย conclusion neutreย ยป de la vie.
Dans cette bande provisoire des quatre, jโai รฉtรฉ le plus modรฉrรฉ, Sรจye aussi lโรฉtait avec un humour qui dรฉtend, nos deux amis ayant choisi des voies radicales dโen dรฉcoudre avec lโadversaire du moment, alors que le mouvement รฉtudiant de Dakar engageait une รฉpreuve de force contre le gouvernement et les autoritรฉs du COUD en 1984 et 1987. Racine รฉtait du type spontanรฉ, rรฉsolu et tรฉmรฉraire tandis que Soro, รฉtait prosaรฏque, poรฉtique et tout aussi dรฉterminรฉ.Cependant, nos convictions restaient intactes et similaires, nous constations nos divergences tout en fortifiant nos convergences pour mieux porter, ensemble, le combat. Et je pense, ainsi, que chacun de nous รฉprouvait la paix de lโรขme dans lโamitiรฉ stellaire qui nous unissait jusquโร partager, รฉtudiants paumรฉs, mais heureux, une mรชme chambre. Nous รฉtions activement prรฉsents dans ces tempรชtes de 1984 et 1987, guidรฉs plutรดt par nos idรฉaux rรฉvolutionnaires dont les revendications estudiantines nโรฉtaient quโun relais vers le Grand Soir.
Nos dรฉbats รฉtaient denses sur les perspectives du mouvement, nos concepts philosophiques
mobilisรฉs pour en รฉclairer les obscuritรฉs et les points les plus porteurs pour la rรฉvolution. Le destin fera croiser ร nouveau nos chemins : Racine, Soro et moi basculons dans la communication et le journalisme, de nouvelles formes dโengagement alors que le combat dรฉmocratique รฉtait dominรฉ par lโexigence tรชtue dโune alternance aprรจs la sรฉquence du combat pour lโouverture dรฉmocratique intรฉgrale. Malgrรฉ des parcours politiques interrompus et divergents, nous sommes restรฉs des militants porteurs dโun mรชme idรฉal.
Nous sommes surtout restรฉs un bloc dโamis indestructibles. En souvenir de ces annรฉes porteuses dโavenir, je cite Youssou Diallo, feu Salif Diallo du Burkina Faso, feu Toto Diarra du Mali, lโactuel Prรฉsident du Sรฉnรฉgal et celui du Niger, Macky Sall et Mohamed Bazoum, les avocats Souleymane Ndรฉnรฉ Ndiaye, El Hadj Diouf, Demba Cirรฉ Bathily, le philosophe feu Khalifa Mbengue, Doudou Sรจye, lโรฉconomiste Abdou Kama, Boubacar Mbodj, Mbenda Ndiaye, Moctar Sourang, Feu Mame Ndiaye, lโhistorien feu Alioune Tourรฉ, feu Papa Abdou Sylla, Tamsir Ba, Babacar Ndao, Moussa Sarr, et jโen oublie
Soro est parti, pour rejoindre dโautres camarades qui ont militรฉ รขprement pour le Sรฉnรฉgal, pour les dรฉmunis, prolรฉtaires et paysans laborieux. Ils sont partis, certains sans enfant. Comme le dit un de nos prรฉcieux ascendants, ยซย nous sommes leurs hรฉritiersย ยป. Soro Diop, de toi, je garderai lโรฉclat du rire solaire, puissant et contagieux. De toi, je garderai lโintellectuel engagรฉ et le tรฉnor de la plume qui a traversรฉ la vie en homme libre et heureux. Tes frรจres, tes camarades, tes collรจgues et tes compagnons le savent. Continue dโรชtre heureux dans les jardins sous lesquels coulent des ruisseaux. Enfinโฆ