Son analyse wébérienne de la situation politique actuelle et de la coalition au pouvoir est d’une rare densité intellectuelle.Au-delà du débat politique sur lequel je choisis de ne pas m’attarder ici, son texte a ravivé en moi des souvenirs indélébiles de nos jeunes années étudiantes et de son humanité exceptionnelle. J’ai tenu à lui répondre publiquement, pour lui témoigner ma reconnaissance et partager avec vous ma vision d’un patriotisme authentique et enraciné, loin des dogmes et de l’intolérance.Voici ma réponse. Bonne lecture à tous.
LETTRE À UN GRAND FRÈRE DE LA PENSÉE : DE LA RUE LESDIGUIÈRES AUX CIMES DE L’ÉLUCIDATION SOCIOLOGIQUE
Cher Dr Moussa Sarr, cher grand frère,
À la lecture de ton récent texte disséquant, avec la froide et majestueuse précision de l’analyse wébérienne, les mutations ontologiques de la Coalition Diomaye, j’ai ressenti ce vertige familier que procurent les grandes architectures de la pensée. Tu as cette capacité rare, propre aux véritables orfèvres de la sociologie politique, de suspendre le temps médiatique pour nous plonger dans le temps long du concept.
Pourtant, au-delà de l’analyste des gouvernances contemporaines et des résonances épistémologiques, c’est l’homme qui a d’abord convoqué mes souvenirs. Car avant de lire l’autopsie savante de nos ruptures politiques, j’ai revu, intacte, la fondation de notre propre lien social.
L’histoire de notre compagnonnage ne s’écrit pas dans les amphithéâtres d’Ottawa, mais dans la modeste géographie de mes années étudiantes. Je me souviens du 142, rue Lesdiguières, à Grenoble. J’y faisais mes premiers pas, jeune étudiant cherchant ses repères dans un monde nouveau. C’est là que tu m’as offert, avec la grâce silencieuse qui caractérise les grands hommes, l’hospitalité. Tu n’as pas seulement partagé un espace physique ; tu as posé les actes d’une véritable éthique de la solidarité, une praxis de l’humanité qui échappe à toute théorisation froide. Un mois plus tard, tu rentrais au Sénégal, me léguant cet appartement comme on transmet un flambeau. Ce geste d’une générosité absolue a institué entre nous une dette symbolique, non pas de celles qui asservissent, mais de celles qui élèvent et lient pour l’éternité.
Nos trajectoires, soumises aux contingences de l’espace et du temps, se sont ensuite éloignées. La magie des réseaux sociaux — cette fameuse « auberge numérique » dont tu as si bien su faire un laboratoire — a permis nos retrouvailles. Mais c’est sous le ciel de Montréal, alors que je portais l’ambition de l’Observatoire du vivre-ensemble en ma qualité de maire de Thiès, que nos horizons se sont véritablement recroisés. J’ai retrouvé là-bas un intellectuel dont l’habitus s’était densifié, un homme mûri par la rigueur nord-américaine, naviguant avec une aisance fascinante dans la complexité des rapports de pouvoir.
Aujourd’hui, nos échanges épistolaires sur la toile sont pour moi des moments de pure délectation intellectuelle. J’aime te lire, non pas pour chercher un miroir complaisant de mes propres convictions, mais pour le frisson de l’altérité. Hans-Georg Gadamer, que tu cites si judicieusement, rappelait que la compréhension naît de la fusion des horizons. Nos horizons diffèrent souvent. Tu observes le politique depuis l’exigence surplombante du sociologue ; je le vis dans la chair de l’action.
Depuis 46 ans, mon engagement s’inscrit dans une éthique de conviction frottée à la matérialité de notre terre. J’ai chevillé au corps et à l’âme ce que j’appelle un patriotisme du terroir. Un patriotisme enraciné, vécu, irrigué par les sacrifices de toute une vie. Je le distingue fermement — et tu l’auras compris, cher ami, cette démarcation ne te vise nullement — de ce patriotisme de tiroir qui sévit aujourd’hui. Je parle de ce prêt-à-porter idéologique dont se parent ces nouveaux adeptes du « patriotisme » qui pullulent sur l’échiquier politique. Arrivés au pouvoir, ces derniers font trop souvent montre d’une intolérance intellectuellement intolérable envers toute pensée divergente, confondant l’exercice de l’État avec le monopole de la vérité. Ma méthode est celle de l’immersion totale et de la tolérance démocratique, là où ton regard est celui de l’élucidation distancée.
C’est d’ailleurs au nom de cette distinction fondamentale de nos postures, et par respect pour la pureté de ton analyse, que je m’abstiendrai d’entrer dans le fond du débat que tu ouvres sur ce nouveau leadership et sa coalition. Je laisse l’exégèse de cette « recomposition ontologique » à la sagacité de ceux qui voudront bien chausser tes lunettes de sociologue.
J’ai simplement voulu, à la faveur de la fulgurance de ton texte, m’emparer de la plume pour te rendre cet hommage public. Pour rappeler que derrière la mécanique implacable de la pensée wébérienne de Moussa Sarr, il y a la chaleur humaine incomparable du grand frère de la rue Lesdiguières.
Que l’avenir te réserve encore une longue vie, vibrante de santé, de bonheur, et qu’il nous gratifie longtemps encore de tes fulgurances intellectuelles. Continue d’écrire, cher Moussa, continue de déranger le confort de nos certitudes.
Avec mon admiration fraternelle et mon respect immuable,
Talla SYLLA
Ancien Député
Ancien Maire de la Ville de Thiès
Éternel Baay Fall du peuple
