TRAVERSE – Les ombres de la République

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TRAVERSE – Les ombres de la République

https://lequotidien.sn Le centre-ville de Dakar, ce vendredi, est à nouveau bouclé par un impressionnant dispositif du Groupement mobile d’intervention, la police antiémeute. A la radio, la voix du député Moustapha Guirassy égrène des sourates du Coran dans cette antre républicaine pour convaincre un auditoire hostile. Les cris fusent : «question préalable», «commission ad hoc», «immunité parlementaire», «honorables», «articles 61 de la Constitution» «articles 51 et 52 du règlement intérieur». Dans l’Hémicycle, on ne s’écoute pas, on se conspue, on se chahute. Le Parlement sénégalais, malgré les commentaires énervés des observateurs bien-pensants, est à l’image de tous les Parlements du monde qui tiennent peu compte du sens de la mesure.
Je me gare. Le calme du parking de fortune de cette ruelle du Plateau tranche avec l’atmosphère de potache qui règne dans l’enceinte du Parlement, située à moins de 100 mètres. Je jette un regard à gauche, puis à droite sans l’apercevoir. Comme je m’en doutais, il n’est toujours pas là. Je l’appelle, et sa voix caverneuse prouve qu’il est encore en prise avec les ultimes chaînes de la capture de Morphée. Cheikh Moustapha est un laveur de voiture de ce lieu, la vingtaine consommée, il est frêle et semble tout droit sorti d’une longue diète. Sa voix traînante est devenue un compagnon de mes débuts de journée. «Waw grand Hamidou, namenala, lu bees nak ?» Le même rituel, le même échange et le contrat tacite. Il prend soin de ma voiture et je lui glisse un billet tout en me disant que j’aurais aimé voir Cheikh Moustapha avoir un vrai boulot, une couverture sociale et une dignité conférée par un travail plus décent que celui d’astiquer les véhicules des privilégiés. Tous les matins, il vient de la lointaine banlieue pour passer la journée au Plateau, laver quatre, cinq, six voitures, engranger environ 5 000 F Cfa et compter sur la générosité des propriétaires.
Depuis deux semaines, Cheikh Moustapha est en arrêt de travail compte tenu du bouclage de la zone par le police afin de prévenir d’éventuelles manifestations consécutives à cette sordide affaire de viol présumé.
Cheikh Moustapha ne comprend rien à ce qui arrive. Je l’interroge sur les travaux de la Commission ad hoc, puis la plénière du jour pour lever l’immunité du député : aucune réponse. Tout ce que Cheikh Moustapha sait, c’est qu’il risque de ne pas payer sa chambre à Fass Mbao ni envoyer des sous à sa famille à Touba. Il n’a jamais voté. Il ne comprend rien du rôle de l’Assemblée nationale, ne sait rien des mécanismes judiciaires qui barrent la Une des médias et nourrissent l’amour viscéral des nouveaux chroniqueurs vedettes pour le micro.
Cheikh Moustapha fait partie de cette armée des ombres laissée à elle-même par les politiques publiques qui luttent pour une cause suprême : survivre. Ces ombres que les puissants croisent dans la ville sans leur prêter la moindre attention sont le décor de Dakar. Notre ville, qui se veut métropole mondialisée, absorbe chaque jour des âmes venues des coins reculés du pays où vivre dans la dignité est devenu impossible.
Ces ombres, laveurs, cireurs de chaussures, mendiants, parqueurs, vendeurs de puces téléphoniques, de chargeurs et de journaux sont l’âme de Dakar. Elles sont ce petit Peuple qui nous rappelle la distance entre les préoccupations de l’élite francophone affairée en matière de lois et de principes et celles de la masse qui ne comprend pas grand-chose au débat en cours.
C’est pour ce Peuple des ombres de la République qu’il faut bâtir un projet d’émancipation avec en bannière l’équité et l’égalité. La République, c’est la rage de protéger tous les citoyens : parlementaires, masseuses, laveurs de voiture, universitaires ou journalistes. Notre démocratie demeure procédurale, nourrie de débats éternels sur le fichier électoral et la transparence des élections. Elle doit devenir substantielle pour intégrer tous les fils du pays au cœur des préoccupations des politiques.
Cette démocratie doit continuer à accorder la parole aux syndicalistes, aux activistes et aux chroniqueurs télé qui passent leur vie sur les plateaux et les studios pour crier à la dictature, à l’impossibilité de donner un avis critique sur la marche du pays. Mais elle doit également penser aux moyens de conférer une dignité à Cheikh Moustapha et à toutes les ombres de la République.


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