Côte d’Ivoire : un pays très jeune, mais des dirigeants très âgés

Partagez ce contenu!

Côte d’Ivoire : un pays très jeune, mais des dirigeants très âgés

https://www.lepoint.fr/afrique ÉLECTION. Alors que les trois quarts de la population ont moins de 35 ans et que l’âge moyen est de 19 ans, les favoris du scrutin ont 78 ans pour Ouattara et 86 ans pour Bédié.
Un pays très jeune, des dirigeants très âgés  : l’élection présidentielle de samedi en Côte d’Ivoire illustre jusqu’à la caricature le fossé générationnel, qu’on observe dans de nombreux pays africains, entre la classe politique et la population.
Le président Alassane Ouattara, 78 ans, au pouvoir depuis dix ans, se représente pour un troisième mandat controversé. Face à lui, l’ex-chef de l’État Henri Konan Bédié, 86 ans (en fonction de 1993 à 1999), se pose en leader de l’opposition, tout en menaçant de boycotter l’élection. Tous deux se présentent comme les « candidats de la jeunesse. » Et pourtant, ils sont loin d’être des novices en politique.
Les deux hommes ont été successivement adversaires farouches dans les années 1990, alliés à partir des années 2000 pour la conquête puis l’exercice du pouvoir, avant de se diviser à nouveau depuis deux ans.
L’ombre d’un autre « ancien » plane sur la campagne  : l’ex-président Laurent Gbagbo, 75 ans, au pouvoir de 2000 à 2010, acquitté en première instance de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale, a vu sa candidature, présentée par ses partisans, invalidée.
Le président Ouattara avait promis de transmettre le pouvoir à « la nouvelle génération », incarnée, selon lui, par son Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, 61 ans, mais la mort subite de ce dernier, ainsi que la candidature de M. Bédié, l’ont fait se raviser.
Deux autres candidats sont en lice, plus jeunes, mais ils ne font figure que d’outsiders  : Pascal Affi N’Guessan, 67 ans, et Kouadio Konan Bertin, 51 ans.

 « Ils s’en foutent de nous »

Sont absents de cette présidentielle deux hommes voulant incarner la relève  : l’ex-chef rebelle et ancien Premier ministre Guillaume Soro, 48 ans, qui a vu sa candidature invalidée ; l’ex-chef des Jeunes Patriotes Charles Blé Goudé, du même âge, qui a préféré se positionner pour les prochains scrutins.
« Il y a une désaffection du politique », estime Rodrigue Koné, sociologue et analyste politique. « Une grande partie de la population est lassée de voir la même pièce de théâtre avec les mêmes acteurs, avec le même scénario de scènes de ménage et de vengeances ».
« Il y a une crise de confiance entre les jeunes et les politiques », confirme Alexandre Amani, coordinateur en Côte d’Ivoire du mouvement panafricain Tournons la page, qui promeut dans une dizaine de pays l’alternance démocratique et la défense des libertés fondamentales.
Une crise de confiance perceptible aussi dans deux pays voisins, la Guinée, où la réélection annoncée du président Alpha Condé, 82 ans, suscite la contestation, et le Nigeria, où le président Muhammadu Buhari, 77 ans, fait face à une fronde de la jeunesse.
En Côte d’Ivoire, la jeunesse, particulièrement touchée par la pauvreté et le chômage (près de 40 % des 25 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté), se juge délaissée par les dirigeants politiques.
« Beaucoup de jeunes diplômés sont au chômage ou doivent faire de petits boulots pour survivre, comme vendre de la nourriture ou colporter des marchandises », explique Saturnien Ekra, président d’une petite ONG, Action pour la paix, basée à Yopougon, grande commune populaire d’Abidjan.

Crise de confiance

« Pourquoi voter ? Ils s’en foutent de nous ! » entend-on souvent dans les conversations. « Les Ivoiriens ont soif de renouvellement de la classe politique, comme en témoigne la percée des candidats indépendants aux élections locales » (municipales et régionales) de 2018, renchérit l’analyste Rodrigue Koné.

Gare cependant au jeunisme, guère de mise en Afrique subsaharienne.

« Dans nos sociétés traditionnelles, l’exercice du pouvoir est assimilé à un nombre d’années et une certaine dose d’expérience. Il n’y a pas de génération spontanée », souligne le politologue Modeste Koffi Goran.
« Chez nous, un vieux au pouvoir est signe de sagesse », résume-t-il.
« Un président jeune, pour quoi faire ? » s’interroge, de son côté, le politologue Jules Toa Évariste.
Inversant l’adage politique traditionnel, le politologue Jean Alabro estime que, dans l’esprit des Ivoiriens, « le pouvoir se donne, il ne se prend pas ». « Sinon, c’est en l’arrachant des mains d’un sage. »

Cette jeunesse qui rêve encore de départs

Une réalité qui a des conséquences sur la confiance, mais également sur l’immigration clandestine. Les jeunes Ivoiriens continuent de prendre la route de l’exil vers l’Europe alors que l’économie ivoirienne se porte plutôt bien.
« En 2016, le nombre de personnes se réclamant de citoyenneté ivoirienne arrivant sur les côtes italiennes a bondi pour atteindre le chiffre de 13 000, soit une hausse de près de 230 % entre 2015 et 2016, passant ainsi en quatrième position des pays d’origine d’Afrique de l’Ouest », fait ressortir l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans un rapport de profilage des migrants ivoiriens publié en 2018.
Depuis, les demandeurs d’asile ivoiriens continuent d’affluer. En France, ils ont été 4 701 en 2018 puis 4 682 en 2019 à déposer une demande, selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Parmi les Africains, ils représentent le second contingent de demandeurs d’asile en France derrière la Guinée. « On constate une stagnation des indicateurs sociaux due à une répartition inégale des fruits de la croissance », pour reprendre les explications de l’économiste-démographe Gervais N’Da. À Daloa (Centre-Ouest, à 385 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan), considérée comme une plaque tournante de l’émigration clandestine vers l’Europe, « il n’y a pas d’emplois, pas d’usines d’envergure capable d’absorber le taux de chômage ».
Pour l’économiste Yves Ouya, la croissance économique ivoirienne est « tirée par le BTP et les investissements directs étrangers, sans grand impact sur l’activité économique locale, comme la création d’entreprises et de richesses ».
Si les difficultés socio-économiques sont principalement responsables du phénomène d’émigration massive, les réseaux sociaux contribuent à l’amplifier. « Ton compagnon de galère se retrouve après une traversée en Italie et met en avant sa réussite sociale (voiture, maison…) sur les réseaux sociaux. Alors, rien ne pourra t’empêcher de l’imiter », explique Chérif Aziz Haïdara, responsable de la jeunesse communale de Daloa.
Face à la crise migratoire qui ternit l’image de la première économique d’Afrique francophone, les autorités ivoiriennes ont renforcé les lois sur la question de la traite et du trafic illicite des migrants. La Direction des Ivoiriens de l’extérieur a lancé des programmes d’aide à la réinsertion des migrants de retour, et autour de la diaspora ivoirienne.  Par Le Point Afrique (avec AFP)


Partagez ce contenu!

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*