PR KALIDOU DIALLO, ENSEIGNANT À L’UCAD  : «Le combat politique se superpose souvent,sinon toujours, avec la lutte syndicale 

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PR KALIDOU DIALLO, ENSEIGNANT À L’UCAD  : «Le combat politique se superpose souvent,sinon toujours, avec la lutte syndicale 

Ils sont de plus en plus nombreux à s’engager en politique. Si certains revendiquent leur appartenance politique, d’autres font la différence entre l’engagement en politique et l’émission d’avis politiques. Selon le Professeur d’Histoire moderne et contemporaine Kalidou Diallo, le syndicalisme en soi est une manière de faire de la politique. Il rappelle que la politique et le syndicalisme sont, en principe, liés dans les fondements de la justice et de l’égalité.

Pouvez-vous nous expliquer le contexte politique sénégalais et ses relations au syndicalisme hier et aujourd’hui ? 

Votre question est précédée d’une appréciation que je ne partage pas. En effet, le lien entre syndicalisme et politique ne constitue pas une nouveauté ni au Sénégal ni ailleurs dans le monde. L’Association internationale des travailleurs (Ait), créée par Karl Marx le 28 septembre 1864, à Londres, et qui est la première internationale syndicale, est une mise en œuvre de la principale conclusion du Manifeste du Parti communiste publié en 1848 : « Prolétaires du monde entier, unissez-vous ». À cette phase de la construction du mouvement syndical, la lutte politique et celle syndicale s’étaient confondues. Et ce sont des syndicalistes formés à l’école de l’Ait qui ont contribué le plus à l’adoption des mesures politiques et sociales favorables aux travailleurs lors de la Commune de Paris, première expérience éphémère d’un régime communiste en 1871. C’est vrai que les choses ont évolué, mais les syndicats de l’Afrique occidentale française (Aof) reconnus à partir de 1937, dont ceux de la colonie du Sénégal, ont été fortement influencés par la Cgt française créée en 1895 et dont l’orientation de Gauche vient de l’Ait.

Pouvons-nous alors parler d’une influence politicienne sur le syndicalisme au Sénégal…

Avec le Gouvernement de la loi cadre de 1957-1960 et après l’indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor a voulu mettre fin à cette influence des syndicats se proclamant d’une orientation révolutionnaire pour mettre en place un syndicalisme épousant l’orientation de l’Ups avec la doctrine de la participation responsable. Il a dissous l’Unts, rénovée au lendemain de la crise de 1968, et créé la Cnts en l’intégrant dans son parti politique. Le Parti africain de l’indépendance, d’orientation communiste, et d’autres formations de Gauche étant dissous, interdits ou « phagocytés », leurs militants ne pouvaient se rabattre que dans les  syndicats autorisés en tentant de les infiltrer  ou même de les caporaliser. Donc, toutes les conditions d’une politisation des luttes syndicales étaient réunies au Sénégal, d’autant que l’ouverture démocratique partielle de 1974 suivie de la liberté totale de créer des partis politiques en 1981 ont vu ces derniers tenter, à leur tour, soit de créer leurs propres syndicats ou soit d’essayer de les influencer.
L’alternance politique en 2000, la désaffiliation de la Cnts en 2001 et l’échec du régime libéral à la contrôler de nouveau ont quelque peu réduit l’influence des partis sans les annihiler. C’est vrai que la quasi-totalité des organisations syndicales se déclarent autonomes dans leurs statuts, mais les tentatives de les contrôler existent toujours. En 2000, les syndicats avaient joué un rôle important dans le changement de régime. En 2012, ils ont fait de même. Leur relation avec le pouvoir actuel est plus apaisée, mais l’influence politique marque fortement le paysage syndical plus préoccupé, du reste, par des revendications le plus souvent corporatistes.

L’engagement politique de syndicalistes a-t-il vraiment servi au peuple sénégalais ?  Si oui, comment ?

Retenir que Abass Guèye, Secrétaire général de l’Union des Syndicats Cgt de la Délégation de Dakar (Cap-Vert) (de Mame Mactar Guèye et de feu Latif Guèye), membre fondateur du Bds et colistier de Senghor, fut élu député en 1951 après avoir battu Lamine Guèye.
Des syndicalistes aussi célèbres que Ibrahima Sarr, du Syndicat des cheminots, Latyr Camara, Madia Diop, Iba Der Thiam, aujourd’hui Mody Guiro, Mademba Sock, entre autres, ont joué et continuent de jouer un rôle important dans la vie nationale. Ne jamais oublier que les syndicats ont été les premiers à avoir lutté pour l’indépendance du Sénégal avant les partis politiques et qu’ils ont mené le combat pour un travail égal à salaire égal, pour l’égalité de tous, et les grands combats pour les libertés démocratiques. Le droit à la marche, la liberté de réunion dans les lieux de travail, les libertés syndicales et de grève ont été aussi portées par les syndicats. Le Synpics, par exemple, a porté le combat pour une presse libre avec Ibrahima Fall, Babacar Touré, Ndiaga Sylla, ainsi que leurs successeurs dont Mademba Ndiaye, Diatou Cissé, etc.
Combien de textes de lois favorables aux travailleurs et à la population ont été adoptés grâce à l’initiative et à la force syndicale ? Toutes les conventions collectives sont issues de négociations syndicales. Les conventions internationales adoptées par l’Oit, les 87 et 89 principalement, imposent que les organisations syndicales soient associées à la définition des politiques de développement de l’État dans tous les secteurs.
La grève générale de 1946 a beaucoup joué pour le vote des lois Lamine Guèye sur la citoyenneté de tous les ressortissants de l’Aof et Félix Houphouët-Boigny, lui-même syndicaliste, supprimant le travail forcé.
La grève des cheminots de 1948 a imposé la dignité du cheminot et celle de l’Union des syndicats Cgt_Aof a permis l’adoption  du Code du travail en 1952.
Jetez un regard sur les différentes lignes de n’importe quel bulletin de salaire d’un fonctionnaire, d’un ouvrier, d’un cadre du privé ou d’un universitaire, et vous vous rendrez compte de l’utilité des luttes syndicales.

