Diomaye Faye-Ousmane Sonko
Duel au sommet, silence sur le quotidien
Le « Téra-meeting » du 8 novembre, qui s’est tenu devant l’esplanade du stade Léopold-Sédar-Senghor, a marqué une étape dans la remobilisation militante de Pastef.
En rassemblant une foule que plusieurs médias ont qualifiée comme l’une des plus importantes de ces dernières années, Ousmane Sonko a mêlé registre programmatique (appel à des « sacrifices » et à un effort national) et posture combattante visant l’opposition, une partie du système judiciaire, ainsi que certains « alliés » au sein de la coalition présidentielle.
Ce cadrage, nourri d’un ton offensif, visait autant la scène nationale que l’arène intra-majoritaire.
La première réaction du chef de l’État s’est manifestée sur le terrain politico-organisationnel. En effet, par une lettre datée du 11 novembre 2025, Bassirou Diomaye Faye a mis fin à la mission d’Aïda Mbodj à la tête de la coalition « Diomaye Président » et a désigné l’ancienne Première ministre Aminata Touré pour conduire le processus de réorganisation.
Cette décision a été officialisée par des canaux institutionnels et relayée par les principaux sites d’information, Aminata Touré elle-même ayant diffusé la teneur.
Par ce geste, la présidence a repris la main sur l’architecture de la coalition, à un moment où l’articulation parti-État-coalition était redevenue un enjeu stratégique.
Cette décision a immédiatement eu une dimension interprétative dépassant la seule « gestion des structures ».
D’un côté, certains observateurs y voient un « cadrage » rappelant que l’autorité d’investiture et l’arbitrage appartiennent au président de la République, y compris sur la chaîne de la coalition.
De l’autre, des analyses soulignent le caractère contradictoire par rapport à la préférence exprimée publiquement par Ousmane Sonko au « Téra-meeting », où il avait avancé le nom d’Aïda Mbodj.
La mise en récit dominante, dans les heures ayant suivi, a d’ailleurs été celle d’une épreuve de force symbolique au sommet de l’exécutif.
Au sein de Pastef et de la majorité, la réaction s’est jouée sur un double registre.
Un registre public, où l’on réaffirme la loyauté du tandem et la continuité de la feuille de route, pour couper court à l’idée d’une « guerre des chefs », et un registre plus conflictuel, où l’on dispute les prérogatives de pilotage de la coalition et la légitimité des « alliés » hérités ou agrégés.
L’argument en faveur de la présidentialisation de la décision « coalitionnaire » a trouvé un écho dans des rappels historiques. Plusieurs acteurs ont publié des éléments recontextualisant ce moment de 2024 où le candidat Faye fut présenté comme chef de la coalition « Diomaye Président ». Ces rappels, s’ils sont destinés à l’opinion, s’adressent surtout à la base militante, afin de réinscrire l’acte du 11 novembre dans une continuité juridico-politique.
Hors du camp au pouvoir, l’opposition a lu dans l’épisode la confirmation d’un « bicephalisme tendu ». Les commentateurs y ont vu un signal de vulnérabilité. Pour l’opposition en effet, l’exécutif, pourtant fort d’une assise parlementaire, serait contraint de gérer sur la place publique une compétition de leadership. Cette lecture a été renforcée par une couverture internationale qui, au-delà du « casting » interne à la coalition, a relié la passe d’armes à des dossiers économiques sensibles, en particulier la trajectoire de la dette et le dialogue avec le FMI. Dès le 9 novembre, Ousmane Sonko avait qualifié de « honteuse » l’option d’un éventuel reprofilage de la dette proposée par le Fonds. Trois jours plus tard, des dépêches ont souligné que la querelle autour du leadership de la coalition alimentait les doutes de marché et s’invitait dans le tempo des négociations financières.
Cette liaison politique/finances n’est pas anodine. Il réactive une tension déjà relevée par des analyses. Le contraste de styles entre un président au registre plus « technocratique » et un Premier ministre au verbe offensif et à la stratégie de mobilisation permanente. L’« hyper-présidentialisation » conjoncturelle de la décision sur la coalition, au lendemain d’un meeting de très forte visibilité du chef de la majorité, peut être lue comme un rééquilibrage institutionnel par le haut et rappeler que l’arbitre ultime de la majorité est celui qui, détenteur de la signature de l’État.
Sur le plan strictement partisan, l’entrée en scène d’Aminata Touré produit trois effets. Premièrement, une nomination à valeur de message politique. Parce que confier la réorganisation à une figure habituée aux coalitions, c’est montrer une volonté d’ouverture. Puis, il y a un effet de « neutralisation » : déplacer la controverse d’un antagonisme binaire (Sonko/Mbodj) vers une figure tierce, potentiellement plus acceptable par des segments non-pastef. Enfin, un effet de « calendrier ». Car en annonçant une passation et un processus de restructuration, la présidence politise le temps au bénéfice d’un agenda gouvernemental chargé (défense, souveraineté, loi de finances, trajectoire de dette).
Le « Téra-meeting » a également produit des effets d’entraînement sécuritaire et territoriaux. Alors qu’un rassemblement était envisagé le même jour à Dakar par le collectif « Ñaxtu National », les autorités préfectorales ont privilégié un raisonnement d’ordre public. Interdiction du site initial de Sacré-Cœur 3 et proposition de délocalisation, suivies d’un dispositif policier préventif. Ce verrouillage, qui a évité des frictions majeures a toutefois nourri la critique d’une majorité qui « choisit ses foules », argument classique dans les cycles de mobilisation concurrente. La question de l’égal accès à l’espace public redevient ainsi un test de crédibilité pour un pouvoir élu au nom d’une « rupture » démocratique.
Reste le cœur du différend. S’agit-il d’une divergence stratégique passagère ou d’un conflit de légitimité plus profond ? La séquence suggère que l’exécutif expérimente une cohabitation interne entre deux rationalités. Celle d’un Premier ministre chef de parti qui s’appuie sur un discours mobilisateur afin de consolider son socle de soutien et celle, « institutionnelle », d’un président qui internalise les contraintes financières et internationales et tente de réorganiser l’équilibre de la coalition à l’aune des réalités financières et institutionnelles.
Dans l’immédiat, les marchés, les bailleurs et une partie de l’opinion ne regardent pas seulement la force des foules, mais elle regarde la cohérence des décisions et la crédibilité des trajectoires, notamment sur le dossier de la dette.
Il reste pourtant un point aveugle dans cette joute politique. C’est la voix des Sénégalais au quotidien. Alors que les projecteurs se braquent sur les jeux internes de la majorité et le ballet des nominations à venir, nul ne semble évoquer avec la même urgence la résolution des difficultés concrètes que vivent les populations. Entre chômage et/ou inemployabilité des jeunes, flambée du coût de la vie, fractures territoriales béantes et déliquescence des services publics, le malaise social s’étend dans un silence assourdissant. Tant que la stratégie du pouvoir restera dominée par les logiques de jeu interne et non par la traduction d’un agenda social tangible, les promesses de « rupture » risquent de rester un slogan sans conséquences.
Et pour couronner le tout, le Premier ministre qui avait annoncé avoir pris des vacances, avant de se retrouver à haranguer les militants et sympathisants du Téra meeting de Pastef, a brillé par son absence lors du Conseil des ministres d’hier. Ce qui est loin d’annoncer des lendemains apaisés.SudQuotidien
Henriette Niang Kandé
