RUMEURS DE KAOLACK… PAR MAMADOU NDIAYE

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RUMEURS DE KAOLACK… PAR MAMADOU NDIAYE

http://www.emedia.sn Le linge sale se lave en famille. Non, les magistrats (et les juges) passent outre et règlent en public leurs différends. La rue, qui ne se fait pas prier, ergote, ricane et épilogue sur la dernière querelle opposant deux hauts magistrats qui se sont donnés en spectacle de façon affligeante. Sans précaution, l’opinion évoque l’affaire avec assurance alors qu’elle semble ne pas bien la connaître. Un mal récurrent bien sénégalais, assurément !
Quel est alors le ressort de cette histoire ? Que cache cette animosité qui ne s’enveloppe plus de décence ? L’adversité ou l’hostilité entre les deux juges ne constituent-elles pas la partie visible d’un iceberg qui va bientôt faire chavirer le Titanic judiciaire sénégalais ? L’irruption de ce règlement de compte par un enchaînement de versions va laisser des traces indélébiles. A Coup sûr.
L’un, Président de la Cour d ‘Appel de Kaolack et l’autre, juge à la dite Cour, exercent le même métier de juges professionnels avec toute la prééminence requise. Visiblement, ils ne passent pas ensemble leurs vacances judiciaires. Ils ne s’estiment pas non plus. Pas plus qu’ils ne s’apprécient. Autrement dit, ils se détestent copieusement. Par courriers interposés, ils s’invectivent. Tout y passe  : le déni, l’algarade, l’altercation véhémente, l’apostrophe, la cantonade. L’irrévérence et l’irrespect s’y ajoutent pour installer « la justice sénégalaise dans la tourmente » comme le titrait joliment lundi la remarquable Matinale de Alassane Samba Diop sur iRadio, 90.3.
Pour moins que çà, un citoyen excédé ou zélé serait attrait devant la barre du Tribunal des flagrants délits pour « outrage à magistrat. » D’une dispute de préséance administrative sur fond de dissonance judiciaire éclate une divergence qui met à nu leurs traits de caractère irascibles. Très peu de retenue dans leurs échanges épistolaires. La haine et la jalousie fleurissent. Leur vanité et leur égo s’entrechoquent. Ces manquements, graves au demeurant, ne les exposent-ils pas à la disqualification ? En outre, le manque de discrétion sur eux-mêmes explique ces confessions de lâchetés très surprenantes de la part de magistrats de rang de leur trempe.
L’ivresse d’un pouvoir, judiciaire celui là, les a grisés. Peu leur importe que la société soit traversée de crises dans lesquelles pourtant les juges ont un rôle proéminent qui frôle la sagesse. Ainsi, les ingrédients d’un polar se consolident  : un crime, un procès, un jugement, la perpétuité, puis jugement cassé, reprise du procès, liberté provisoire accordée. Au bout du couloir, le conflit enfle entre les deux juges qui ne se font plus de cadeaux. Vengeance ou revanche ?
Tous les deux révèlent les délicatesses qu’ils ont avec la vérité, puisqu’ils s’accusent de travestir la vérité. Les deux juges de la Cour d’Appel de Kaolack ternissent leur image et déchirent leur réputation. Ils n’éprouvent aucune gêne en dévoilant leurs faiblesses. Grave. L’ambiance tourne au casse-tête. Pointe dans leurs propos respectifs un égoïsme de type vénal qui détricote des parcours au détour d’une polémique d’une rare violence verbale.
D’ordinaire quand une mésentente surgissait entre magistrats, les aînés s’interposaient. Ils avaient l’autorité, l’expérience et l’ancienneté qui leur conféraient une respectabilité incontestable pour trancher dans le vif au mieux des intérêts de cette corporation aujourd’hui abasourdie par ces excès de comportements répréhensibles. Une crise de coexistence générationnelle entre magistrats prévaut au sein des instances délibératives au point que le péril jeune est vu comme une menace crispante pour les « vieux » magistrats. Les canaux de communication ne fonctionnent plus au sein du Temple de Thémis.
Autant dire que le mur de la justice se lézarde. En toute circonstance, l’impartialité et le sens de l’équité caractérisent le magistrat dont l’objectif consiste à rechercher avec constance la vérité. Le principe de collégialité couronne le travail en équipe du magistrat pour réduire les angles d’incertitude et asseoir sa crédibilité au sein de sa juridiction. Qu’un même dossier de crime fasse l’objet de deux jugements, donc de deux procès distincts, sans cohérence aucune, démontre la faiblesse d’un corps qui a cessé d’être prestigieux. Peu importe les parties en prise, le juge accordait la même attention aux éléments favorables ou défavorables dans le seul souci de rendre une décision de justice en « son âme et conscience ». Tout juge imbu de cette valeur ne redoute qu’une chose  : sombrer dans l’arbitraire.
Or en les observant, on s’aperçoit que les deux hauts magistrats ne « se sont pas ceints de l’étendard de la rigueur », marque de fabrique du juge devant incarner la modération la pondération, la mesure, le recul et l’humanité dans les peines qu’il inflige aux justiciables au nom du peuple justement. Depuis la nuit des temps, la noblesse de robe était un attribut de prestige et de rang très prisé dans les sociétés de droit. De nos jours cette robe, à défaut d’être grise, a tout de même jauni et ceux quoi la revêtent encore ne jouissent pas tous de l’aura et de la gloire, ainsi que de la puissance du rayonnement. Les nombreux départs enregistrés dans la magistrature dénotent un malaise de plus en plus profond.
Un juge célèbre avait démissionné pour se lancer dans la politique. Un autre, s’est fendu d’un livre sans concession sur les failles de la justice et les rapports conflictuels avec les pouvoirs politique, religieux et financier. Par ailleurs, de jeunes magistrats découvrent les flonflons des cabinets ministériels, ce qui les éloigne des prétoires. Les lendemains incertains poussent de plus en plus de magistrats à déserter les juridictions. Que devient alors une société qui perd confiance dans sa justice ? A quoi ressemblerait-elle du reste ?
Il est à craindre un affaissement moral du pays d’autant que la cohésion sociale s’effiloche. Ces « hémorragies » signalent une perte de crédit, une dissimulation du mal être dans les instances juridictionnelles du pays au fur et à mesure que les lendemains deviennent aléatoires. Le déni de justice, qui est en soi un délit, se faufile dans les méandres de notre système judiciaire. Lequel représente le dernier verrou. S’il saute, la société s’effondre d’elle-même comme un château de carte.
N’a-t-on pas l’habitude d’entendre les républicains clamer leur foi en la justice de leur pays ? Dès lors, qu’adviendrait-il si la justice est assujettie à des forces invisibles ou occultes ? Au-delà de l’aspect anecdotique, la polémique entre les deux juges relève également d’une affaire politique et médiatique qui s’apparente à ce qu’il conviendrait d’appeler la « rumeur de Kaolack » avec une évolution des mœurs socio-politiques. Cette région de bruits renoue avec les rumeurs…


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