Lâune des vertus de la sĂ©paration des pouvoirs est de garantir la libertĂ© par la limitation mĂ©canique des pouvoirs politiques. A cet Ă©gard, les rĂ©gimes dĂ©mocratiques dâobĂ©dience parlementaire prĂ©conisent une sĂ©paration souple des pouvoirs en instaurant des moyens dâactions rĂ©ciproques entre le pouvoir exĂ©cutif et le pouvoir lĂ©gislatif. La motion de censure figure au rang de ces moyens politiques violents par lequel lâAssemblĂ©e nationale peut forcer un Gouvernement Ă dĂ©missionner. Par cette arme parlementaire, elle manifeste sa dĂ©sapprobation voire son hostilitĂ© Ă lâĂ©gard de la politique du Gouvernement.
En remontant le cours de lâhistoire parlementaire sĂ©nĂ©galais, il nâest pas exagĂ©rĂ© de qualifier les diffĂ©rentes initiatives parlementaires dâactivismes politiques dont les effets sont assurĂ©ment inopĂ©rants.
Cela nous instruit Ă examiner la motion de censure Ă travers, dâune part, son bilan dĂ©risoire (I) et, dâautre part, son effet illusoire (II).
I/ Un bilan dérisoire
En 60 ans de vie parlementaire, le SĂ©nĂ©gal nâa connu que quelques Ă©pisodes de motion de censure.
i) En 1998, une motion de censure a Ă©tĂ© servie au Gouvernement du Premier Ministre Mamadou Lamine LOUM par le Groupe parlementaire « DĂ©mocratie et LibertĂ© ». Elle faisait suite Ă la rupture de lien de solidaritĂ© entre Djibo Leity KA, qui a introduit le texte, et sa famille politique, le Parti socialiste (PS) majoritaire Ă lâAssemblĂ©e nationale. Sans surprise, la motion de censure a fini par ĂȘtre rejetĂ©e.
ii) En 2001, le dĂ©putĂ© Moussa TINE du parti JĂ«fJĂ«l se lança dans lâaventure en dĂ©posant une motion de censure contre Mme le Premier Ministre Mame Madior BOYE sur le problĂšme des bons impayĂ©s aux paysans. Cette initiative a Ă©tĂ© Ă©galement compromise par la majoritĂ© parlementaire autour du PDS.
iii) En 2012, des dĂ©putĂ©s de lâopposition avaient dĂ©posĂ© une motion de censure pour contraindre Ă la dĂ©mission le Premier Ministre Abdoul MBAYE. Ils reprochaient Ă ce dernier dâavoir blanchi de lâargent de lâex-PrĂ©sident tchadien, HissĂšne HABRE, au niveau dâune institution financiĂšre installĂ©e au SĂ©nĂ©gal quâil a dirigĂ©e de 1989 Ă 1997. Devant lâAssemblĂ©e nationale, il avait totalement rĂ©futĂ© toute accusation de blanchiment dâargent et encore plus de recel mais avait affirmĂ© quâil assumait totalement et entiĂšrement lâouverture du compte dâHABRE aprĂšs avoir pris toutes les prĂ©cautions dâusage concernant un Ancien Chef dâĂtat et en avoir informĂ©es les autoritĂ©s de lâĂ©poque. Le Premier Ministre avait alors estimĂ© que la motion de censure nâavait quâun seul but, Ă savoir dĂ©tourner lâattention des SĂ©nĂ©galais de la politique dâassainissement en cours des affaires publiques. A lâissue des dĂ©bats, la motion de censure avait Ă©tĂ© encore rejetĂ©e.
iv) En 2023, une motion de censure est dirigĂ©e contre le Gouvernement du Premier Ministre Amadou BA. LĂ encore, lâaudace du DĂ©putĂ© Birame SoulĂšye DIOP du Parti des Patriotes africains du SĂ©nĂ©gal pour le Travail, lâEthique et la FraternitĂ© (PASTEF- les Patriotes) et de son Groupe parlementaire nâa pas Ă©galement prospĂ©rĂ© devant une majoritĂ© parlementaire sous contrĂŽle.
