Le clergé intellectuel Par Pape Sadio Thiam

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Le clergé intellectuel Par Pape Sadio Thiam

Dans ce pays, on n’est désormais intellectuel que par ses interventions dans les médias et il n’est pas besoin de démontrer que ce travail est loin d’être gratuit : certains invités des médias sont de redoutables polémistes et cela à un impact indéniable sur l’audience.
L’abominable force d’un polémiste réside dans sa capacité à figer l’évènement, même anodin, dans la conscience collective : il ne se soucie pas de la vérité, son objectif c’est l’impact qu’il produit dans l’opinion.
Pierre Bourdieu a forgé un concept très fécond dans l’analyse de l’impact que la presse et ceux que Chomsky désigne comme formant le « clergé intellectuel » : il s’agit du concept d’« instruments d’oppression symbolique ».
L’oppression symbolique existe dans la mesure où une caste d’intellectuels des médias a fini par s’imposer aux Sénégalais : ils font le tour de la quasi-totalité des médias et prétendent exprimer des certitudes sur des sujets dont la délicatesse et la complexité font chanceler nombre d’universitaires.
Tous les citoyens n’ont pas accès aux médias et les intellectuels de haut niveau refusent de fréquenter assidûment ces maisons de prêt à penser que sont les tribunes médiatiques. Ce vide lassé par les érudits est donc immodérément comblé par des espèces d’« intermittents de spectacle politique ou intellectuel ». C’est pourtant une minorité qui s’arroge le droit de parler au nom de tout le monde comme si la démocratie avait besoin des « despotes éclairés » pour ne pas sombrer dans l’aventure.
On voit tous les jours des espèces de doctes en tout genre défiler dans les studios de radio et télés produire des théories dont la platitude est malheureusement occultée par une subtile habileté à puiser dans les catégories de la science des concepts pour valider scientifiquement leurs prises position. Il s’agit aussi de ceux qu’on appelle, de façon générique, des technocrates et que Dina Dreyfus et Florence Khodoss avaient plutôt baptisés sous le vocable « de despotes éclairés ». Éclairés, dans la mesure où, effectivement, leur savoir-faire dérive d’une science donnée (sociologie, économie histoire,  etc.). Despotes, parce qu’ils mettent leur opinion hors de toute discussion en réussissant le tour de force consistant à rendre leurs arguments indiscutables par le peuple qui n’a pas leur compétence.
Même l’imposture consistant à légitimer des contre-vérités populaires sous le manteau de son statut de « scientifique » n’est pas écartée. Lorsqu’un sociologue, anthropologue ou politologue vient dans un plateau télé raconter les mêmes choses qui se disent au coin de la rue, la seule validation de son argument demeure son statut.


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