Boubacar Haïdara: «IBK était totalement déconnecté»

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Boubacar Haïdara: «IBK était totalement déconnecté»

https://www.lepoint.fr/afrique ENTRETIEN. Pour le chercheur malien, la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta était prévisible après de longs mois de troubles. Il explique.
La mutinerie des militaires maliens de la garnison de Kati, à Bamako, mardi 18 août a finalement débouché sur la démission forcée du président Ibrahim Boubacar Keïta et de son gouvernement, ouvrant une nouvelle page d’instabilité pour le pays qui célébrera le soixantième anniversaire de son indépendance le 22 septembre prochain. Si, au lendemain de ce coup de force, la junte menée par le colonel de l’armée malienne Assimi Goita a clarifié ses intentions promettant notamment de rendre le pouvoir aux civils après une transition destinée à organiser de nouvelles élections, ce scénario n’a pas du tout la faveur de la communauté internationale. L’Union africaine a décidé de suspendre le Mali de toutes ses institutions tant que l’ordre constitutionnel ne sera pas rétabli. Les États-Unis et l’Union européenne sont sur la même ligne et demandent la libération immédiate d’Ibrahim Boubacar Keïta. Même chose pour les pays de la région réunis au sein de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, au Mali, la lecture des événements est plus nuancée. Au-delà des sanctions et des temps qui s’annoncent difficiles sur le plan économique en plus de la crise du coronavirus – tous les voyants étaient depuis longtemps au rouge –, le pays veut saisir cette transition pour reprendre en main son destin et proposer ses propres solutions. Boubacar Haidara, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM) à l’université Bordeaux-Montaigne est revenu pour Le Point Afrique sur la situation sur place et la genèse de ce énième coup d’État en Afrique.

Le Point Afrique: Comment l’initiative des militaires est-elle accueillie sur place ?

Boubacar Haidara : Il n’y a pas vraiment de surprise. Cela devait arriver, c’était juste une question de temps. Le président IBK a clairement laissé échapper toute possibilité de résolution pacifique de la crise politique née de la contestation des élections législatives de mars et des manifestations qui se sont ensuivies. Il n’a pas non plus réussi à installer une gestion vertueuse des affaires.

Dans quel contexte sociopolitique s’inscrit cette prise du pouvoir ?

Même si les causes de la crise sont multiples et variées, les législatives de mars et avril 2020 où une trentaine de sièges de l’opposition ont été arrachés à ceux au profit du parti présidentiel ont été le détonateur. La Cour constitutionnelle est devenue la cible des manifestants parce que c’est l’institution qui a validé les résultats de ces élections.
Les choses se sont précipitées avec trois grandes manifestations. Il y a d’abord eu une première mobilisation le 5 juin organisée par des mouvements à la fois politiques et religieux, notamment islamiques, ce qui est une première dans l’histoire du Mali. Ce premier rassemblement a été une démonstration de force des opposants au président Keïta. Dès le début, les leaders de la contestation ont réclamé sa démission.

À quel moment la situation a-t-elle commencé à exploser ?

