Communication du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en République centrafricaine et Chef de la MINUSCA, Mankeur Ndiaye, devant le Conseil de Sécurité sur la situation en RCA

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Communication du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en République centrafricaine et Chef de la MINUSCA, Mankeur Ndiaye, devant le Conseil de Sécurité sur la situation en RCA

“Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs, distingués membres du Conseil de sécurité,

Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez de vous rendre compte
des récents développements majeurs en République centrafricaine alors que la Cour
Constitutionnelle ce 18 janvier vient de rendre publics les résultats définitifs de
l’élection présidentielle du 27 décembre en validant la réélection du Président
sortant, Pr. Faustin Archange TOUADERA. Comme vous le savez déjà, la situation
demeure tendue sur le terrain depuis la vague de violences qui a précédé le premier
tour des élections, a émaillé celui-ci et se poursuit, du fait de la nouvelle coalition
dénommée Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), dont les connivences
avec certaines personnalités politiques, notamment l’ancien Président François
Bozizé, sont désormais établies.
2. Or, depuis le 3 décembre, date de la validation de la liste définitive des
candidats par la Cour constitutionnelle et du rejet par celle-ci de la candidature de
l’ancien président Bozizé, ce dernier a mobilisé des éléments de certains des 14
groupes armés signataires de l’Accord de paix, qui se sont regroupés au sein de la
Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC) avec l’intention avouée d’abord
d’empêcher la tenue des élections et, récemment, de provoquer la chute du Président Touadéra. Cette situation de violences causée dans les régions par les groupes armés
alliés – UPC, 3R, MPC, ainsi que certaines factions du FPRC et des anti-balaka –
contre les populations civiles, les autorités publiques, les forces de défense et de
sécurité et la MINUSCA, met à l’épreuve les capacités de la Mission à assurer ses
tâches essentielles de protection des populations civiles dans un contexte politicoélectoral tendu, exacerbé par des clivages identitaires. C’est pourquoi, je vous
remercie de votre soutien qui a permis la mise en place rapide du déploiement des
troupes et des hélicoptères de la Mission Intégrée des Nations Unies au Soudan du
Sud dans le cadre de la coopération intermission. Ceci a permis de hausser non
seulement les capacités de la Mission, mais aussi le moral du personnel qui travaille
dans des conditions particulièrement difficiles, surtout avec la COVID. Je vous en
suis reconnaissant.
3. La seule réponse durable aux défis actuels, cependant, est surement politique.
La réélection du Président Touadéra, en effet, va bénéficier la Nation seulement si
le nouvel Exécutif va être à mesure d’apaiser les esprits en bâtissant des ponts avec
les acteurs politiques de l’opposition, ainsi qu’avec les couches sociales qu’ils
représentent. Un Gouvernement encore plus intégré sera désirable, avec un
remplacement des éléments les plus radicaux par des membres plus impliqués dans
la paix et la réconciliation en la RCA. Par ailleurs, un dialogue renoué avec les
éléments des groupes armés qui ont opté pour rejoindre la CPC, mais qui n’ont pas
commis des crimes graves, va être fondamental pour cheminer sur un parcours de
réconciliation qui puisse stabiliser le pays sans compromettre la recherche de la
justice et de la lutte contre l’impunité. Un équilibre vraiment difficile à obtenir, celui
entre Justice et Paix, dont la recherche est au cœur de chaque processus de
paix vertueux! Le deuxième anniversaire de la signature de l’Accord Politique pour
la Paix et la Réconciliation devrait sûrement offrir une nouvelle opportunité pour
réaffirmer l’engagement des signataires aux valeurs contenues dans l’Accord, ainsi
que pour revitaliser ses mécanismes de mise en œuvre, qui vont pouvoir atteindre
leur potentiel seulement grâce au plein soutien de tous les acteurs concernés.

