{"id":37723,"date":"2025-09-07T01:19:26","date_gmt":"2025-09-07T01:19:26","guid":{"rendered":"http:\/\/rp221.com\/?p=37723"},"modified":"2025-09-07T01:19:29","modified_gmt":"2025-09-07T01:19:29","slug":"puissance-et-souverainetedepasser-les-injonctions-irrealistes-par-cherif-salif-sy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rp221.com\/?p=37723","title":{"rendered":"Puissance et souverainet\u00e9:d\u00e9passer les injonctions irr\u00e9alistes Par Ch\u00e9rif Salif Sy"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Face aux injonctions irr\u00e9alistes qui exigent des jeunes nations africaines qu\u2019elles contraignent les grandes puissances sans en avoir les moyens, Ch\u00e9rif Salif Sy propose une lecture lucide et strat\u00e9gique de la notion de puissance. Dans cette tribune, il appelle \u00e0 une mobilisation des marges de man\u0153uvre disponibles, \u00e0 une reconstruction patiente des leviers souverains et \u00e0 une r\u00e9invention africaine de la puissance, non pas pour imiter, mais pour transformer.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La notion de puissance est omnipr\u00e9sente dans les discours politiques, \u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques. Pourtant, elle demeure souvent floue, voire galvaud\u00e9e. Pour en saisir la port\u00e9e, il faut en explorer les dimensions multiples, \u00e0 la fois concr\u00e8tes et symboliques. La puissance d\u00e9signe avant tout la capacit\u00e9 d\u2019un acteur (qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un \u00c9tat, d\u2019une organisation ou d\u2019une id\u00e9e), \u00e0 imposer ses choix, influencer les comportements d\u2019autrui et r\u00e9sister aux contraintes ext\u00e9rieures. Elle ne se limite pas \u00e0 la force brute : elle s\u2019incarne dans des formes vari\u00e9es, parfois invisibles, mais redoutablement efficaces.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traditionnellement, les analystes distinguent plusieurs types de puissance. Le \u00ab hard power \u00bb repose sur la contrainte, notamment militaire ou \u00e9conomique. Le \u00ab soft power \u00bb, lui, s\u2019appuie sur l\u2019attraction : rayonnement culturel, diplomatie, image internationale. Le \u00ab smart power \u00bb combine intelligemment les deux, en adaptant les leviers selon les contextes. Enfin, la puissance structurelle d\u00e9signe la capacit\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner les r\u00e8gles du jeu mondial, comme le font les institutions financi\u00e8res internationales ou les grandes puissances normatives.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le politologue Serge Sur propose une d\u00e9finition op\u00e9ratoire : la puissance est la capacit\u00e9 de faire, faire faire, refuser de faire et emp\u00eacher de faire. Autrement dit, elle permet d\u2019agir, d\u2019influencer, de pr\u00e9server son autonomie et de bloquer les initiatives adverses. Cette grille de lecture \u00e9claire les dynamiques de domination, mais aussi les strat\u00e9gies d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les attributs classiques de la puissance incluent le poids d\u00e9mographique, les ressources naturelles, la force militaire, la capacit\u00e9 \u00e9conomique, le rayonnement culturel et l\u2019influence diplomatique. Mais ces crit\u00e8res ne suffisent plus \u00e0 eux seuls. \u00c0 l\u2019\u00e8re des r\u00e9cits, des imaginaires et des r\u00e9seaux, la puissance narrative devient centrale : celui qui d\u00e9finit les mots, les cadres et les horizons impose sa vision du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte africain, la question de la puissance est indissociable de celle de la souverainet\u00e9. Repenser la puissance, c\u2019est interroger les d\u00e9pendances, reconqu\u00e9rir les leviers \u00e9conomiques, affirmer une diplomatie autonome et mobiliser les citoyens autour de projets porteurs de sens. C\u2019est aussi reprendre la ma\u00eetrise des r\u00e9cits, des savoirs et des symboles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La puissance ne doit pas \u00eatre confondue avec la domination. Elle peut \u00eatre mobilisatrice, \u00e9mancipatrice, cr\u00e9atrice de justice. Elle est, en somme, un outil strat\u00e9gique au service d\u2019une vision. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette articulation entre lucidit\u00e9, volont\u00e9 et mobilisation que se joue l\u2019avenir des nations.<br>Toute initiative souveraine s'articule autour d'une \u00e9tape fondamentale : l'identification, la pr\u00e9servation et la mise en \u0153uvre des marges de man\u0153uvre disponibles. M\u00eame lorsqu'elles sont modestes ou pr\u00e9caires, celles-ci constituent les fondations sur lesquelles une puissance \u00e9mergente peut s'\u00e9difier. L'exploitation de ces dynamiques, qu'il s'agisse des n\u00e9gociations diplomatiques, des alliances strat\u00e9giques, de la construction narrative ou des orientations \u00e9conomiques, est un moyen pour les nations africaines de progressivement r\u00e9\u00e9quilibrer les dynamiques de pouvoir, de restaurer leur autonomie et de d\u00e9finir leur propre trajectoire.