Le tournant a eu lieu entre la deuxième et la troisième mobilisation. En effet, entre-temps, IBK n’avait toujours pas réagi aux revendications du Mouvement dit du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques. Il n’avait formulé aucune proposition, donné aucun avis. Il faut bien comprendre que le contexte était déjà en train de changer. Si, pour les deux premières manifestations, il était question pour l’opposition d’enclencher un processus de désobéissance civile pour contrer le président IBK, la mobilisation du 10 juillet s’est déroulée dans un contexte particulier également sur le plan interne au mouvement. On a vu poindre les premières divisions entre l’imam Dicko et les autres. Mahmoud Dicko qui est souvent perçu de l’étranger comme étant un danger pour le Mali – était pointé du doigt, car il apparaissait finalement comme la personne la plus modérée au sein de ce mouvement de contestation. Dicko n’était pas sur cette ligne dure qui réclamait le départ d’IBK. Il a même été accusé par certains de s’être laissé corrompre par IBK.
Au terme de discussions, un mémorandum a finalement été mis en place, rédigé à l’intention d’IBK et l’intimant à réformer la Cour constitutionnelle de telle sorte qu’elle ne soit plus un instrument du pouvoir. Le M5-RFP a aussi exigé une reprise des élections législatives ainsi que la nomination d’un nouveau Premier ministre qui aurait eu les coudées franches pour conduire le pays. Donc, le M5 avait formulé plusieurs demandes qui allaient dans le sens d’un maintien en place du président au pouvoir. Mais, là encore, IBK a objecté une fin de non-recevoir. Il y a donc eu la fameuse troisième manifestation qui a vu les opposants revenir avec cette exigence du départ du président IBK. L’idée ensuite était d’entrer concrètement dans le processus de désobéissance civile, c’est-à-dire empêcher les services publics de fonctionner, bloquer les grands accès vers la capitale, pour paralyser la ville de Bamako et les activités.

Quel rôle a finalement joué l’imam Dicko qui affirme aujourd’hui ne pas vouloir le pouvoir. Est-ce qu’il va continuer à agiter la menace de la rue pour obtenir ce qu’il veut ?

En réalité, l’imam Mahmoud Dicko a très bien compris la nécessité de s’associer avec des leaders politiques pour mener son combat jusqu’au bout. Mais il ne faut pas le réduire à sa seule fonction religieuse. Les personnes que vous voyez dans les rues ne sortent pas à cause de la religion. Les gens sortent pour manifester leur mécontentement face à un État de plus en plus affaibli dans tous les domaines. Et l’imam Mahmoud Dicko qui prône des valeurs qui leur parlent : la morale, l’intégrité, le respect, etc. s’est posé comme une autorité morale, un garant pour ces personnes. Les autres personnalités politiques du M5-RFP n’ont pas la même influence, en plus d’avoir côtoyé IBK ou d’avoir été membre de ses équipes, ils ont très peu de crédibilité. Entre la crise au Nord, dans les régions du Centre, et la crise politique à Bamako, on a assisté à une convergence des crises. Et l’imam Dicko l’a vue venir.

À quel moment l’armée s’est-elle retrouvée au centre du jeu politique ?

L’armée ne s’est pas placée d’elle-même comme l’arbitre de la crise politique, elle est intervenue pour mettre fin à une situation qui était totalement bloquée. Puisque tous les acteurs aussi bien en interne qu’à l’extérieur, avec la Cedeao notamment, n’étaient pas parvenus à faire dialoguer le pouvoir et l’opposition. La Cedeao, soutenue par la communauté internationale, a proposé une feuille de route demandant la démission des 31 députés dont les élections posaient question, elle a aussi demandé au président IBK de réformer la Cour constitutionnelle et de nommer un gouvernement d’union nationale. Des émissaires ont fait le déplacement ainsi que cinq chefs d’État, un sommet extraordinaire des quinze dirigeants de la Cedeao a été organisé, mais rien n’a fonctionné.

Entre une armée qui sort facilement des casernes et des religieux qui mènent les revendications et font quasiment plier le pouvoir, où va le Mali ?

En tout cas, je peux vous assurer que les religieux ne vont pas prendre le pouvoir. Il existe trois autorités religieuses reconnues au Mali. Le chérif Ousmane Madani Haïdara, président du Haut Conseil islamique, le chérif de Nioro, Bouyé Haïdara, et l’imam Dicko, qui est tenant d’un islam dit wahhabite. C’est une branche qui relève du salafisme, mais ce n’est pas le même que représente l’État islamique ou Al-Qaïda au Maghreb islamique, même si les deux relèvent de la même idéologie. Ce qui les différencie, c’est la violence à laquelle obéit le mouvement djihadiste, et non pas le wahhabisme. Parmi les trois, Dicko s’est retrouvé marginalisé, et le pouvoir de Bamako s’est amplement servi de cette appartenance pour le diaboliser déjà auprès des deux autres responsables religieux, mais surtout auprès de la communauté internationale. Le message était : si vous ne soutenez pas IBK, voilà ce qui attend le Mali.