Monsieur le Président,

Permettez-moi d’appeler votre attention sur les défis sécuritaires actuels de la
partie nationale que nous appuyons. Les éléments des Forces de défense et de
sécurité, dont environ 2600 militaires, issus du recrutement de juillet 2020, n’ayant
bénéficié que de 2 mois de formation, et environ 1000 nouveaux gendarmes et
policiers disposent de capacités tactiques limitées et semblent encore peu aguerris
au terrain. A cela s’ajoute le manque de moyens logistiques et matériels pour pouvoir
mettre en œuvre leurs missions. La résultante est la grande désertion observée lors
des premiers assauts des rebelles. Cette situation est aggravée par une faible chaîne
de commandement, le manque de sanctions dû à la non-opérationnalité des
institutions de contrôle interne au sein des Forces de défense et de sécurité comme
l’inspection générale des Forces Armées, la Justice militaire et le commandement
militaire. Les manquements et les violations des droits humains sont fréquents. Tout
en reconnaissant les efforts déployés jusqu’à présent dans la réforme du secteur de
la sécurité, il est important que le Gouvernement redouble ses efforts, avec un
accompagnement plus coordonné et axé de la communauté internationale, à
construire des institutions et une gouvernance durable du secteur de la sécurité, y
compris dans la gestion des armements. Un travail sérieux sur le contrôle des
frontières doit être aussi entamé. Sans ces accents, l’État ne pourra pas se défendre
et le pays aura du mal à se relever. Cela continuera de causer aux populations des
traumatismes répétés.
5. L’analyse des capacités de la Mission en fonction de l’évolution de la situation
sécuritaire, de la fiabilité des forces de défense et de sécurité intérieure montre que
la CPC va poursuivre ses violences et ses attaques partout où elle pourra, pour
attenter à la stabilité des institutions centrafricaines et à l’intégrité du territoire. C’est
dire que si les capacités actuelles de la Mission seront davantage éprouvées au
moment même où plus que jamais elle doit veiller à la protection des civils et faciliter
la délivrance de l’assistance humanitaire, sérieusement impactée par les dernières
vagues de violences et les menaces de la CPC, il faut une stratégie d’aménagement
du mandat. Dans cette perspective, une augmentation substantielle des effectifs des
composantes en uniforme de la Mission en l’occurrence la Force, la Police et
l’Administration pénitentiaire, devrait lui permettre de maintenir sa posture robuste
tout en disposant d’une plus grande mobilité. A cet égard, considérant la
multiplication des violences et l’adoption des embuscades comme mode opératoire
par les combattants de la CPC qui ont causé à ce jour plus de cinq morts parmi les
casques bleus, je vous saurais aussi gré Monsieur le Président, de la prorogation de
quelques mois de la coopération intermission déjà rapidement mise en place grâce
au soutien fort de ce Conseil, à travers le déploiement des troupes et des hélicoptères
de la Mission Intégrée des Nations Unies au Soudan du Sud.
6. La Force fait aujourd’hui face à un changement de paradigme. Les groupes
armés appartenant à la CPC s’en prennent volontairement à toute manifestation de
l’État, qu’ils soient fonctionnaires à l’instar des préfets ou encore membres des
forces de défense et de sécurité. De plus, les pertes récentes dans les rangs de nos
casques bleus à Grimari comme à Bangassou montrent désormais la volonté de ces