N’y a-t-il pas possibilité de conflit d’intérêt entre les exigences de la lutte syndicale et l’engagement dans l’arène politique ? 

En réalité, la politique doit être un outil au service de la société. Il y a de bonnes orientations politiques comme il y’en a de mauvaises. Les syndicats ont vocation à défendre les intérêts matériels et moraux de leurs membres. Le vrai syndicalisme a toujours dépassé ce cadre, comme nous l’avons vu, en intégrant le combat pour les libertés démocratiques et d’autres revendications générales qui ne se limitent pas aux travailleurs salariés. Si le syndicat est démocratique, le conflit d’intérêt est impossible. Je pense qu’un parti politique a besoin de syndicalistes mais aussi de tous les représentants à la base de l’ensemble des secteurs, à la fois pour une bonne vision politique mais aussi pour connaître les besoins et aider à leur satisfaction. Un syndicaliste doit agir sur la base d’un mandat syndical bâti sur une analyse objective du contexte et l’élaboration d’une plateforme revendicative qui est toujours ambitieuse. Un bon syndicalisme se bat toujours pour ce qui est possible. Il faut le distinguer de l’anarcho-syndicalisme. Un syndicaliste est un citoyen qui doit créer ou adhérer au parti de son choix. Il doit toujours distinguer la lutte syndicale de celle politique, même s’il peut arriver que le combat soit le même. Face à une dictature ou une absence de démocratie, le combat politique se superpose souvent, sinon toujours, avec la lutte syndicale. Ici, pas de conflit d’intérêt, mais d’intérêt commun.

Dans le cas précis de l’école sénégalaise, qu’est-ce que cette dernière a gagné avec l’engagement politique de certains syndicalistes ?

Les enseignants ont été parmi les premières élites à la fois politiques et syndicales depuis l’époque coloniale. Blaise Diagne, Député du Sénégal de 1914 à 1934, Lamine Guèye, d’abord instituteur, Senghor et Dia, tous deux enseignants, ont tous été entourés par des enseignants qui étaient aussi syndiqués. Après l’Amicale des instituteurs, créée en 1919, le Syndicat des instituteurs de l’Aof fut parmi les premiers syndicats reconnus après l’arrêt du 11 mars 1937 reconnaissant le droit syndical aux travailleurs ayant au moins le niveau du Certificat d’études primaires. Affilié d’abord au Syndicat national des instituteurs de France (Sni), autonome et progressiste, le Syndicat des enseignants fusionne avec d’autres catégories pour créer le Syndicat unique et laïc Sénégal-Mauritanie (Suel) en 1954 et s’affilia à la Cgt par référendum.
Amadou Mahtar Mbow fut membre de la Ca de ce syndicat dirigé par Iba der Thiam en 1966 et qui devint Ses en 1969 et Sudes en 1976. Tous ces syndicats étaient affiliés à la Fédération internationale des syndicats de l’enseignement (Fise), membre de la Fédération syndicale mondiale (Fsm) dépendant alors directement du Bloc de l’Est et l’Union soviétique. Exceptés les syncopes des corps émergents de l’enseignement nés après 2000, la quasi-totalité des autres syndicats dit automnes ont pour racine le syndicalisme révolutionnaire ou de Gauche. Même les syndicats de l’enseignement issus de la participation responsable ont pour ancêtre le Syndicat national des enseignants laïcs du Sénégal (Synels) qui est une scission du Suel, en 1960, au congrès de Kaolack. L’engagement politique de Mamadou Dia, qui avait jeté son casque dans le fleuve Sénégal, à Saint-Louis, au milieu des années 1930, pour suivre le mot d’ordre syndical de refuser de faire l’Eps pendant les vacances, a servi à quoi ? L’engagement du Pr Amadou Mahtar Mbow, de Doudou Ngom, d’Iba Der Thiam, d’Assane Diop, de Mamadou Ndoye, du Pr Abdou Salam Sall, devenu un grand Recteur et homme des réformes, et votre serviteur, tous ont servi à quoi alors pour l’école sénégalaise ?
L’appartenance politique d’un syndicaliste ne signifie pas que le syndicat, s’il est démocratique, est politique et s’identifie au parti politique de l’intéressé. Il met, au contraire, son engagement et son expertise au service de l’organisation syndicale.Propos recueillis par Assane FALL


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