Boubou Cissé, l’ancien Premier ministre, a tout de même proposé un gouvernement d’union nationale, la Cour constitutionnelle a été renouvelée…

C’est vrai, mais, quand vous lisez les recommandations de la Cedeao qui préconisait que l’opposition désigne 5 juges parmi lesquels IBK devait retenir trois noms, c’est finalement le très décrié et contesté président de l’Assemblée nationale qui a été chargé de désigner ces trois juges. Et celui qui devient le président de la nouvelle Cour constitutionnelle n’est autre que le directeur de cabinet du Premier ministre, Boubou Cissé ! Les gens ne sont pas fous.

Mais les gens qui étaient dans la rue derrière le M5-RFP ne représentent pas la majorité des Maliens, comment expliquez-vous qu’on en soit arrivé là, à une intervention de l’armée ?

Le tournant, c’est le moment où le Mouvement du 5 juin a annoncé qu’il reprendrait les manifestations et occuperait jour et nuit la place de l’Indépendance. Ils ont averti que personne ne rentrerait tant que IBK n’aurait pas démissionné. On avait atteint un point de non-retour.
Disons que l’armée se tenait prête et que, ensuite, les appels se sont multipliés également sur les réseaux sociaux pour mobiliser les populations. La stratégie était de faire apparaître côte à côte militaires et populations. Que les uns et les autres montrent qu’ils se battent pour les mêmes causes. Beaucoup ont mis en avant les motivations qui sont finalement les mêmes : les financements alloués à l’armée, à l’éducation et aux secteurs vitaux de l’État qui sont détournés au vu de tous sans aucune conséquence pour les auteurs, la gabegie, la crise économique, l’absence de salaires pour les fonctionnaires, le jeu des divisions, etc.

Diriez-vous que le président IBK n’avait pas réussi à saisir l’ampleur des rancœurs…

IBK était complètement déconnecté. Je dirais même décalé, il n’y a qu’à regarder ces dernières prises de parole. L’heure était grave, et lui n’était pas sur le bon tempo.

Après le coup d’État de 2012, on pensait le Mali débarrassé de ce que certains ont appelé la « malédiction des coups d’État ». Avec quelles lunettes peut-on analyser ce qui vient de se produire ?

Les condamnations de la communauté internationale sont tout à fait légitimes parce qu’il ne faut pas encourager les coups d’État, mais la situation du Mali était particulière. La Cedeao a déjà décidé des sanctions contre le pays et l’a retiré de ses instances, les flux financiers vers le Mali sont suspendus, etc. C’est la chose la plus normale qui pouvait arriver.
Je me trouve actuellement à Bamako, et ce que je peux vous dire, c’est ce que la situation est complètement différente de celle de 2012. J’étais déjà sur place lors des événements de mars 2012. Mardi 18 août, les images en disent long sur le ressentiment des populations vis-à-vis d’IBK et de son pouvoir. Le gouvernement a bien tenté de diaboliser la contestation, mais, dans les faits, c’est un mouvement très, très populaire. J’ai assisté à toutes les manifestations qui ont eu lieu sur la place de l’Indépendance, je n’ai jamais vu à Bamako autant de personnes réunies dans un seul endroit et pour la même cause. Il faut aussi prêter attention aux messages des populations au moment où les militaires encerclent le domicile d’IBK, ils ont dit en bambara : « Laissez-nous rentrer, laissez-nous rentrer, prendre ce qui nous appartient », c’est ça la teneur des messages adressés à IBK et qui différente de ceux de 2012.
Il y a une sociologie qui est différente. On voit des jeunes, on voit des femmes, on voit des fonctionnaires, des personnes de toutes classes sociales qui en ont juste ras le bol de la vie quotidienne. Vous allez trouver dans la rue des institutions qui ne sont pas contentes parce que leurs doléances ne sont pas acceptées par l’État. Vous allez trouver les femmes et les familles des militaires qui sont morts dans les combats parce que l’argent pour le matériel a été détourné, vous trouverez dans la rue des jeunes, des enseignants en grève.
Ça fait deux ans qu’il n’y a pas d’école au Mali. Deux ans que les élèves du primaire et du secondaire sont privés de classe parce que les enseignants sont constamment en grève. Juste à cause d’un article qui n’a pas été correctement pris en compte par l’État. En 2019, sur neuf mois de scolarité, les enfants maliens sont allés seulement deux mois à l’école, et cette année 2020, il était prévu qu’à partir de mars ils retrouvent les chemins de classe, mais le président n’a pas tenu sa promesse, alors, les enseignants se sont mis en grève, encore, et de cette période jusqu’au déclenchement des manifestations, il n’y avait toujours pas classe. Et IBK n’avait pas l’air intéressé par la question. Il ne discutait même pas avec les syndicats de l’enseignement.

