Crise sanitaire et pensée systémique par Ibrahima Thioye

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 Crise sanitaire et pensée systémique par Ibrahima Thioye

La crise sanitaire met aussi en exergue notre crise du raisonnement. Sont décrits ci-après quelques faits renversants pour illustrer le caractère inédit de cette pandémie. Ensuite, sont exposés des informations sur le virus faisant l’objet de controverse et d’incertitude. Enfin, J’ai choisi quelques thèmes passés au crible de la réflexion, en montrant la limite des raisonnements. Je compte faire dans cet article un exercice de pensée sur nos raisonnements. Loin de moi l’idée de détenir Le point de vue pertinent. Je crois que nous entrons dans une nouvelle ère où l’on doit apprendre à gérer les situations avec de l’incertitude, du chaos, des contradictions et en procédant à la réconciliation de logiques contraires. Cela sera très utile dans l’après crise sanitaire. J’ai  largement fait appel à l’approche systémique sans prétention à une expertise avérée. Je n’ai pas encore fait mes 10 000 heures dans ce domaine.

Quelques faits renversants

Ci-après quelques faits renversants :
-trois mois après le début de la crise sanitaire, la moitié de la planète est confinée ;
– le monde est frappé d’une paralysie économique; on se dirige tout droit vers une récession qui va impacter de nombreux domaines ;
-à l’échelle de la planète, les lieux de culte (Mosquées, Églises, Synagogues) sont fermés pour éviter la contamination ;
-le monde occidental a montré toute sa fragilité face à l’ennemi COVID 19 (sur 180 000 décès répertoriés ce 22/04/2020, plus de 100 000 ont été enregistrés en Europe);
-pour faire face à la crise à Wuhan,les chinois ont construit un Hôpital en 10 jrs
-en deux semaines de crise, 10 millions de chômeurs étaient recensés aux USA ;
– les USA vont mobiliser 1000 milliards de dollars (10% de leur PIB) pour soutenir leur économie et faire face à la crise ;
-au Sénégal, un programme de contingence d’un coût de 1000 milliards de CFA est mis en place.

Controverses et incertitudes

Une unanimité qui se dégage est qu’il existe beaucoup de zones d’ombre à propos de ce virus. Entre autres, on peut citer ces éléments ci-après:
– le COVID 19 s’est accidentellement échappé d’un laboratoire (il est issu d’une tentative de fabrication d’un vaccin contre le sida, d’après le Professeur Montagnier) ;
-le COVID 19 est un virus issu d’une chauve-souris ; il a contaminé l’homme via un pangolin (version officielle des scientifiques chinois) ;
– la vitesse de propagation du virus dépend de la température et du taux d’humidité ;
– le virus peut rester des heures et des jours sur des surfaces ;
– on peut attraper la maladie à deux reprises : quelques cas ont été recensés en Corée.
– le COVID 19 reviendra de façon saisonnière ;
-le COVID 19 s’attaquerait au système sanguin (cardio-vasculaire) et non au système respiratoire.La capacité des globules rouges à transporter l’oxygène est affectée.
Thèmes
Les constats et assertions peuvent être rangés dans les thèmes ci-après :
– chaos et paradoxe,
-prophétie autoréalisatrice,
-absence de raisonnement sur les flux,
-réduction de pensée,
– rationalisation abusives,
-logiques contraires irréconciliables,
– choix entredouleurs présentes et douleurs futures,
-victime de la croissance exponentielle,
– le rôle appartient au système.
Chaos et paradoxes
Assertion:
«On entend tout et son contraire. Très souvent, on note des contradictions entre experts reconnus. Le monde serait tellement plus simple sans ces contradictions.»
Réponse
C’est normal. Le chaos, la contradiction, les divergences de points de vue constituent les moteurs de la vie. Ils sont certes inconfortables, mais  nécessaires lorsqu’on est en face d’un phénomène nouveau et complexe.
« Ce virus n’est pas aussi dangereux » : oui, si l’on tient compte du taux de létalité ;
« Ce virus est extrêmement dangereux » : oui, si l’on tient compte de sa vitesse de propagation.
Le professeur Seydi dit qu’il administre de la Chloroquine à ses patients. Mais il précise que s’il était membre de l’OMS, certainement qu’il ne pourrait prescrire ce médicament sans une validation officielle.
Il suffit juste de contextualiser,

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de changer de perspective pour comprendre ces vérités relatives.
Assertion :
«cette crise est celle de trop qui va déstabiliser durablement les régimes fragiles d’Afrique. »

