« PAYSAGE MÉDIATIQUE AVANT LE DÉSASTRE OU LA RENAISSANCE » par Jean Meissa DIOP

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EXCLUSIF SENEPLUS #Enjeux2019 – Pour une gestion transparente des fréquences, une régulation véritable de l’ensemble du secteur et une presse écrite qui assure sa viabilité

#Enjeux2019 – Chaque parution d’un titre de la presse écrite sénégalaise est, pour ainsi dire, un miracle. Une prouesse non point tant de ressources humaines que de celles financières. C’est que, l’environnement dans lequel se meut cette catégorie de la presse sénégalaise est des plus difficiles. Directeur du Témoin alors hebdomadaire, Mamadou Oumar Ndiaye, avait, en 1991, alerté que « nous gérons des entreprises en faillite ». Et la situation ne s’est guère améliorée, si elle n’a pas empiré. Et pourtant, – et c’est un des paradoxes de la presse sénégalaise – des titres – surtout à parution quotidienne – continuent de naître jusqu’à atteindre le nombre de 20 au kiosque et entre les mains des vendeurs à la criée.

Comment continuer à créer des titres si c’est pour, au meilleur des cas, réussir à les faire vivoter ? Les créateurs de journaux sont audacieux et d’un optimisme à vouloir déplacer les montagnes. Avec quoi faire vivre un journal vendu à 100 francs ? – et c’est le deuxième paradoxe. Sur ce prix de vente, il faut payer 50 francs à l’imprimerie et 10 francs au vendeur. Ainsi, le Sénégal est un – voire le seul – des rares pays d’Afrique de l’Ouest où des journaux quotidiens de 8 à 32 pages se vendent à 100 francs l’exemplaire. Le tarif moyen du journal dans les autres pays ouest-africains étant de 300 francs ! Le journal Le Quotidien, initialement vendu à 200 francs, a cru devoir baisser son prix de moitié, c’est-à-dire 100 francs.

Seuls trois titres, à savoir Le Soleil, Wal Fadjri et Sud Quotidien, se vendent encore à 200 francs. Après la disparition du satirique Le Cafard libéré, il ne reste plus que trois des « quatre mousquetaires » (Wal Fadjri, Sud Quotidien et Le Témoin) héroïques des années 90.

La disparition de l’Agence de distribution de presse (ADP, filiale des Nouvelles messageries de la presse parisienne) n’est pas pour arranger la situation des journaux qui doivent confier leurs ventes à des crieurs dont beaucoup ne reversent pas ou pas à temps les recettes.

D’autres naissent pourtant encore et encore comme si n’a pas été retenue, la leçon de l’impossible survie de l’existant. On comprend mal qu’une presse en asphyxie s’impose un dumping mortel.

Comment et pourquoi vendre un journal à un prix aussi dérisoire si les insertions publicitaires y sont inexistantes ? Selon la norme classique, les recettes publicitaires doivent représenter au moins 60 pour cent des finances d’un journal stable.

Depuis la disparition du Nouvel Horizon et de La Gazette, il n’y a plus un seul hebdo au kiosque sénégalais.

Le mensuel économique Réussir, créé en 2006, tient toujours le coup et les coups et son éditeur, Baye Dame Wade, a lancé, courant 2018, un second titre, Réussir Immo, spécialisé dans l’immobilier.

Une innovation dans la distribution avec Senekiosque, une plateforme de commercialisation électronique de journaux. La distribution électronique s’est donc engouffrée dans la brèche de la distribution de presse et d’autres plateformes comme Jumia, Dakarwebstore, Expat Dakar s’y sont mis, distribuant en version PDF des journaux ayant signé avec eux une convention de distribution. Et des abonnés reçoivent les journaux en fichiers PDF.

Certaines de ces plateformes n’hésitent plus à proposer aux éditeurs la distribution de journaux « papier ».

L’ALTERNATIVE DE L’ÉDITION EN LIGNE

Dans ce marasme, l’édition en ligne s’impose de plus en plus comme une alternative à laquelle pensent des éditeurs de presse sénégalais. Mais ils trouvent déjà sur le créneau 300 à 400 sites qui, littéralement, pillent la presse classique. Le contenu de ces « en-ligne » n’est pas très consistant en volume ni en fiabilité de l’information. Une structure d’autorégulation dénommée Association des Professionnels de la Presse En-Ligne (APPEL) mène le combat pour une moralisation et une crédibilisation du secteur.