Ce qui semble incontestable, c’est la phase d’incertitude qui s’est ouverte dans ce pays alors que tous les voyants sont depuis longtemps au rouge.

Le risque de voir persister le système est réel. On ne sait pas ce qui va se passer avec les militaires qui viennent de prendre le pouvoir. On sait qu’en Afrique les militaires ont tendance à s’éterniser au pouvoir. Mais, pour l’instant, il faut regarder le présent. Ils disent qu’ils ne conduiront même pas la transition, ça sera une transition civile, ce qui est une très bonne chose.

Le problème est que la politique malienne est principalement animée par le même personnel politique depuis la révolution de 1991…

Les Maliens en sont conscients, mais la jeunesse a pris à bras-le-corps ce problème. On n’a jamais vu la jeunesse malienne autant intéressée par les questions politiques. La présidence d’IBK aura, en tout cas, démontré que les populations sont de plus en plus éveillées, ce qui pourrait dissuader le prochain gouvernant malien de se laisser aller à certaines dérives.

Mais cette jeunesse, elle n’est pas aux affaires…

Nous avons l’espoir que ce coup d’État sera l’occasion d’un renouvellement de la classe politique, et c’est l’aspiration des jeunes Maliens d’abord. Et sans l’imam Dicko, il n’y aurait pas eu cette opposition, il n’y aurait eu personne dans la rue parce que les gens n’ont plus confiance aux acteurs politiques, et d’ailleurs, c’est ce dont souffrent la plupart des autres leaders politiques de la contestation. Ils souffrent tous de cette proximité avec IBK et du fait qu’ils ne sont pas si éloignés de lui, mais je crois aussi que c’est une stratégie réaliste pour donner de la force au mouvement. Je suis d’accord que, pour que les vraies aspirations des Maliens soient prises en compte, il faut qu’il y ait un vrai dialogue inclusif. Et ce dialogue doit commencer maintenant.
Ce qui vient de se passer est un tournant majeur. IBK a été le seul président du Mali à avoir obtenu la plus grande participation dans les urnes de l’air démocratique. Il avait reçu un véritable plébiscite. Et quand on voit comment il a été chassé du pouvoir, je pense que c’est une leçon pour tous les aspirants gouvernants.

Qui pourrait prendre la suite de la junte ?

Pour l’instant, il n’y a pas de figure qui se détache. Dans le M5-RPF, beaucoup ont des CV élogieux et de beaux parcours, mais aucun ne se sort vraiment du lot.
Le grand absent de ces événements, c’est Soumaïla Cissé…
Oui, absolument. S’il était présent, il pèserait d’un certain poids dans le jeu politique actuel et sûrement qu’il serait apparu comme l’homme de la situation, un comme IBK l’a été pour les Maliens en 2013 après le coup d’État de 2012.


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