groupes armés de s’attaquer directement à la Mission. Enfin, les difficultés
rencontrées par les FDS depuis plus d’un mois sont importantes et laissent des zones
entières vides de toute représentation de l’État.
Pour faire face à cette nouvelle menace qui pourrait s’installer durablement sur le
territoire centrafricain si notre demande n’était pas entendue, la réponse de la
Mission et tout particulièrement de la Force se doit d’être franche, nette et robuste.
Les troupes actuellement déployées agissent sur un territoire extrêmement vaste et
peu fourni en voie de communication. Par ailleurs, la Force ne dispose que de forces
de réaction limitée en effectif ne pouvant agir sur l’ensemble du territoire du fait de
l’étendue du pays. Enfin, des capacités critiques (drones, hélicoptères d’attaque,
capacités de franchissement ou encore forces spéciales) sont absentes du théâtre
d’opérations et obèrent d’autant notre capacité d’action comme de réaction.
La Force a établi en parallèle des actions de combat en cours, une revue de ses
capacités pour lui permettre de répondre dans la durée à cette nouvelle menace qui
déstabilise un peu plus le pays. La proposition de génération de forces a été
construite, étayée et pesée pour assurer une résolution durable du conflit. Si elles
peuvent paraître importantes en première approche (3000 casques bleus demandés),
ces troupes additionnelles permettront à la mission de disposer d’un outil robuste et
adapté à la menace. Proposition est donc faite de rehausser le plafond des casques
bleus autorisés à 14 650 soldats (Pour plus de détails, voir le document en annexe
intitulé « Surge de la Force »).
7. Lors des attaques de la périphérie de Bangui le 13 janvier, comme dans
d’autres opérations récentes, la composante police de la MINUSCA a mobilisé son
potentiel au maximum pour accompagner les opérations militaires et réponses
civiles. La composante UNPOL, notamment ses unités spéciales (Formed Police
Units – FPUs) mène des actions robustes proches des modes opératoires militaires
pour la protection des civils, mais assure aussi les volets judiciaires et policiers.
UNPOL apporte un soutien à la Cour pénale internationale, à la Cour pénale spéciale
et à d’autres juridictions, afin de remettre à la justice les présumés auteurs de crimes
majeurs. Les demandes des chefs de bureau et de nombreuses entités MINUSCA
excèdent souvent les capacités UNPOL. En l’absence de perspective
d’accroissement des ressources UNPOL, le seul levier est donc d’améliorer la
performance mais aussi de prioriser à l’extrême. La composante UNPOL continue à
travailler avec le siège pour des profils spécialisés aux tâches, mais nous
nécessiterons une augmentation du nombre d’officiers de police individuels et des
unités de police constituées pour pouvoir répondre à toutes les tâches dans tous les
bureaux de terrain.
8. Au regard de l’évolution de la situation et la mise en détention de présumés
combattants, la chaîne pénale se trouve mise à rude épreuve. Tout en souhaitant une
accélération des procédures contre les détenus, il faudra trouver une solution à la
surpopulation carcérale que viennent aggraver les gardes à vue et les détentions
provisoires prolongées. La stratégie de démilitarisation des prisons étant à ses
débuts, le renforcement des effectifs des officiers de l’Administration pénitentiaire
est un besoin réel pour lequel la Mission devra aider les autorités centrafricaines à
répondre.

