{"id":8669,"date":"2022-11-30T22:20:41","date_gmt":"2022-11-30T22:20:41","guid":{"rendered":"https:\/\/rp221.com\/?p=8669"},"modified":"2022-11-30T22:26:43","modified_gmt":"2022-11-30T22:26:43","slug":"la-politique-de-loubli-les-blessures-de-la-ville-de-dakar-par-le-dr-adama-aly-pam-historien-archiviste-paleographe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rp221.com\/?p=8669","title":{"rendered":"La politique de l\u2019oubli : les blessures de la ville de Dakar Par le Dr Adama Aly PAM ,Historien, archiviste pal\u00e9ographe"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"red\"><strong><em>La politique de l\u2019oubli : les blessures de la ville de Dakar Par le Dr Adama Aly PAM ,Historien, archiviste pal\u00e9ographe<\/em><\/strong><\/h3>\nL\u2019histoire de la ville qui se lit dans la pierre n\u2019est pas seulement une lubie esth\u00e9tique, mais une v\u00e9ritable pr\u00e9sence m\u00e9morielle qui convoque le lien invisible entre des g\u00e9n\u00e9rations de b\u00e2tisseurs. Les monuments, les espaces de vie et de culte sont tous l\u2019expression des soci\u00e9t\u00e9s. Ils en disent long sur l\u2019expression du pouvoir de l\u2019autorit\u00e9 publique ainsi que de la vie quotidienne des classes populaires.\u00a0 La Renaissance en Occident n\u2019avait pas d\u2019autres buts que de restaurer la glorieuse Rome antique et faire vivre \u00e0 travers les arts et la culture toutes les traditions gr\u00e9co-romaines. Les polyphonies architecturales, les foss\u00e9s et les rues et les places publiques ont \u00e9norm\u00e9ment de choses \u00e0 nous raconter. Encore, faudrait-il que nos politiques publiques prennent en compte la dimension du patrimoine historique et culturel dans l\u2019am\u00e9nagement de nos villes.\nAu moment o\u00f9 des d\u00e9bats enflamm\u00e9s sur le d\u00e9boulonnage de statues coloniales fait rage au S\u00e9n\u00e9gal et un peu partout dans le monde, il est urgent de ne pas c\u00e9der au populisme m\u00e9moriel et \u00e0 la confusion entre histoire et m\u00e9moire et surtout repenser les villes s\u00e9n\u00e9galaises dans le cadre d\u2019une politique culturelle globale qui prenne en compte pour chacune d\u2019elles son histoire particuli\u00e8re et ses lieux de m\u00e9moire.\nLe sinistre vrombissement des bulldozers qui d\u00e9figurent effacent du paysage des pages d\u2019histoire de nos villes interpelle la communaut\u00e9 des historiens, des architectes et des conservateurs du patrimoine qui sont malheureusement r\u00e9duits \u00e0 jouer les cassandres et \u00e0 faire le requiem pour \u00e0 chaque effondrement d\u2019un monument.\nIl est certes venu le temps de d\u00e9coloniser les imaginaires, mais il est aussi important d\u2019arr\u00eater d\u2019essentialiser les cultures africaines. Il y a une lecture romantique fond\u00e9e sur une fiction d\u2019une culture africaine \u00e9ternelle aux caract\u00e9ristiques irr\u00e9m\u00e9diablement fig\u00e9es. L\u2019Afrique est comme tous les continents, un espace ouvert avec des expressions culturelles plurielles f\u00e9cond\u00e9es au cours de l\u2019histoire par plusieurs apports internes et externes.\nInauguration du march\u00e9 Sandaga, 29 avril 1935 \u00a9Fortier\nD\u00e9molition Sandaga,12 ao\u00fbt 2021 \u00a9<a href=\"http:\/\/ausenegal.com\" data-saferedirecturl=\"https:\/\/www.google.com\/url?hl=fr&amp;q=http:\/\/ausenegal.com&amp;source=gmail&amp;ust=1669916818676000&amp;usg=AOvVaw0OySlHE6kiHSrpjJLrCmP7\">ausenegal.com<\/a>\nLe style colonial n\u00e9o-soudanais des \u00e9difices coloniaux de Dakar r\u00e9sulte d\u2019un long cheminement et des choix politiques visant \u00e0 construire une identit\u00e9 urbaine liant la colonie \u00e0 la M\u00e9tropole en faisant d\u2019elle une vitrine internationale de