<br>Cependant, le discours public tend fr\u00e9quemment \u00e0 s'orienter vers une exigence d\u00e9connect\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s. En effet, il s'agit d'une exigence qui consiste \u00e0 contraindre les grandes puissances sans disposer des leviers d'influence n\u00e9cessaires. Cette aspiration, bien que l\u00e9gitime, repose sur une m\u00e9prise strat\u00e9gique. Elle m\u00e9conna\u00eet les pr\u00e9ceptes essentiels de la puissance, qui ne r\u00e9sulte ni d'une volont\u00e9 isol\u00e9e, ni d'une posture morale, mais d'une \u00e9laboration m\u00e9thodique et inlassable.<br>La puissance, dans sa conception la plus op\u00e9rationnelle, se d\u00e9finit comme la capacit\u00e9 d'un acteur \u00e0 agir, \u00e0 faire agir autrui, \u00e0 emp\u00eacher une action ou \u00e0 refuser d'agir. Elle requiert des ressources tangibles : \u00e9conomiques, militaires, technologiques, diplomatiques et culturelles. Elle s'appuie sur des institutions robustes, une vision strat\u00e9gique claire, et une aptitude \u00e0 mobiliser et \u00e0 maintenir l'effort sur le long terme. Elle ne s'improvise pas, elle se construit, avec discernement, rigueur et r\u00e9silience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les jeunes nations africaines \u00e9voluent dans un environnement caract\u00e9ris\u00e9 par des d\u00e9pendances historiques, des asym\u00e9tries structurelles et des vuln\u00e9rabilit\u00e9s internes. Leur histoire r\u00e9cente est marqu\u00e9e par des souverainet\u00e9s entrav\u00e9es, des options r\u00e9duites et des r\u00e9cits impos\u00e9s. Leur pr\u00e9sent est celui d'une qu\u00eate de r\u00e9appropriation : des ressources, des connaissances, des imaginaires collectifs et des centres de d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, leur demander de s'opposer frontalement aux puissances \u00e9tablies \u00e9quivaut \u00e0 leur imposer une t\u00e2che irr\u00e9alisable. C'est comparable que d\u2019exiger d'un jeune athl\u00e8te qu'il batte un champion olympique sans pr\u00e9paration, sans \u00e9quipement et sans soutien. Une telle injonction est non seulement in\u00e9quitable, mais \u00e9galement contre-productive. Elle d\u00e9tourne l'attention des v\u00e9ritables priorit\u00e9s : la consolidation interne, la mobilisation des \u00e9nergies et l'\u00e9dification d'une puissance intrins\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour m\u00e9moire, la Chine reste le seul exemple moderne d'un pays ayant reconquis une autonomie strat\u00e9gique compl\u00e8te apr\u00e8s une p\u00e9riode de domination occidentale aussi profonde. Cette trajectoire interroge sur les conditions de reproduction d'une telle exp\u00e9rience par d'autres nations du Sud global.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L'objectif primordial n'est pas de d\u00e9fier les puissances actuelles, mais de se doter des moyens de le faire \u00e0 l'avenir. Cela commence par une strat\u00e9gie de valorisation des ressources disponibles, par une r\u00e9appropriation des narratifs et par une refondation institutionnelle. L'Afrique n'a pas \u00e0 imiter les mod\u00e8les dominants. Elle n'a pas \u00e0 se conformer \u00e0 des standards externes. Elle doit red\u00e9finir ses propres crit\u00e8res, d\u00e9velopper ses outils et progresser \u00e0 son propre rythme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela implique de rompre avec le mim\u00e9tisme, de rejeter les comparaisons st\u00e9riles et de se concentrer sur les atouts mobilisables ici et maintenant : la jeunesse, l'innovation, les solidarit\u00e9s, les richesses naturelles et les savoirs ancestraux. La puissance africaine ne sera pas une r\u00e9plique. Elle sera une cr\u00e9ation originale. Elle ne na\u00eetra pas d'un \u00e9lan ponctuel, mais d'un travail de fond. Elle ne s'imposera pas par la contrainte, mais par la coh\u00e9rence, la l\u00e9gitimit\u00e9 et la vision. Elle ne cherchera pas \u00e0 contraindre pour exister, mais \u00e0 exister pour transformer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C'est \u00e0 cette condition que l'Afrique pourra, \u00e0 terme, non seulement interagir avec les puissances, mais aussi red\u00e9finir les paradigmes m\u00eames de la puissance. Non pas seulement r\u00e9sister, mais proposer des alternatives. Non pas seulement d\u00e9noncer, mais construire un avenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et cela commence par une lucidit\u00e9 politique : refuser l'injonction \u00e0 l'impossible, pour mieux embrasser l'impossible \u00e0 b\u00e2tir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ch\u00e9rif Salif Sy, 05 septembre 2025<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Face aux injonctions irr\u00e9alistes qui exigent des jeunes nations africaines qu\u2019elles contraignent les grandes puissances sans en avoir les moyens, Ch\u00e9rif Salif Sy propose une lecture lucide et strat\u00e9gique de la notion de puissance. 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