Réponse
Ce virus est plus dangereux dans des pays qui ont les meilleurs plateaux médicaux. Est-ce juste un effet retard lié aux conditions spécifiques des pays africains ? Est-ce que cela est lié à des conditions spécifiques : le virus ayant du mal à se propager dans certains pays ? Pour certains, le virus est présent et peut être même que de nombreuses personnes l’ont déjà contracté et sont passées à l’état asymptomatique. Seuls des tests de sérologie à grande échelle pourraient nous permettre de vérifier cela. Intuitivement, je pense plutôt (et sans certitude) à  un effet retard. Nous sommes encore dans la première phase presque linéaire de la courbe de Gauss.
Prophéties autoréalisatrices (certitude limitante)
Assertion :
« il est impossible d’organiser le confinement dans nos pays d’Afrique. »
Réponse
En disant tout de suite que c’est impossible, on reste dans un cadre et on inhibe toute créativité, toute inventivité. Il est bien possible de répondre à ce défi en prenant des mesures rationnelles, en cohérence avec le contexte (logistique sans regroupement, sans beaucoup de stocks etc.) et en exploitant au mieux les moyens technologiques modernes. La fibre solidaire qui est facile à activer dans nos pays doit être largement mise à contribution. La bonne question devient : comment puis- je confiner des personnes qui vivent au jour le jour, en leur garantissant la pitance quotidienne pendant 30 jours et en l’organisant sans créer des conditions d’attroupement ou de regroupement en cette période de crise sanitaire ?
Je ne suis pas sûr que les méthodes du passé (mettre des denrées dans des camions) soient les plus pertinentes dans ce contexte. Elles devraient être l’exception, laissant la place aux approches modernes utilisant les technologies digitales (collecte d’information, mobile money etc.) Entre le confinement choisi (et planifié) et le confinement subi (décidé en catastrophe, suite à l’épuisement des capacités de notre système médicale),
je choisi le premier.
Assertion :
«Nous n’avons pas les moyens de faire des tests massifs. » « Ce serait trop difficile à organiser »
Réponse
La question est surtout de savoir si l’organisation des tests massifs est importante et opportune. Le cas échéant, nous devons faire preuve d’inventivité pour trouver ces moyens et l’organiser. Les restrictions financières classiques ne doivent pas être un obstacle dans une période comme celle-là. Les difficultés organisationnelles également peuvent être surmontées.
Organiser des tests massifs ne veut pas dire qu’on teste sur une courte durée toute la population. Cela veut dire qu’on se fixe une grosse ambition : par exemple démarrer avec  20000 tests / jour et y aller crescendo. On l’organise en priorisant ces tests dans les zones où le virus circule, en utilisant des méthodes push / pull  et en créant divers types de postes de tests (local, central). Les moyens modernes de communication devraient aider à distribuer les flux de façon très judicieuse, à l’effet d’éviter les regroupements ou attroupements.
Absence de raisonnement basé sur les flux
Assertion:
« Il faut prendre immédiatement (ou quasi-immédiatement) la mesure de confinement total (ma position au lendemain de l’allocution du Président Macky Sall). »
Réponse
En Inde, cela a créé, deux jours après, une réaction très forte chez les populations. Les gens sont sortis dans la rue à cause de la précarité, du dénuement et de la faim. Entrent, dans cette catégorie du flux poussé de façon inadéquate, tous les remèdes  qui n’ont pas été accompagnés de mesures de facilitation:
– arrêt de la vente de pain : le flux s’est déplacé violemment vers les boulangeries, entraînant des attroupements non désirés ; mais on s’est rendu compte que les systèmes s’auto-organisent au fur et à mesure qu’on avance dans cette crise.
– mesure sur les transports en commun : cela a entraîné une hausse des prix et une raréfaction des moyens de transport.
Assertion :
« Il faut surtout mettre l’accent sur les cas graves. »
Réponse
Oui s’il s’agit de prioriser, mais il faut raisonner en termes de flux, c’est le cas simple au départ qui peut devenir un cas sérieux et évoluer vers le cas grave.
Rationalisation et réduction de pensée
Assertion :
«Le Docteur Raoult a trouvé un remède au COVID 19. Sur 701 cas traités, il n’y a eu qu’un mort. »
Réponse
-Un mort en combien de temps ? Comment ont évolué les autres ? Et si cet échantillon avait été observé sans l’utilisation du remède, quels seraient les résultats ?
Dans cette affaire, il faudrait éviter les deux extrêmes : cette équipe du docteur Raoult n’est certainement pas constituée de charlatans. Même s’ils n’acceptent pas de suivre à la lettre la procédure d’homologation d’un médicament, le pragmatisme devrait nous pousser vers le  « faire en marchant » ou « walking by doing ». Mais eux aussi devraient adopter une attitude moins tyrannique (intellectuellement parlant) et se mettre moins sur la défensive. Dès qu’on émet une objection, les réflexes de défense sont activés. C’est pourquoi, l’initiative prise d’organiser des tests à une échelle assez importante avec une sélection de malades et de médecins pris au hasard me semble être une bonne démarche.
Assertion :
« Le secrétaire général de l’ONU n’a aucun respect pour nous africains en évoquant qu’il y aurait  des millions de morts, si rien n’est fait. »
Réponse