l\u2019administration coloniale. Les premiers \u00e9difices coloniaux \u2013 le palais du Gouverneur (1908) et l\u2019H\u00f4tel de Ville (1914) \u2013 construits dans un style n\u00e9o-classique. Parall\u00e8lement, les constructeurs emploient un style orientalisant n\u00e9o mauresque en usage en Afrique du Nord pour la caserne de la Marine (1911), les constructions \u00e0 ossature m\u00e9tallique du March\u00e9 Kermel (1907-1910\u00a0; d\u00e9truit en 1993 puis reconstruit) ou de la Gare du chemin de fer (1910-1914). Le choix de ce style architectural r\u00e9pondait \u00e9galement \u00e0 une qu\u00eate d\u2019historicit\u00e9 reliant la capitale imp\u00e9riale \u00e0 la lointaine histoire du Soudan m\u00e9di\u00e9val pour \u00e9tablir symboliquement un lien visuel entre le pouvoir colonial et le territoire colonis\u00e9. La r\u00e9interpr\u00e9tation de la grande mosqu\u00e9e de Tombouctou dont la construction remonte au moins au 14<sup>e <\/sup>si\u00e8cle se lit dans diff\u00e9rents \u00e9difices publics dont la polyclinique Roume (1931), le march\u00e9 Sandaga (1935), l\u2019h\u00f4tel de l\u2019administrateur de Dakar (1931) reconverti en 1936 en mus\u00e9e (Th\u00e9odore Monod), la maternit\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital Central indig\u00e8ne (1919) (h\u00f4pital Aristide Le Dantec) et l\u2019Institut Pasteur de Dakar. Ce style g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 dans toute l\u2019AOF se retrouve m\u00eame ce style associ\u00e9 au style n\u00e9o-byzantin de la cath\u00e9drale de Dakar. Pour traduire cette vision dans la pierre, des concours d\u2019architecture ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9s des emprunts mobilis\u00e9s pour donner \u00e0 Dakar sa physionomie. H\u00e9las, les t\u00e9moins de l\u2019histoire de la ville de Dakar sont en train d\u2019\u00eatre m\u00e9thodiquement d\u00e9mantel\u00e9s. Apr\u00e8s la r\u00e9duction du march\u00e9 Sandaga en poussi\u00e8res \u00e0 la veille de la f\u00eate de la Tabaski, c\u2019est le tour de la Maternit\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital Aristide le Dantec \u00e0 la veille de la coupe du monde de football. Tout cela nous donne l\u2019impression de honteux forfaits que personne ne veut porter et qu\u2019on r\u00e9alise en catimini. La politique de la ville ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 d\u00e9baptiser des noms de rues ou de construire des tours de verre ou des statuts d\u2019inspiration staliniennes. On n\u2019est d\u2019une ville ou d\u2019un village que parce qu\u2019on est habit\u00e9 par l\u2019histoire des lieux, par les multitudes de souvenirs, de sonorit\u00e9s et de liens invisibles entre les morts et les vivants qui nous attachent \u00e0 la ville et au village. Pour tous ceux qui sont n\u00e9s \u00e0 la maternit\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital le Dantec, le craquellement des murs est aussi synonyme d\u2019une d\u00e9chirure.\nIl est r\u00e9volu le temps du parall\u00e9lisme asym\u00e9trique du Pr\u00e9sident Po\u00e8te L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor. Heureusement, il nous a laiss\u00e9s les dents de la mer (1973-1975) qui concilie le style inspir\u00e9 par les constructions de Djenn\u00e9 et de Tombouctou et les principes du \u00ab\u00a0parall\u00e9lisme asym\u00e9trique\u00a0\u00bb, le Campus de l\u2019Universit\u00e9 Gaston Berger, notre ambassade \u00e0 Brasilia, et peut-\u00eatre pour quelques temps encore, le Centre International du Commerce International du S\u00e9n\u00e9gal (CICES), avant que les promoteurs immobiliers ne construisent sur les lieux des cubes insalubres.