{"id":38075,"date":"2025-10-14T05:24:21","date_gmt":"2025-10-14T05:24:21","guid":{"rendered":"https:\/\/rp221.com\/?p=38075"},"modified":"2025-10-14T05:24:23","modified_gmt":"2025-10-14T05:24:23","slug":"el-hadji-ibrahima-sall-ancien-ministre-economiste-philosophe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rp221.com\/?p=38075","title":{"rendered":"EL HADJI IBRAHIMA SALL, ANCIEN MINISTRE, ECONOMISTE-PHILOSOPHE"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abLa d\u00e9gradation progressive de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal est un signal d\u2019alerte inqui\u00e9tant\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ancien ministre, \u00e9conomiste et philosophe, El Hadji Ibrahima Sall ausculte la d\u00e9gradation de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal par Moody\u2019s, l\u2019agence internationale de notation financi\u00e8re. Dans cet entretien de fond accord\u00e9 \u00e0 L\u2019Observateur, il d\u00e9crypte les signes d\u2019une crise de confiance, d\u00e9nonce les d\u00e9rives de la gouvernance actuelle et appelle \u00e0 restaurer la v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019action publique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment interpr\u00e9tez-vous la d\u00e9gradation r\u00e9cente de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal par Moody\u2019s de B3 \u00e0 Caa1 ?<br>La d\u00e9gradation progressive de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal est un signal d\u2019alerte inqui\u00e9tant. Alors que les march\u00e9s financiers sont reconnus efficients dans le traitement de l\u2019information, la d\u00e9gradation de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal se poursuit, bien apr\u00e8s les d\u00e9clarations officielles sur la \u00abdette cach\u00e9e\u00bb et les promesses de transparence financi\u00e8re. Loin d\u2019\u00eatre un \u00e9pisode passager, cette d\u00e9t\u00e9rioration traduit une \u00e9rosion de la confiance des march\u00e9s face \u00e0 des fragilit\u00e9s budg\u00e9taires et institutionnelles plus profondes. Depuis 2024, la glissade est nette. En octobre 2024, l\u2019agence Moody\u2019s a ouvert la s\u00e9quence, en abaissant la note du S\u00e9n\u00e9gal de Ba3 \u00e0 B1, estimant que les d\u00e9s\u00e9quilibres budg\u00e9taires et l\u2019endettement croissant pesaient sur la soutenabilit\u00e9 des finances publiques. Quelques mois plus tard, en f\u00e9vrier 2025, la publication d\u2019un rapport de la Cour des comptes a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une r\u00e9\u00e9valuation spectaculaire de la dette publique, d\u00e9sormais estim\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 100 % du PIB, contre environ 75 % pr\u00e9c\u00e9demment. Dans la foul\u00e9e, Moody\u2019s a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une nouvelle d\u00e9gradation, ramenant la note \u00e0 B3 avec une perspective n\u00e9gative, en raison de la d\u00e9t\u00e9rioration du cadre budg\u00e9taire et de la mont\u00e9e des risques de liquidit\u00e9. Au d\u00e9but du mois de mars 2025, Standard &amp; Poor\u2019s a, \u00e0 son tour, abaiss\u00e9 la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal, la faisant passer de B+ \u00e0 B, puis \u00e0 B- en juillet 2025, confirmant ainsi la perte progressive de cr\u00e9dibilit\u00e9 du pays sur les march\u00e9s internationaux. Et depuis hier, une nouvelle \u00e9tape a \u00e9t\u00e9 franchie : Moody\u2019s a encore r\u00e9trograd\u00e9 la note du S\u00e9n\u00e9gal de B3 \u00e0 Caa1, un niveau qui place d\u00e9sormais le pays parmi les \u00e9metteurs les plus risqu\u00e9s du continent. Sur une \u00e9chelle de 7 classes, le S\u00e9n\u00e9gal est d\u00e9sormais \u00e0 la derni\u00e8re classe. Cette d\u00e9cision refl\u00e8te de gros risques d\u2019arri\u00e9r\u00e9s de paiement, l\u2019affaiblissement des marges budg\u00e9taires et les incertitudes politiques entourant la gouvernance \u00e9conomique. Ces r\u00e9visions