Pour le discours d’Antonio Guteress, moi j’ai entendu un plaidoyer pour l’Afrique, mais nombreux sont ceux qui ont été choqués par les prédictions macabres de millions de morts, oubliant tout ce qu’il a dit pour éviter une telle situation. Il est vrai qu’à ce niveau de responsabilité, il devrait faire preuve d’un langage de retenue, de discrétion et de circonspection. Je ne devrais pas être tyrannique vis à vis de ceux qui ont été choqués par de pareils propos, mais eux aussi devraient largement accepter qu’il y ait des gens comme moi qui se disent : « si ce type d’erreur de communication peut attirer l’attention du monde sur notre sort et arriver à les faire bouger, ce n’est pas très mal. »
Assertion :
« Cette infection est une grippette ; ce qui se passe en Chine ne me concerne pas (dixit Docteur Raoult) »
Réponse
Même si on concède au Docteur que suivant une certaine perspective, cela est bien une  grippette, je crois que s’il avait une idée assez précise de la vitesse de propagation, cela allait l’intéresser  en tant que sommité mondial reconnu, expert dans le traitement des maladies infectieuses et virales. Compte tenu de la mondialisation actuelle, toute difficulté survenue quelque part dans le monde peut avoir des impacts négatifs à l’échelle du globe. Bill Gates avait intuitivement vu ce type de catastrophe depuis 2015. Est-ce que cela enlève la moindre considération au Docteur Raoult? Non.
Logiques contraires irréconciliables
Assertion :
« L’unité nationale doit prévaloir. Il ne doit y avoir aucune note discordante disent certains.»
Réponse
Oui pour le principe, car lorsque le feu se déclare, il faut l’éteindre d’abord et ensuite analyser la situation. Mais nous avons un feu particulier. Entendre quelques notes discordantes pour s’assurer de la pertinence des démarches retenues peut être aussi salutaire. Il arrive que la majorité se trompe.
Choix entre douleurs présentes et douleurs futures
Entre deux maux, je choisis celui qui est le plus lointain, même s’il risque d’être le plus terrible
Assertion :
« Il vaut mieux éviter le chaos économique, les impacts sociaux issus du confinement  que ceux associés au coronavirus »
Réponse
Le confinement entraîne à coup sûr du désordre économique dû à l’activité économique en berne, mais l’absence de confinement peut entraîner dans le long terme plus de perturbations qu’on le pense.
Victime de la croissance exponentielle
Constat :
« En Italie, pendant 24 jours, ils ont enregistré 1 cas, au 34 è jour, ils étaient à 3000 cas. »
Exemple de croissance exponentielle : des nénuphars mettent 48 h à occuper totalement un lac en doublant chaque jour. En combien de jours occupent-ils la moitié du lac ? Nous sommes nombreux à répondre 24 jours avant de nous ressaisir en disant 47 jours. Ce virus se propage de façon exponentielle à l’exemple de ces nénuphars. La vitesse ne double pas tous les jours et elle pas la même dans les pays.
Réponse
Il faut beaucoup se méfier de la croissance exponentielle. Nous avons tous le réflexe de raisonner de façon linéaire. Le défaut de la croissance exponentielle est qu’elle met en désordre toute l’organisation des capacités devant faire face au flux d’activités.
Le rôle appartient au système
Constat :
« Le professeur Seydi a parfaitement compris ce principe. En substance, Il dit (sans le reprendre textuellement) : si j’étais un membre de l’OMS, certainement que  je ne pourrai cautionner l’utilisation de la Chloroquine, mais en tant que pratiquant, face à des patients en détresse, je n’hésite pas du tout. »
Réponse
Les rôles appartiennent aux systèmes et non aux hommes. Nous le constatons dans les organisations. Monsieur X est remplacé par Monsieur Y, ce dernier agit conformément à son prédécesseur. Dans certaines circonstances, on assiste à des sauts qui ne sont que le résultat d’une rencontre favorable entre un agent déterminé à changer le système, capable de s’élever à la bonne distance au-dessus de ce dernier.
Conclusion
Dans un contexte aussi chargé que celui qu’on vit actuellement, il est plus que nécessaire de se poser la question de la pertinence de nos raisonnements. Nombreux sont ceux qui estiment que nous sommes en train de traverser un point de bifurcation, un tournant essentiel  qui peut être annonciateur d’une aube nouvelle. Devant la complexité croissante, nous devons abandonner les raisonnements simplifiés, linéaires, parcellaires, statiques et tenir compte des causalités non évidentes, raisonner en termes de flux ou examiner de plus en plus la globalité. Devant la contradiction, le paradoxe, le chaos et la divergence de point de vue, nous sommes généralement désarmés. Nous devons les accepter, apprendre à raisonner en terme de perspective, articuler les logiques contraires et considérer que c’est une richesse.
Le plus difficile est de mettre de la relativité dans nos propos sans tomber dans la versatilité. Nous devons nous conformer à la recommandation d’Edgar Morin : nourrir notre vision d’incertitude, placer nos convictions à la température de leur propre destruction. Prendre du recul, accepter que l’on s’est trompé, introduire de l’incertitude dans notre vision et se mettre en position d’écoute bienveillante constituent de bons réflexes.
Dorénavant, la moindre secousse, décelée dans une partie de la terre, déclenchera une mobilisation générale pour tout le reste de la planète, car nous sommes étroitement liés les uns aux autres.

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