ALLA SENE, PRESIDENT COMMISSION ECONOMIQUE ET FINANCIERE CNES : ‘’L’argent n’est pas un problème pour un Etat qui a une vision claire’’

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ALLA SENE, PRESIDENT COMMISSION ECONOMIQUE ET FINANCIERE CNES : ‘’L’argent n’est pas un problème pour un Etat qui a une vision claire’’

https://www.enqueteplus.com Président de la Commission économique et financière de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal, Alla Sène apporte des éclairages relativement à ce débat sur l’accès des privés nationaux à la commande publique. Plus qu’un problème d’accès, il se pose, selon lui, une question de vision.

Quel est votre point de vue sur la supposée exclusion des entreprises sénégalaises de la commande publique ?

Pour moi, il y a deux aspects. Au-delà de l’accès aux marchés, il faudrait que les marchés publics soient un levier de domestication de valeur ajoutée communautaire. J’entends par-là qu’il faut que les entreprises qui gagnent les marchés, qu’elles soient sénégalaises ou autres, puissent, par exemple, utiliser des matériaux de la sous-région. C’est comme ça qu’on va lutter contre le chômage. Créer des tenues scolaires, des pavages et autres projets par-ci, par-là ne va pas permettre de régler le problème du chômage. Il faut utiliser la commande publique dans sa globalité qui est chiffrée à plus de 3 500 milliards.
Par exemple, c’est bien de dire que les tenues scolaires doivent être fabriquées. Mais si on veut que ça soit un levier pour l’emploi, il faut développer toute la chaine de valeur régionale. Cela veut dire que le Sénégal peut s’approvisionner au Mali et en Côte d’Ivoire en coton et développer le secteur textile. Regardez dans le domaine de l’éducation ; il y a énormément de choses qu’on peut faire nous-mêmes. On importe des cahiers, des stylos, des compas… Une bonne partie du matériel est importée. Il en est de même des médicaments que l’on importe de l’étranger ; même les draps et les lits d’hôpitaux sont importés… Il faut développer des chaines de valeur à l’échelle africaine. Parce qu’à l’échelle de nos pays, c’est difficile.

Pensez-vous que la nouvelle loi sur les partenariats public-privé permettra de résoudre la question ?

C’est vrai qu’il y a quelques efforts. Par exemple, les projets dont le montant est inférieur à 5 milliards sont réservés aux entreprises nationales et communautaires. Sauf dans deux exceptions près. Quand le projet, en raison de sa complexité, ne peut être exécuté par les entreprises susmentionnées. Ou bien quand l’appel d’offres est revenu infructueux. L’autre effort, c’est de permettre une marge préférentielle de 15 %…
Mais ce n’est pas là le problème. Il ne faut pas se leurrer. Cette loi est une résultante de la politique de la Banque mondiale. Vous verrez presque la même loi en Mauritanie. Et ces institutions travaillent pour les multinationales de leurs actionnaires majoritaires. Par exemple, dans cette nouvelle loi, même la sous-traitance n’a pas été rendue obligatoire. Mais ce qui me pose le plus problème, c’est que les matériaux qui doivent servir à la fabrication des infrastructures doivent être fabriqués au minimum à 30,40 %, voire 50 % dans notre espace régional. Mais regardez, même les glissières de l’autoroute à péage, on les a importées. Pourtant, on fait ici des fûts d’huile, des bouteilles de gaz. On peut bien faire les glissières, mais on préfère tout importer. Le levier des marchés publics, ce n’est pas seulement une question d’accessibilité. C’est bien plus complexe.
Aussi, il y a des dysfonctionnements de l’Administration qui sont incompréhensibles. Moi, j’ai eu à faire une offre spontanée au ministère de la Pêche. Ils n’ont jamais répondu. C’est aussi des dysfonctionnements à corriger. Je pense qu’il faut contraindre les autorités contractantes à répondre avec des motivations et à renforcer la transparence dans les procédures. Mais encore une fois, le plus important, c’est la vertu, que des chaines de valeur régionales puissent être développées grâce à cette commande publique.

Quels sont les véritables défis de l’Etat dans ce domaine, selon vous ?

Moi, je ne suis pas contre que les privés étrangers gagnent des marchés dans nos pays. Mais au-delà de la création de l’infrastructure, il faut voir la création d’emplois, la domestication de l’expertise, d’un réseau d’approvisionnement local, le service après-vente… Il faut produire localement nos infrastructures. Peu importe la nationalité de l’entreprise. Voilà ma vision de la préférence, communautaire, pas nationale. Parce que nous avons, en tant qu’Africains, en tant que pays ayant la même monnaie, les mêmes intérêts. Mais regardez les lampadaires solaires, tout est importé. Même les mâts, on les a importés. Il faut que les matériaux proviennent du marché régional. Sinon, la vertu n’y sera pas.
D’ailleurs, j’ai bien aimé la sortie du DG de la CSE qui veut faire des tuyaux en perspective de son recentrage dans l’assainissement. Regardez KMS3, c’est combien de tuyaux ? Mais tout vient de la Chine et de la France. C’est donc heureux de voir la CSE envisager de produire des tuyaux localement. J’ai lu son interview, et il déclare vouloir migrer vers l’assainissement, puisqu’il est difficile de battre les Chinois dans les BTP. C’est cela la vision.
Il ne faut pas demander des marchés à l’Etat pour aller importer les matériaux à l’étranger.

Ne pensez-vous pas que le fait que la plupart des grands projets de l’Etat sont financés avec des ressources extérieures, n’est pas un obstacle pour le privé national ?

L’argent, pour moi, n’est jamais un problème pour un Etat qui a une vision et de la volonté. Je donne l’exemple de la Corée du Sud. Quand ils ont voulu faire de l’industrie lourde, la Banque mondiale n’a pas voulu suivre. Ils ont insisté, ont fait appel à leurs diasporas, aux partenaires. Maintenant, c’est LG, c’est Hyundai, Samsung… Tout est question de préparation et de maintien dans le temps. Un Etat visionnaire prépare ses champions.
Aussi, il faut savoir que tous les pays protègent leurs nationaux pour qu’ils puissent grandir. Mon père me disait que pour créer un champion national, il faut lui préparer d’abord le terrain. Comme pour cultiver, il faut faire le désherbage, il faut lui donner de l’engrais…
C’est-à-dire, il faut l’accompagner, sinon ce n’est pas possible. L’Etat doit être stratège, visionnaire. Même si l’étranger est moins cher, ce n’est pas le plus important. Le national va acheter beaucoup de choses et c’est ce qui fait tourner l’économie. L’Etat ne doit pas avoir de complexe à soutenir. Les autres le font sans état d’âme.Mor AMAR


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