successives soulignent que la confiance ne se restaure pas par les discours, mais par des actes clairs de gouvernance, de discipline et de sinc\u00e9rit\u00e9 budg\u00e9taire. Au-del\u00e0 des chiffres, cette d\u00e9gradation est un avertissement : elle r\u00e9v\u00e8le un doute persistant sur la cr\u00e9dibilit\u00e9 des politiques \u00e9conomiques et la gouvernance publique. Le S\u00e9n\u00e9gal devra imp\u00e9rativement restaurer la confiance, par une discipline budg\u00e9taire exemplaire, une transparence accrue et un dialogue sinc\u00e8re avec les investisseurs. Car la souverainet\u00e9 d\u2019un Etat ne se proclame pas : elle se conquiert par, entre autres, la qualit\u00e9 de sa signature.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Forum Invest In S\u00e9n\u00e9gal s\u2019est cl\u00f4tur\u00e9 mercredi dernier \u00e0 Dakar avec plus de 13 000 milliards d\u2019engagements d\u2019investissement et 51 projets et conventions sign\u00e9s. Concr\u00e8tement, que repr\u00e9sentent ces engagements pour l\u2019\u00e9conomie s\u00e9n\u00e9galaise ? Quels secteurs en b\u00e9n\u00e9ficieront le plus ? Pensez-vous que tous ces engagements seront effectivement r\u00e9alis\u00e9s, ou existe-t-il des risques de non-ex\u00e9cution ? Quels impacts imm\u00e9diats sur l\u2019emploi et la cr\u00e9ation de richesse peut-on attendre ?<br>Les annonces d\u2019investissements faites lors d\u2019un forum \u00e9conomique suscitent souvent \u00e0 la fois enthousiasme et scepticisme. Il faut cependant les comprendre pour ce qu\u2019elles sont : des signaux de confiance, non des promesses fermes. Un engagement financier dans un forum n\u2019\u00e9quivaut pas \u00e0 un transfert imm\u00e9diat de capitaux. C\u2019est une intention d\u2019investissement, exprim\u00e9e sous r\u00e9serve de conditions : climat des affaires, stabilit\u00e9 r\u00e9glementaire, disponibilit\u00e9 des infrastructures, ou capacit\u00e9 du pays \u00e0 concr\u00e9tiser les projets. Autrement dit, ces annonces marquent une pr\u00e9disposition \u00e0 investir, mais leur r\u00e9alisation d\u00e9pend de la cr\u00e9dibilit\u00e9 des politiques publiques et de la continuit\u00e9 des r\u00e9formes. Leur valeur est symbolique et strat\u00e9gique : elles traduisent la perception d\u2019un pays comme destination \u00e9conomique fiable. Chaque signature, chaque chiffre annonc\u00e9, agit comme un thermom\u00e8tre de confiance et une promesse de partenariat. Le d\u00e9fi, ensuite, est de transformer ces intentions d\u00e9clar\u00e9es en projets effectifs, en suivant les dossiers, en levant les obstacles et en garantissant la s\u00e9curit\u00e9 juridique des investisseurs. En somme, un forum attire les intentions, mais c\u2019est la pertinence et la coh\u00e9rence de l\u2019action publique qui attire les capitaux. L\u2019intention ne suffit pas en politique. Et s\u2019il est vrai que l\u2019action publique prend appui sur l\u2019intention et le potentiel, elle ne saurait s\u2019y r\u00e9soudre. Toute politique qui ne parvient pas \u00e0 d\u00e9passer l\u2019intention et le potentiel vers la rencontre de l\u2019obstacle finit par r\u00e9gresser en de\u00e7\u00e0 des probl\u00e8mes qu\u2019elle pr\u00e9tend r\u00e9soudre. On ne fait pas de la politique en s\u2019enfermant dans l\u2019illusion de l\u2019intention ou du potentiel. On ne construit l\u2019action que devant l\u2019obstacle. C\u2019est cela la premi\u00e8re \u00e9preuve de la transformation. L\u2019intention ne suffit pas. En politique, l\u2019intention est une promesse silencieuse : elle rassure, elle s\u00e9duit, elle apaise les consciences. Mais elle ne b\u00e2tit rien. Elle flotte dans les discours comme un parfum trop l\u00e9ger, incapable de d\u00e9placer une pierre, de r\u00e9parer une injustice ou de relever un pays. L\u2019histoire ne retient pas les bonnes intentions - elle juge les actes, la trace laiss\u00e9e dans la poussi\u00e8re du r\u00e9el. La femme et l\u2019homme d\u2019Etat