\nMaternit\u00e9 de l\u2019h\u00f4pital Central indig\u00e8ne, inaugur\u00e9 le 1<sup>er<\/sup> mai 1914 \u00a9Quantum\nMaternit\u00e9 de l\u2019hopital A. Le Dantec (ex-Hopital Central Indig\u00e8ne d\u00e9truit en 2022 apr\u00e8s plus de 13 ans de travaux de restauration \u00a9\u00a0 Jean Claude Thoret\n<h4 class=\"blue\"><strong><em>Les villes dans la ville\u00a0 : de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation par l\u2019avoir<\/em><\/strong><\/h4>\nDakar comme toutes les villes coloniales furent des espaces de s\u00e9gr\u00e9gation raciale. Les Europ\u00e9ens dans les quartier dits Plateaux (Dakar-Plateau, Kayes-Plateau, Abidjan-Plateau) et les africains maintenus \u00e0 distance dans des villes r\u00e9serv\u00e9es exclusivement \u00e0 eux afin de pr\u00e9server la sant\u00e9 des Europ\u00e9ens. Entre Dakar et la M\u00e9dina, l\u2019actuel quartier Rebeuss \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e non aedificandi et la prison centrale Rebeuss \u00e9tait implant\u00e9e dans cette zone tampon pour rappeler au peuple le pouvoir de surveiller et de punir. Pour arriver \u00e0 s\u00e9gr\u00e9guer les populations l\u00e9bous, des r\u00e8glements d\u2019urbanismes et sanitaires ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dict\u00e9es. Interdiction de construire en pis\u00e9, incendie des cases indig\u00e8nes au moindre cas de maladie contagieuses, interdiction de piler ou de ses livrer \u00e0 des c\u00e9r\u00e9monies festives bruyantes.\nL\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste de 1914 a servi de pr\u00e9texte pour cr\u00e9er la M\u00e9dina de Dakar et d\u2019y reloger les populations africaines. Une zone non constructible est \u00e9tablie entre la ville europ\u00e9enne et la m\u00e9dina. Les infrastructures mises en place r\u00e9pondent \u00e0 cette politique. Les camps militaires Mangin et Archinard \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la ville europ\u00e9enne sont \u00e9rig\u00e9s pour faciliter les cordons sanitaires et les quarantaines des indig\u00e8nes. Le m\u00eame dispositif de pont levis avait \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 \u00e0 Abidjan entre le Plateau et Treichville.\nL\u2019h\u00f4pital central Indig\u00e8ne, inaugur\u00e9 en 1914 est d\u00e9di\u00e9 aux soins des tirailleurs et des populations indig\u00e8nes et la polyclinique Roume inaugur\u00e9 en 1932, est \u00e9galement une v\u00e9ritable sentinelle de surveillance de l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 des populations africaines. Ces deux institutions furent \u00e9galement des lieux de formation des premiers m\u00e9decins africains. Il convient de souligner que l\u2019Ecole de m\u00e9decine de Dakar, premier embryon de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur en AOF sera, de sa cr\u00e9ation en 1918 jusqu\u2019en 1931, h\u00e9berg\u00e9e dans l\u2019enceinte de l\u2019h\u00f4pital central indig\u00e8ne. A partir de cette date, elle a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9e au Rond-point de l\u2019Etoile derri\u00e8re l\u2019actuelle Assembl\u00e9e nationale dans les locaux occup\u00e9s actuellement par I'Institut africain de d\u00e9veloppement \u00e9conomique et de planification (IDEP). Des \u00e9l\u00e8ves comme F\u00e9lix Houphou\u00ebt Boigny y firent leurs humanit\u00e9s. La salle qui tenait lieu de morgue et de travaux pratiques de dissection de corps humains pour les \u00e9l\u00e8ves existe encore de nos jours.\nA cause de l\u2019instrumentalisation des crises sanitaires par les politiciens (Blaise Diagne en 1914), le gouverneur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019AOF d\u00e9cide s\u00e9parer la ville de Dakar de la colonie du S\u00e9n\u00e9gal en cr\u00e9ant la circonscription de Dakar et d\u00e9pendances en 1924.