CAS DE LA TÉLÉVISON

Le passage à la télévision numérique terrestre aura été une révolution dans l’audiovisuel au Sénégal. C’était le 15 juin 2015. La construction de l’infrastructure a été réalisée par une expertise sénégalaise déployée par une entreprise sénégalaise, en l’occurrence Excaf télécom (Expo Carrefour Afrique). Certes, le Sénégal est entré dans l’ère de la télévision numérique, mais pas sur tout le territoire dans le même délai. L’avènement d’une zone à l’autre a accusé un retard lié notamment aux difficultés d’Excaf.

Désormais, 14 chaînes des 22 chaînes de télévision sénégalaises émettent via la TNT gérée par une société de gestion dénommée Télédiffusion du Sénégal (TDS). Un décodeur permettant l’accès à la TNT est en commercialisation depuis son avènement. La distribution de cet accessoire pour l’accès à la TNT s’est normalisé et le prix stabilisé. Il avait été prévu une récupération des anciennes fréquences pour les affecter à d’autres usages comme la téléphonie.

Grâce à la TNT, il ne s’agit plus de fréquences, mais de canaux – un seul canal de TNT pouvant abriter 4 chaînes de télévision. Et les commandes sont tenues par TDS qui peut couper les émissions de toute chaîne dont tout ou partie des programmes, une émission par exemple, n’aurait pas un contenu conforme aux normes éthiques et morales ou à l’exigence de protection du jeune public et autres publics vulnérables.

Mais, le paysage numérique risque d’être pollué par l’irruption de ceux qu’on appelle les « câblos » qui sont, en réalité, des acteurs pirates de programmes de bouquets comme celui de CanalSat Sénégal. Ces « câblos-pirates » plaident la légitimité de leur action par la création d’emplois et l’élargissement de l’accès d’un plus grand nombre de téléspectateurs. Ils opèrent dans plusieurs zones du Sénégal et ont institué un accès payé (abonnement) à leurs programmes piratés.

Ces opérateurs pirates sont tellement bien assis et si sûrs de leur(s) fait(s) que certains se sont regroupés en une Société de redistribution de la télévision par câble (Sortec) et réclament une reconnaissance des autorités. Mais, s’étonne une autorité, « c’est comme si des faux-monnayeurs réclamaient un agrément à une banque centrale ! »

Le problème posé par ces « câblos » est si délicat que le président du CNRA, Babacar Diagne, est, quelques semaines après sa nomination, allé à Thiès pour les sensibiliser en direction de la campagne électorale pour la présidentielle de février 2019, leur « couverture » inéquitable pouvant provoquer une rupture d’égalité entre les candidats.

Le secteur de la télévision compte trois bouquets accessibles au public par abonnement aux tarifs modulés selon que la souscription est faite au mois ou sur deux mois au moins. Ces bouquets sont celui de CanalSat, Excaf télécoms, Origines, Delta Net…

LES DÉFIS DE LA RADIO

Le pays compterait 300 fréquences de radio dont plus de 250 connectées à des radios émettant effectivement sur le territoire sénégalais. Au ministère de la Communication, il nous a été signalé l’existence d’un projet de recensement des chaînes de radio en émission à travers le Sénégal. De son côté, le CNRA a un projet de « typologisation » des mêmes radios et cette initiative permettrait de faire un recensement des différentes chaînes.

Si au tout début de la libéralisation de la radio au Sénégal, dans les années 90, avec la création de Sud FM, première radio privée au Sénégal, en 1994, les radios privées commerciales étaient dominantes par rapport aux radios privées communautaires ou associatives, aujourd’hui la réalité a bien changé, le nombre de radios communautaires ayant, littéralement explosé jusqu’à dépasser le chiffre de 127. Selon le président de l’Union des radios associatives communautaires (Urac), M. Talla Dieng, il y a 114 radios communautaires membres de l’URAC et une vingtaine non-membres. Soit 137 au moins. Un chiffre bien supérieur à celui du ministère de la Communication.

Tous ces organes de la presse doivent se partager une aide à la presse d’un montant de 700 millions qui ne parviendront pas du tout à promouvoir une presse qui vit avec des déficits. Les autorités gouvernementales promettent toujours de modifier le format de l’aide qui ne devrait plus être allouée sous une forme pécuniaire, mais plutôt sous forme d’appui matériel dans des domaines prioritaires comme l’impression, le papier, le téléphone, l’internet.

#Enjeux2019

Jean Meissa Diop est journaliste, ancien membre du Conseil National de Régulation de l’Audiovisuel (CNRA), ex directeur de publication de Walf Grand-Place. Chroniqueur d’ »Avis d’inexpert » sur les médias dans le quotidien L’Enquête et à SenePlus.com, il a publié en septembre 2018 aux Editions Maguilèn, « Le cybersalon des épouses qui ont mal au lit ».


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