L’INSULTE N’EST-ELLE QUE LA CONTINUATION DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS ? PAR IBRAHIMA SILLA

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L’INSULTE N’EST-ELLE QUE LA CONTINUATION DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS ? PAR IBRAHIMA SILLA

https://www.seneplus.com Savoir polémiquer sans être insultant requiert un tact réservé aux grands rhéteurs et polémistes qui savent tuer verbalement l’adversaire par de petites phrases assassines, sans être vulgaire ni grossier
Les appels du président du Conseil Constitutionnel sénégalais, lors de la prestation de serment du président nouvellement réélu en 2019, en faveur de la promotion d’une éthique langagière chez les acteurs politiques avaient sonné comme l’expression d’une nécessité de réconcilier la parole publique et le discours politique avec la courtoisie, la politesse et la cordialité, qualités et principes de civilité indispensables pour assurer la cohabitation des différences partisanes ou idéologiques.
En effet, le droit d’insulter ne figure pas parmi les libertés, notamment d’expression, garanties par la Constitution, même si l’insulte tend à se banaliser dans les habitudes citoyennes et politiques tolérées, tant qu’elles ne s’adressent pas aux autorités religieuses, détentrices de fatwas expéditrices sans autre forme de procès. La loi de la République n’est pas apparemment toujours la meilleure. La volonté du Sage tend malheureusement à s’effacer derrière la témérité de l’insulteur de la République qui se croît dans une République des insulteurs
Vœu louable du juge constitutionnel mais peine perdue du fait des insulteurs de la République. Devenir blessant, outrageant, méchant, grossier et vulgaire, en s’écartant de l’objet de la querelle ou du débat pour se tourner vers l’interlocuteur, se défouler et s’en prendre d’une manière ou d’une autre à sa personne, est devenue une pratique courante.
Ce n’est pourtant pas la première fois que les « projectiles verbales » ou « langages à la marge » s’invitent dans le débat politique. Jadis, le tribun insultait sans même en donner l’impression. Il le faisait avec tout un art subtil et souvent humoristique qui fascinait les amoureux de la langue. Savoir polémiquer sans être insultant requiert un tact réservé aux grands rhéteurs et polémistes qui savent tuer verbalement l’adversaire par de petites phrases assassines, sans être vulgaire ni grossier.
Aujourd’hui, de l’arène politique à l’arène médiatique ou numérique, l’injure se pratique de manière plus libre. L’injure n’est pas seulement le fait de citoyens marginaux isolés et non maîtrisables abusant de manière inadéquate, excessive et indécente de leur « liberté d’expression » qui peut occasionner du tort ou de la nuisance du fait de sa gravité. Elle est présente à l’Assemblée nationale, lieu par excellence du débat républicain et démocratique. Elle est aussi le fait de députés du peuple, de ministres de la République, de personnalités politiques, marabouts, artistes, comédiens et célébrités dont les « dérives langagières » sont reprises, diffusées et partagées sur les réseaux sociaux. Le recours à ce vocabulaire « injurieux » n’est pas toujours le résultat de leurs confrontations et désaccords politiques. Insulter devient une mode et même d’une planification partisane pour préserver ou discréditer l’image du pouvoir et à l’inverse de l’opposition. Il ne faut pourtant pas y voir le résultat d’un processus de politisation négative ou une vertu participative et délibérative susceptible d’éclairer les opinions.
L’insulte ne nous apprend rien de nouveau ni de plus sur ce que nous savions déjà.
L’espace numérique, en particulier, a mis en scène les « insultivistes » (contraction d’insulteurs et activistes jouissant paradoxalement de l’attraction et du rejet dans une société qui n’a cessé de montrer à la fois son aversion et sa passion pour l’insulte. Les marginaux de la langue ne courent pourtant pas le risque de l’exclusion et de dé-légitimation politique qui ne se limite qu’au conseil éthique du parti. En effet, ils sont même adulés et deviennent même des célébrités que les médias s’arrachent pour alimenter leurs émissions et nourrir les débats. Il en ressort, dans les ateliers des partis et mouvements politiques, voire même du pouvoir, une initiation discursive de militants recrutés, entrainés, formatés et affectés à l’insulte physique ou numérique, conformément à une stratégie d’occupation planifiée des plateformes numériques, où se jouent de plus en plus, les enjeux politiques de la réputation, de la tarification et de la légitimation.
Derrière nombre de quotidiens, de journaux de chaînes de radios et de télévisions, de presses en ligne se trouvent des chefs de partis ou de mouvements qui ne cachent pas leur positionnement et leurs ambitions politiques. L’insulte se présente pour eux comme un outil de soutien, de contestation, d’expression de la colère, d’un mécontentement ou d’une frustration. Insulter devient ainsi un moyen de faire entendre en pratiquant le militantisme par l’insulte
L’insulte assumé ou anonyme se présente faussement comme un argument plus éloquent que la courtoisie au regard du nombre de vues, de likes et de commentaires par un rapport par exemple à un pertinent article universitaire, journalistique ou militant dûment signé et publié. L’insulte au regard du résultat qu’il produit sur le champ de la communication politique n’est apparemment pas contre-productive. Choisi comme moyen de dénonciation des abus et scandales du pouvoir en place ou de neutralisation l’opposition, l’insulte s’accommode tant bien que mal à la démocratie.
L’insulteur politique s’accommode de ses avantages que lui procurent les menaces. En insultant, il prend à témoin l’ensemble du corps social. Il assume une volonté d’enfreindre la loi, d’être dans la transgression de l’interdit ; ce qui peut être perçu comme un acte de résistance et de défiance vis-à-vis de l’autorité qui, du coup, n’ayant plus toujours les moyens juridiques de sanctionner, se voit contrainte d’inventer de nouvelles réformes destinées à traquer les insulteurs qui officient notamment sur le numérique où les lâchetés anonymes ont élu domicile.
L’injure ne révèle pas seulement un désir de défoulement citoyen, dénué de toute visée politique. L’art de capter par l’injure tend à se substituer aux beaux discours convenus qui cherchent à conjurer et à porter la réplique à l’injure captivante et valorisée politiquement. Le processus de pacification de la vie politique n’a pas réussi à remplacer la violence physique par le débat démocratique contradictoire respectueux, argumenté et poli.
La classe politique, cible privilégiée des insulteurs, n’est apparemment pas totalement désorientée. Elle semble désormais être décidée à vivre avec le virus de l’injure. Elle adopte la stratégie de l’indifférence discursive qui fait que le silence devient comme un refuge et un moyen de faire oublier ; de se faire oublier pour faire taire.


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