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs, distingués membres du Conseil,

  1. Je profite de cette occasion pour demander la levée des réserves sur notre
    soutien logistique aux Forces armées centrafricaines comme prévu au paragraphe 32
    a) iv) du mandat de la MINUSCA. Actuellement, nous ne pouvons fournir qu’un
    soutien logistique «limité» pour le redéploiement progressif d’un nombre «limité»
    d’unités des Forces armées centrafricaines formées ou certifiées par l’EUTM-RCA,
    et d’un nombre «limité» de forces de sécurité intérieure contrôlées ou formées,
    engagées dans des opérations conjointes avec la MINUSCA qui incluent une
    planification conjointe et une coopération tactique, afin d’appuyer la mise en œuvre
    des tâches actuellement mandatées à la MINUSCA, y compris de protéger les civils,
    et d’aider les autorités nationales à rétablir et à maintenir la sécurité et l’état de droit.
    Nous sollicitons du Conseil la capacité, comme cela avait été accordé dans le mandat
    de la MONUSCO, de fournir un soutien logistique « adéquat » aux forces de sécurité
    centrafricaines, à savoir à des fins de protection des civils, de restauration et de
    maintien de la sécurité publique et de l’état de droit, mais aussi pour établir
    durablement des mécanismes de gouvernance, de commandement et de contrôle, et
    sécuriser les frontières du pays.
    10. C’est le moment et le lieu de vous rappeler le contexte sous-régional marqué
    par la multiplication et la sophistication des réseaux transfrontaliers de crimes
    organisés. C’est pourquoi, je suggère, Monsieur le Président, que, pour combattre
    les réseaux criminels et les milices armées transfrontalières impliqués dans le trafic
    d’armes, dans une transhumance agressive, et dans l’exploitation illicite des
    ressources naturelles, on revitalise les commissions bilatérales (paragraphe
    opératoire 6 de la Résolution 2552) , aussi en adoptant des méthodologies novatrices
    de coopération sécuritaire transfrontalière telles que l’institution d’un
    Centre de fusion des renseignements à Goma par la Conférence Internationale sur
    la Région des Grands Lacs (CIRGL) en novembre 2011, ainsi d’exhorter le
    gouvernement à relancer les mécanismes conjoints de sécurité, surveillance et
    gestion de frontières auxquels la MINUSCA pourra apporter son soutien. Ces
    éléments sont d’autant plus importants que les pays voisins sont également des
    facilitateurs de l’APPR. Sur le plan interne, un soutien technique plus accru à la
    “Commission nationale de lutte contre la prolifération des armes légères et de petit
    calibre” pour la mise en œuvre de son plan d’action national de juillet 2019 pourrait
    aider à assurer une gestion responsable des armes et munitions du gouvernement et
    à contrôler la circulation des armes dans le pays.
    11. En raison de l’austérité budgétaire du pays, le soutien à la restauration de
    l’autorité de l’Etat dans le secteur minier, à travers la redynamisation du cadre
    institutionnel et juridique de la sécurité minière en lien avec le processus de
    Kimberley serait un outil idéal de relance économique. Alors que les groupes armés
    poursuivent l’exploitation des ressources minières afin de renforcer leurs propres
    capacités il est essentiel de mettre en avant et de soutenir la restauration de l’autorité de l’Etat sur cette activité afin de permettre d’une part, la réduction de la menace des
    groupes armés et d’autre part, une réappropriation des ressources par l’Etat afin, in
    fine, de conduire à une meilleure redistribution des richesses qui se traduirait par une
    baisse de la pauvreté. Nous plaidons donc pour un mandat autorisant davantage des
    ressources pour soutenir les forces de sécurité et de défense nationales à cette fin.

Monsieur le Président,

  1. Plus précisément, nous devons réfléchir à la meilleure manière dont la
    communauté internationale – l’ONU, les partenaires bilatéraux et les acteurs
    régionaux – pourrait soutenir collectivement le renforcement de la gouvernance et la
    construction assidue des institutions du pays. La République centrafricaine court un
    grave risque de recul en matière de sécurité et consolidation de la paix, ce qui
    pourrait saper tout ce que ce Conseil et les partenaires de la République
    centrafricaine ont contribué à construire. Cependant, pendant cette crise, les
    Centrafricains et les Centrafricaines ont démontré, par leur comportement
    courageux, qu’ils ne sont plus disposés à tolérer qu’on utilise la violence pour les
    priver d’un droit fondamental tel qu’est le droit de vote. En grand nombre, les
    citoyens et les citoyennes ont bravé la menace des armes et sont allé voter à risque
    de leur propre intégrité physique, et cela en dépassant les vieux conflits identitaires
    que les mêmes groupes armés – qui maintenant essayent de subvertir l’ordre
    constitutionnel – ont trop souvent manipulé, afin de justifier leur existence. La
    résilience, l’engouement dont le peuple centrafricain a fait preuve durant les
    élections du 27 décembre dernier encouragent la Mission et toute la Communauté
    Internationale à continuer de les appuyer sur la voie de la réconciliation, la
    reconstruction, le dialogue, et l’inclusion, comme indiqué par l’Accord Politique
    pour la Paix et la Réconciliation en Centrafrique. Elle est une voie certainement
    difficile, mais qui reste la seule et unique a même de mener vers une paix durable.
    Ainsi, j’appelle ce Conseil pour examiner les mesures les plus appropriées pour
    garantir une adaptation de la MINUSCA à la nouvelle situation.Je vous remercie”.

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