\nCelle-ci devient la D\u00e9l\u00e9gation de Dakar en 1946. La politique d\u00e9guerpissement, sera poursuivie dans les ann\u00e9es 1950 avec la cr\u00e9ation de Grand Dakar, Pikine Dagoudane etc.\n<h4 class=\"blue\"><strong><em>Senghor et la politique de la ville interdite<\/em><\/strong><\/h4>\nAu moment de l\u2019ind\u00e9pendance, les politiques de la ville de Dakar ont toujours conserv\u00e9 les m\u00eames perspectives in\u00e9galitaires mais cette fois par une politique de darwinisme social. L\u2019ancienne capitale de l\u2019AOF illustre parfaitement le lieu o\u00f9 le pouvoir s\u2019affirme et s\u2019exerce sous la forme la plus subtile et parfois la plus crue. Les fous, les l\u00e9preux, les colporteurs et les hordes de villageois fuyant la mis\u00e8re des campagnes firent les frais de la stigmatisation. Senghor fut le premier \u00e0 parler d\u2019encombrement humain dans Dakar lors d\u2019un congr\u00e8s de son parti. Un arr\u00eat\u00e9 de 1972 portant cr\u00e9ation d'un Comit\u00e9 national de lutte contre l'envahissement de Dakar par les colporteurs, l\u00e9preux et ali\u00e9n\u00e9s. Le terme \"d'encombrement humain\" est par la suite tr\u00e8s vite officialis\u00e9 lors d'un Conseil National du parti de Senghor, l'Union progressiste s\u00e9n\u00e9galaise. Ce terme traduit \u00e0 lui tout seul la mani\u00e8re dont se fait la gestion de l'espace urbain par la puissance publique. Elle a donn\u00e9 lieu \u00e0 une politique r\u00e9pressive des comportements sociaux tels que le vagabondage, la mendicit\u00e9 et les petits m\u00e9tiers de rue qui furent transform\u00e9s en \"d\u00e9lits\" et justifi\u00e8rent des mesures \u00e0 l\u2019\u00e9gard notamment des l\u00e9preux et des malades mentaux. Dans les discours officiels, les termes de bidonvilles comme une pathologie urbaine sont utilis\u00e9s pour d\u00e9signer les quartiers comme Fass Paillottes.Cette ville proche de Dakar fera l\u2019objet de multiples incendies dont certaines jug\u00e9es suspectes.La politique d\u2019\u00abhaussmanisation\u00bb de Dakar n\u2019a finalement pas \u00e9pargn\u00e9 Fass qui fut transform\u00e9 en HLM.\u00a0 Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, Dakar est devenue une ville monstrueuse, sans \u00e2me o\u00f9 le b\u00e9ton et la pollution continuent de disputer droit de cit\u00e9 dans un espaces urbain aride et insalubre o\u00f9 les marchands de sommeil et trafiquants de tout genre impriment leur vision du monde.\nFace \u00e0 ces visions d\u2019horreur, les minist\u00e8res de l\u2019urbanisme et de la culture du S\u00e9n\u00e9gal ont le devoir de concevoir des politiques d\u2019am\u00e9nagement de l\u2019espace public porteuses de sens. Par une strat\u00e9gie d\u2019inscription spatiale et paysag\u00e8re de la m\u00e9moire dans la construction de l\u2019identit\u00e9 nationale. Cela passe par la mise en coh\u00e9rence de l\u2019espace et la protection des lieux de m\u00e9moire de sorte que les habitants puissent se r\u00e9approprier leur ville, raconter son histoire et la transmettre \u00e0 leurs enfants. Peut-\u00eatre que la mairie de Dakar devrait songer \u00e0 produire un dictionnaire des lieux de m\u00e9moire de la ville avant que le vacarme des pelleteuses n\u2019impose le triste silence des ruines. <a href=\"mailto : archeo1996@gmail.com\">archeo1996@gmail.com<\/a>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La politique de l\u2019oubli : les blessures de la ville de Dakar Par le Dr Adama Aly PAM ,Historien, archiviste pal\u00e9ographe L\u2019histoire de la ville qui se lit dans la pierre n\u2019est pas seulement une lubie esth\u00e9tique, mais une v\u00e9ritable pr\u00e9sence m\u00e9morielle qui convoque le lien invisible entre des g\u00e9n\u00e9rations de b\u00e2tisseurs. 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