n\u2019est pas celui qui r\u00eave d\u2019un monde meilleur, mais celui qui accepte de se mesurer \u00e0 sa r\u00e9sistance. Affronter l\u2019obstacle, c\u2019est accepter la contradiction, le conflit, la lenteur, parfois m\u00eame l\u2019\u00e9chec. C\u2019est cela, le passage \u00e0 l\u2019acte : ce moment o\u00f9 la volont\u00e9 se confronte au poids du r\u00e9el, o\u00f9 la parole cesse d\u2019\u00eatre une \u00e9chappatoire pour devenir un engagement. Les nations ne se transforment pas par la puret\u00e9 des intentions, mais par le courage d\u2019agir malgr\u00e9 l\u2019incertitude. Car l\u2019action politique n\u2019est jamais parfaite : elle est faite de compromis, de risques et d\u2019imperfections assum\u00e9es. Ce n\u2019est pas dans la sinc\u00e9rit\u00e9 des promesses que se mesure la grandeur d\u2019un dirigeant, mais dans sa capacit\u00e9 \u00e0 franchir le mur des difficult\u00e9s sans trahir le sens de sa mission. L\u2019intention rel\u00e8ve de la morale. L\u2019acte, lui, appartient \u00e0 la politique et \u00e0 l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le nouveau Code des investissements a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment adopt\u00e9. A votre avis, quelles r\u00e9formes devraient \u00eatre prioris\u00e9es pour r\u00e9ellement am\u00e9liorer l\u2019environnement des affaires au S\u00e9n\u00e9gal et attirer davantage d\u2019investisseurs ? Faut-il se concentrer sur la fiscalit\u00e9, la simplification des proc\u00e9dures ou la protection juridique des investissements ? Quelles mesures concr\u00e8tes pourraient rassurer les investisseurs \u00e9trangers ? Comment hi\u00e9rarchiser les r\u00e9formes \u00e9conomiques ?<br>Dans un contexte de ressources limit\u00e9es et d\u2019attentes sociales fortes, les gouvernements sont souvent confront\u00e9s \u00e0 la m\u00eame question : par o\u00f9 commencer ? R\u00e9former tout \u00e0 la fois est illusoire ; il faut choisir, ordonner, prioriser. La premi\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 identifier les contraintes majeures qui freinent la croissance et l\u2019investissement. Une \u00e9conomie ne progresse pas seulement parce qu\u2019on multiplie les chantiers, mais parce qu\u2019on l\u00e8ve les blocages essentiels : \u00e9nergie d\u00e9faillante, syst\u00e8me judiciaire peu fiable, corruption end\u00e9mique, ou faiblesse du capital humain. Vient ensuite l\u2019\u00e9valuation de l\u2019impact global et du co\u00fbt de chaque r\u00e9forme. Certaines mesures produisent des effets rapides et visibles \u2013 comme la simplification fiscale \u2013 quand d\u2019autres exigent du temps et des moyens consid\u00e9rables, comme la r\u00e9forme de l\u2019\u00e9ducation ou de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. La priorit\u00e9 doit aller \u00e0 celles qui offrent le meilleur \u00e9quilibre entre efficacit\u00e9, soutenabilit\u00e9 et faisabilit\u00e9. Mais une r\u00e9forme \u00e9conomique n\u2019est jamais qu\u2019une affaire de chiffres : elle d\u00e9pend aussi du rapport de forces politiques et institutionnelles. Sans coalition favorable, sans appareil d\u2019ex\u00e9cution solide, m\u00eame les meilleures id\u00e9es s\u2019enlisent. Mieux vaut parfois avancer par \u00e9tapes, en commen\u00e7ant par des r\u00e9formes cr\u00e9dibles, visibles et politiquement acceptables. Enfin, les r\u00e9formes doivent \u00eatre coh\u00e9rentes entre elles. Lib\u00e9raliser le commerce sans am\u00e9liorer les infrastructures ou la formation des travailleurs revient \u00e0 d\u00e9placer le probl\u00e8me plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 le r\u00e9soudre. L\u2019\u00e9conomie est un syst\u00e8me : chaque changement appelle un autre. Hi\u00e9rarchiser les r\u00e9formes, c\u2019est donc b\u00e2tir une strat\u00e9gie de transformation progressive, fond\u00e9e sur cinq principes : cibler les contraintes majeures, mesurer l\u2019impact, assurer la faisabilit\u00e9, rechercher les