IMG_8256 1
Loading ...

Par Kémo DAFFÉ

À Dakar comme dans plusieurs régions du pays, le paysage urbain et économique a profondément changé en une décennie. Routes modernes, autoroutes, pôles urbains, infrastructures aéroportuaires et ferroviaires témoignent d’une ambition affirmée : faire du Sénégal un pays émergent. Mais derrière cette transformation visible se cache une réalité plus complexe.
Le Sénégal fait partie aujourd’hui des pays africains dont le niveau d’endettement a fortement augmenté. La question se pose alors : un pays endetté pour investir dans ses infrastructures et soulager sa population est-il en train de préparer son développement ou de compromettre son avenir ?

Depuis le lancement du Plan Sénégal Émergent en 2014, les autorités ont misé sur une politique d’investissements publics massifs pour stimuler la croissance et moderniser l’économie. Des projets structurants comme le Train Express Régional reliant Dakar à Diamniadio, l’Aéroport international Blaise Diagne à Diass ou encore l’extension du réseau autoroutier ont été financés en grande partie par l’emprunt. L’objectif affiché était clair : améliorer la mobilité, attirer les investisseurs, désengorger la capitale et créer des opportunités d’emplois.

Dans le même temps, l’État a renforcé certains programmes sociaux : bourses de sécurité familiale, couverture maladie universelle, subventions à l’énergie et soutien aux produits de première nécessité. Ces mesures visaient à atténuer les effets de la pauvreté et à soutenir les ménages face aux chocs économiques mondiaux, notamment après la pandémie de COVID-19 et la flambée des prix internationaux.

Cette stratégie a produit des résultats visibles. Les infrastructures ont contribué à moderniser l’image du pays et à améliorer certains indicateurs économiques. Le Sénégal a longtemps affiché un taux de croissance parmi les plus dynamiques de la région ouest-africaine. L’amélioration des réseaux de transport a facilité les échanges commerciaux et stimulé l’activité dans certaines zones périphériques.

Cependant, cette transformation a un coût. La dette publique du Sénégal a connu une progression significative au fil des années. Le service de la dette c’est-à-dire le remboursement du capital et des intérêts pèse de plus en plus lourd sur le budget national. Une part importante des ressources de l’État est désormais consacrée à honorer ces engagements financiers, réduisant la marge de manœuvre pour financer d’autres priorités comme l’éducation, la santé ou l’emploi des jeunes.

Les débats se sont intensifiés à mesure que la transparence sur la dette est devenue un enjeu central. Les révélations sur l’ampleur réelle de l’endettement ont suscité des interrogations sur la gestion budgétaire et la soutenabilité à long terme. Certains économistes estiment que le Sénégal a franchi un seuil critique, tandis que d’autres considèrent que l’endettement reste un outil normal de développement, à condition qu’il finance des investissements productifs capables de générer des retombées économiques suffisantes.

Le dilemme est donc réel. Sans endettement, il aurait été difficile de financer des infrastructures d’envergure capables de transformer structurellement l’économie. Mais avec un endettement élevé, le risque est de voir l’État contraint d’augmenter les impôts, de réduire les subventions ou de limiter les dépenses sociales pour équilibrer ses comptes. Une telle situation pourrait alimenter des tensions sociales, dans un contexte où le chômage des jeunes et le coût de la vie demeurent des préoccupations majeures.

Le Sénégal se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. L’exploitation prochaine des ressources pétrolières et gazières pourrait offrir de nouvelles recettes et alléger la pression budgétaire, à condition que ces revenus soient gérés avec rigueur et transparence. Par ailleurs, les autorités affichent la volonté de renforcer la mobilisation des ressources internes afin de réduire la dépendance aux emprunts extérieurs.

S’endetter pour développer un pays n’est ni une faute ni une fatalité. C’est un choix stratégique qui comporte des risques et des opportunités. Dans le cas du Sénégal, la dette a permis de bâtir des infrastructures structurantes et de soutenir des politiques sociales importantes. Mais elle impose désormais une discipline budgétaire et une gouvernance irréprochable pour éviter que le poids des remboursements ne compromette les ambitions futures.

L’enjeu n’est donc pas simplement le niveau de la dette, mais sa qualité, son utilité et sa gestion. Si les investissements réalisés stimulent durablement la croissance, créent des emplois et améliorent les conditions de vie, l’endettement peut être considéré comme un levier de transformation. Dans le cas contraire, il risque de devenir un fardeau pour les générations à venir. Le pari sénégalais est audacieux ; son succès dépendra de la capacité des décideurs à transformer cette dette en véritable moteur de prospérité.

Kémo DAFFÉ, citoyen Sénégalais engagé pour des causes