Traitement de la dette de l’Afrique: entre urgence, réalisme et gouvernance Par Abdoulaye LY

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Traitement de la dette de l’Afrique: entre urgence, réalisme et gouvernance Par Abdoulaye LY

Le besoin de mobiliser de nouvelles ressources pour financer les mesures de lutte contre les effets du coronavirus a amené des dirigeants publics à poser la problématique de l’allègement, voire de l’effacement pure et simple de la dette des pays pauvres. Elle donne cependant lieu à des réactions contrastées au sein des élites et spécialistes africains. S’ils adhèrent tous à l’idée de trouver des ressources, certains sont plus dubitatifs quant à l’idée de réduire la charge de la dette pour les pays en développement.
Parmi les partisans d’une révision, certains sont pour un simple moratoire, tandis que d’autres, tenus par l’urgence ajoutée à la gravité de la situation sociale, prônent un effacement total. Chez les tenants de la ligne de refus de tout allégement de la dette, les positions sont fortement influencées par le réalisme et l’exigence de gouvernance.
Après l’appel pour un effacement de la dette du Président sénégalais, son homologue français a exprimé son intention d’annuler ses créances vis-à-vis  des pays d’Afrique pour les aider faire face à la crise. Se fondant sur l’urgence sanitaire et la morale religieuse, le Pape François a, lors de sa bénédiction pascale, réclamé l’annulation de la dette africaine. Pour sa part, la Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) plaide pour un simple moratoire. A contre courant de cet élan, le Ministre chargé de l’Economie du Bénin considère qu’une telle mesure n’est pas une bonne solution. Son argument est que la renégociation de la dette serait perçue comme un défaut ayant pour effet d’altérer l’image des pays africains sur les marchés. Elle pourrait rendre difficile leur accès à des financements pour l’avenir, à cause de la détérioration de la qualité de leur signature. Il ajoute que les mauvais points seraient distribués aux pays bénéficiaires par les agences de notation, ce qui annihilerait les acquis dans l’amélioration de l’environnement des affaires.
Des intervenants, à travers les réseaux sociaux, plus portés sur la gouvernance, posent  la problématique du bilan de l’initiative en faveur des pauvres très endettés (PPTE). A cet égard, il convient de rappeler que lors du sommet du G20 tenu à Lyon en 1996, les pays riches, sous la pression des organisations de la société civile, avaient lancé l‘initiative PPTE). Cette mesure, qui faisait suite aux échecs des mécanismes d’allègement antérieurs, (accord de Toronto, plan Brady), avait pour objet de faire bénéficier aux pays à endettement insoutenable, d’une assistance leur permettant d’économiser des ressources pour financer leur développement. Elle comportait une innovation majeure dans la mesure où les pays pauvres étaient obligés de verser les sommes à rembourser dans un compte séquestre pendant une certaine période. Après quoi, les ressources leur étaient réallouées pour financer les secteurs sociaux notamment la santé et l’éducation. La mesure a été complétée par l’initiative d’allégement de la dette multilatérale (IADM), qui a permis l’effacement de la dette des pays concernés vis-à-vis de la Banque Mondiale, du FMI et de la BAD en 2005. Parmi les conditionnalités, les bénéficiaires devaient définir des réformes pour améliorer la gouvernance économique, l’ouverture et surtout s’astreindre à limiter toute perspective de nouveau surendettement. C’est ainsi que 17 pays africains éligibles, dont le Sénégal, ont pu disposer d’importants financements pour réduire la pauvreté à travers un programme consigné dans les Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP).
Au total, le niveau de la dette de l’Afrique subsaharienne, estimé à 365 milliards de dollars en 2018, soit 58% du PIB, reste soutenable et n’appellerait sans doute pas de rééchelonnement dans une situation normale. La plupart des pays ont appliqué des réformes qui ont permis de rendre leur dette largement soutenable et en deçà des niveaux historiquement élevés.
Toutefois, le contexte exceptionnellement grave que vivent les Etats dans le contexte de crise sanitaire et sociale est sans nul doute un facteur pour légitimer la demande d’effacement ou d’allègement de la dette. Les effets de la crise du Covid-19 sont d’une telle ampleur que l’affectation du service de la dette à des dépenses au profit des plus vulnérables se justifie amplement. Il s’agit d’une modalité comme une autre de mobiliser des ressources, sur la base d’un contrat de confiance et de performance tel qu’il était établi lors de l’initiative PPTE.
Si asseoir une gouvernance de la dette et dans une moindre mesure, prendre en compte le risque de sanction des marchés sont légitimes, il est ici question d’agir dans l’urgence sanitaire ou périr. Dans une période post-Covid-19, il se posera inéluctablement avec sérénité le débat plus structurel sur de meilleures stratégies d’endettement, incluant transformation industrielle, qualité de la dépense publique, choix des taux d’intérêt réels et priorité à la mobilisation de ressources internes.


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