compl\u00e9mentarit\u00e9s et garantir la coh\u00e9rence dans le temps. Une r\u00e9forme r\u00e9ussie n\u2019est pas celle qu\u2019on lance, mais celle qui s\u2019inscrit durablement dans la confiance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelle lecture faites-vous des proc\u00e9dures judiciaires enclench\u00e9es dans le sens de la reddition des comptes ? Ces enqu\u00eates sont-elles un signe de renforcement de l\u2019Etat de droit ou risquent-elles de fragiliser la stabilit\u00e9 politique ? Le traitement de ces affaires peut-il influencer la perception des investisseurs sur la s\u00e9curit\u00e9 juridique au S\u00e9n\u00e9gal ? Existe-t-il un \u00e9quilibre entre justice et stabilit\u00e9 politique dans ce type de proc\u00e9dures ?<br>Les proc\u00e9dures judiciaires n\u2019ont pas de valeur en soi. Elles font reconna\u00eetre la confiance, si elles sont au-dessus de tout soup\u00e7on. Elles tuent la confiance, si elles sont soup\u00e7onn\u00e9es d\u2019\u00eatre instrumentalis\u00e9es par les autorit\u00e9s judiciaires ou politiques. Les proc\u00e9dures judiciaires ne sont rien sans l\u2019esprit qui les anime. Elles se veulent l\u2019expression d\u2019une justice impartiale. Sans la confiance, elles ne sont que des rituels administratifs, des gestes m\u00e9caniques ex\u00e9cut\u00e9s dans le vide. Une proc\u00e9dure peut \u00eatre exacte, r\u00e9guli\u00e8re, conforme au droit, et pourtant injuste. Car ce n\u2019est pas la conformit\u00e9 qui fonde la l\u00e9gitimit\u00e9 : c\u2019est la croyance collective en la probit\u00e9 \u2013 la confiance- de ceux qui l\u2019appliquent. Lorsqu\u2019un peuple ne croit plus \u00e0 la neutralit\u00e9 de sa justice, le droit se dissout dans la m\u00e9fiance. Les tribunaux peuvent continuer \u00e0 si\u00e9ger, les audiences \u00e0 se tenir, les juges \u00e0 lire leurs arr\u00eats - tout cela n\u2019est plus qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre, un c\u00e9r\u00e9monial sans \u00e2me. Car la justice, pour \u00eatre reconnue, doit \u00eatre crue. Et pour \u00eatre crue, elle doit \u00eatre au-dessus de tout soup\u00e7on. Une proc\u00e9dure juste ne se mesure pas seulement \u00e0 son exactitude technique, mais \u00e0 la lumi\u00e8re morale qui la traverse. D\u00e8s qu\u2019un juge semble servir un pouvoir, d\u00e8s qu\u2019un procureur para\u00eet r\u00e9pondre \u00e0 une consigne, d\u00e8s qu\u2019un verdict ressemble \u00e0 un message politique, la confiance meurt - non pas lentement, mais d\u2019un seul coup. Car le soup\u00e7on est le poison le plus rapide : il suffit d\u2019un doute pour corrompre tout un \u00e9difice. Ce qui fait la grandeur d\u2019une justice, ce n\u2019est pas la force de ses lois, mais la puret\u00e9 de son usage. La justice n\u2019appartient ni aux juges ni aux gouvernants : elle appartient \u00e0 la nation enti\u00e8re. Elle est ce qui permet encore de croire que la v\u00e9rit\u00e9 peut triompher sans qu\u2019aucune main ne la tire. Et lorsque cette foi se perd, il ne reste que le pouvoir nu, c\u2019est-\u00e0-dire la violence d\u00e9guis\u00e9e en droit. Ainsi, les proc\u00e9dures judiciaires ne valent que par la confiance qu\u2019elles inspirent. Elles ne garantissent pas la justice, elles en t\u00e9moignent. Elles peuvent \u00eatre l\u2019ultime rempart contre la tyrannie - ou son instrument le plus raffin\u00e9. Tout d\u00e9pend du regard qu\u2019elles m\u00e9ritent : si elles demeurent au-dessus de tout soup\u00e7on, elles font vivre la R\u00e9publique ; si elles s\u2019en \u00e9cartent, elles la trahissent. Le plus important est que la justice reste souveraine et inspire confiance de la part des justiciables. Quand la justice doit rester souveraine. Dans une d\u00e9mocratie, c\u2019est la justice \u2013 et elle seule \u2013 qui accuse, qui inculpe et qui disculpe. La presse a pour r\u00f4le d\u2019informer, l\u2019opinion de d\u00e9battre, la rue de manifester son ressenti. Mais ni l\u2019une ni l\u2019autre ne peut rendre la justice. Aujourd\u2019hui pourtant, nous assistons \u00e0 une d\u00e9rive inqui\u00e9tante. Les journalistes s\u2019\u00e9rigent en juges avant les magistrats, l\u2019opinion condamne avant l\u2019instruction et la rue exerce une pression qui met en p\u00e9ril l\u2019ind\u00e9pendance des tribunaux. Pis encore, de petites gens, qui n\u2019avaient ni l\u00e9gitimit\u00e9 ni responsabilit\u00e9 publique, s\u2019improvisent journalistes de masse sur les r\u00e9seaux sociaux. \u00c0 coups de directs, de rumeurs et de commentaires sans filtre, ils fabriquent des proc\u00e8s virtuels o\u00f9 la condamnation est imm\u00e9diate et d\u00e9finitive. C\u2019est l\u00e0, sans doute, le plus grand danger pour notre d\u00e9mocratie. Car une d\u00e9mocratie ne survit pas au chaos des \u00e9motions permanentes. Elle exige un ordre : des institutions fortes, une justice sereine, des r\u00e8gles respect\u00e9es. Si chacun peut accuser, juger et condamner derri\u00e8re un \u00e9cran, alors la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe plus, et la justice devient inutile. R\u00e9affirmer la primaut\u00e9 de la justice, ce n\u2019est pas d\u00e9fendre les \u00e9lites, c\u2019est prot\u00e9ger les citoyens. C\u2019est garantir que, face \u00e0 une accusation, seule la v\u00e9rit\u00e9 des faits, \u00e9tablie dans un cadre \u00e9quitable, puisse d\u00e9cider du sort d\u2019un individu. C\u2019est restaurer un \u00e9quilibre vital : \u00e0 la presse, le devoir d\u2019informer ; \u00e0 l\u2019opinion, le droit de s\u2019exprimer ; et \u00e0 la justice, l\u2019unique mission de juger. C\u2019est \u00e0 cette condition que notre d\u00e9mocratie cessera de se perdre dans le bruit des r\u00e9seaux, et redeviendra ce qu\u2019elle doit \u00eatre : un espace o\u00f9 l\u2019essentiel \u2013 la vie quotidienne, la justice sociale, le progr\u00e8s \u2013 reprend enfin le dessus sur les proc\u00e8s sans fin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les enqu\u00eates sur les violences politiques de 2021 \u00e0 2024 ont d\u00e9marr\u00e9 derni\u00e8rement. Certains d\u00e9noncent le jugement de faits d\u00e9j\u00e0 couverts par la loi d\u2019amnistie. Pensez-vous que cette loi d\u2019amnistie devait \u00eatre vot\u00e9e et qu\u2019elle est conforme aux enjeux de justice et de stabilit\u00e9 sociale ?<br>Dans une R\u00e9publique digne de ce nom, la paix ne peut jamais pr\u00e9c\u00e9der la justice. Effacer les crimes avant que la justice ne se prononce, c\u2019est trahir la m\u00e9moire des victimes et affaiblir l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019Etat. Au S\u00e9n\u00e9gal, l\u2019amnistie propos\u00e9e avant tout jugement a marqu\u00e9 un jour sombre dans l\u2019histoire de la nation. Il y a des jours o\u00f9 une nation vacille. Des jours o\u00f9 le pouvoir, par calcul ou par peur, choisit l\u2019oubli plut\u00f4t que la v\u00e9rit\u00e9. Le vote d\u2019une amnistie pour effacer des crimes politiques et humains avant m\u00eame que la justice ne se prononce fait partie de ces jours sombres. Ce n\u2019est pas un geste de r\u00e9conciliation. C\u2019est une mutilation de la m\u00e9moire nationale. Une d\u00e9mocratie ne se renforce pas en blanchissant ses fautes, encore moins ses fautes de sang. L\u2019amnistie, dans son principe, peut \u00eatre un instrument de paix ; mais quand elle s\u2019applique avant la justice, elle devient un instrument d\u2019impunit\u00e9. Le S\u00e9n\u00e9gal, patiemment, s\u2019est b\u00e2ti sur un socle fragile mais noble : celui du droit, de la justice et du d\u00e9bat public. En votant une telle mesure, nos institutions affirment que le crime politique peut \u00eatre effac\u00e9 d\u2019un trait de plume, que les victimes doivent se taire, que la m\u00e9moire des morts est moins importante que le confort des vivants. Une R\u00e9publique sans justice n\u2019est plus qu\u2019un th\u00e9\u00e2tre de l\u2019arbitraire. Car \u00e0 quoi bon des tribunaux si la justice vient chaque fois interrompre leur \u0153uvre ? \u00c0 quoi bon une Constitution si elle ne prot\u00e8ge plus la nation ni du pouvoir, ni de l\u2019opposition, quand tous deux se croient au-dessus de la loi ? Toute amnistie n\u2019est pas ill\u00e9gitime en soi. Mais elle ne peut \u00eatre moralement valide que si elle r\u00e9pond \u00e0 trois exigences fondamentales : la v\u00e9rit\u00e9, la justice et la reconnaissance. La v\u00e9rit\u00e9, d\u2019abord, parce qu\u2019on ne peut pardonner ce qu\u2019on ignore. La justice, ensuite, parce que le pardon n\u2019a de sens que s\u2019il s\u2019adresse \u00e0 des fautes reconnues, jug\u00e9es et assum\u00e9es. Et la reconnaissance, enfin, parce qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ne peut se r\u00e9concilier que si les victimes sont entendues et respect\u00e9es dans leur douleur. Sans ces conditions, l\u2019amnistie devient une fuite en avant : elle ne pacifie pas, elle efface. Elle ne r\u00e9concilie pas, elle impose le silence. Elle ne soigne pas la R\u00e9publique, elle la trahit. Enfin, il faut souligner que tous les crimes doivent \u00eatre jug\u00e9s. Aucune paix durable ne peut na\u00eetre sur le mensonge. Tous les crimes doivent \u00eatre jug\u00e9s - sans exception. Les appels au meurtre et \u00e0 l\u2019insurrection, les violations des droits humains, les atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine, les destructions de biens publics et priv\u00e9s, les attentats \u00e0 la vie d\u2019adversaires politiques : tous ces actes portent atteinte \u00e0 la R\u00e9publique et \u00e0 son peuple. Les auteurs doivent r\u00e9pondre devant la justice, non pour \u00eatre humili\u00e9s, mais pour que la nation sache. La justice n\u2019est pas la vengeance : elle est la condition du pardon. Un pardon vrai, \u00e9clair\u00e9, fond\u00e9 sur la v\u00e9rit\u00e9 des faits. Aucune nation ne gu\u00e9rit en niant ses blessures. L\u2019Afrique regorge d\u2019exemples tragiques o\u00f9 l\u2019amnistie pr\u00e9matur\u00e9e a \u00e9touff\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 - et pr\u00e9par\u00e9 de nouveaux drames. On ne pacifie pas un pays par d\u00e9cret. On le pacifie par la justice, la reconnaissance, la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9paration. En absolvant avant de juger, le l\u00e9gislateur s\u00e9n\u00e9galais retire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 son droit le plus sacr\u00e9 : celui de savoir. Savoir qui a ordonn\u00e9, qui a tu\u00e9, qui a couvert. Car ce savoir n\u2019appartient pas aux partis, il appartient au peuple. Condamner cette amnistie, ce n\u2019est pas raviver la haine. C\u2019est d\u00e9fendre la dignit\u00e9 de la R\u00e9publique. C\u2019est rappeler que la paix durable ne repose pas sur le silence, mais sur la justice rendue \u00e0 tous - puissants comme humbles. Ceux qui veulent l\u2019amnistie veulent surtout le silence. Mais le silence ne soigne pas une nation bless\u00e9e : il l\u2019envenime. Le S\u00e9n\u00e9gal m\u00e9rite mieux qu\u2019un pardon impos\u00e9. Il m\u00e9rite une justice impartiale, des institutions courageuses et un peuple qui ne confond pas r\u00e9conciliation et effacement. Refuser cette amnistie, c\u2019est honorer les morts, prot\u00e9ger les vivants et pr\u00e9parer l\u2019avenir. Car, la paix sans justice n\u2019est pas une paix : c\u2019est une tr\u00eave avec l\u2019injustice.Publi\u00e9 dans le quotidien l'observateur du lundi 13 octobre 2025<br>ADAMA DIENG<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abLa d\u00e9gradation progressive de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal est un signal d\u2019alerte inqui\u00e9tant\u00bb Ancien ministre, \u00e9conomiste et philosophe, El Hadji Ibrahima Sall ausculte la d\u00e9gradation de la note souveraine du S\u00e9n\u00e9gal par Moody\u2019s, l\u2019agence internationale de notation financi\u00e8re. 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