A lâarrivĂ©e, toutes les dĂ©clarations de politique gĂ©nĂ©rale sont sorties indemnes des motions de censure grĂące Ă des majoritĂ©s parlementaires solidaires. Une seule motion de censure aura produit un effet. On Ă©tait en 1962 avec le renversement du Gouvernement de Mamadou DIA, bien entendu en dehors dâune sĂ©ance de dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale mais Ă lâoccasion dâune proposition des dĂ©putĂ©s visant Ă sâoctroyer des augmentations de salaire sur fond de mĂ©sentente entre le PrĂ©sident de la RĂ©publique, LĂ©oplod SĂ©dar SENGHOR, et le PrĂ©sident du Conseil, Mamadou DIA. Lors du vote le 17 dĂ©cembre lors du vote de la motion, le PrĂ©sident DIA a fait Ă©vacuer lâAssemblĂ©e nationale par la Garde rĂ©publicaine et la Gendarmerie. Sur rĂ©quisition du PrĂ©sident LĂ©opold SĂ©dar SENGHOR, un dĂ©tachement de para-commandos sous les ordres du capitaine Faustin PREIRA ont libĂ©rĂ© les quatre dĂ©putĂ©s arrĂȘtĂ©s (Maguette LO, Moustapha CISSE, Abdoulaye FOFANA, Ousmane NGOM). Il sâen Ă©tait suivi, le 17 dĂ©cembre 1962, lâarrestation du PrĂ©sident du Conseil, Mamadou DIA, et quatre autres membres du Gouvernement (Valdiodio NDIAYE, Ministre des Finances, Ibrahima SAR, Ministre du DĂ©veloppement, Joseph MBAYE, Ministre des Transports et des TĂ©lĂ©communications, Alioune TALL, Ministre dĂ©lĂ©guĂ© Ă la PrĂ©sidence du Conseil chargĂ© de lâInformation). Câest dans cette tourmente que la motion de censure a Ă©tĂ© votĂ©e non pas Ă lâAssemblĂ©e nationale mais au domicile du PrĂ©sident de lâinstitution parlementaire, MaĂźtre Lamine GUEYE, devenu la « Maison de lâAvocat » sise au Boulevard de la RĂ©publique.
Au total, le bilan nâest pas reluisant. Les motions de censure contre les dĂ©clarations de politique gĂ©nĂ©rale du Premier Ministre ont Ă©tĂ©, au principal, des moments dâactivisme parlementaire. Mais, câest bien la configuration actuelle de lâAssemblĂ©e nationale parlementaire qui constitue une nouvelle donne. Aujourdâhui, le Gouvernement ne jouit pas dâune majoritĂ© politique Ă lâAssemblĂ©e nationale.
II/ Un effet illusoire
La motion de censure est principalement consacrĂ©e Ă lâarticle 86 de la Constitution du SĂ©nĂ©gal du 22 janvier 2001, modifiĂ©e dont les dispositions sont reprises dans la loi organique portant RĂšglement intĂ©rieur de lâAssemblĂ©e nationale.
Il en ressort que la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale peut entraĂźner la dĂ©mission du Gouvernement soit Ă lâinitiative du Premier Ministre soit Ă lâinitiative dâun dixiĂšme des membres composant lâAssemblĂ©e nationale (17 dĂ©putĂ©s signataires).
Dans le premier cas, la Constitution prĂ©voit que « le Premier Ministre peut, aprĂšs dĂ©libĂ©ration du Conseil des Ministres, dĂ©cider de poser la question de confiance sur un programme ou une dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale. Le vote sur la question de confiance ne peut intervenir que deux jours francs aprĂšs quâelle a Ă©tĂ© posĂ©e. La confiance est refusĂ©e au scrutin public Ă la majoritĂ© absolue des membres composant lâAssemblĂ©e nationale. Le refus de confiance entraĂźne la dĂ©mission collective du Gouvernement ».
Dans le second cas, la Constitution dispose que « lâAssemblĂ©e nationale peut provoquer la dĂ©mission du Gouvernement par le vote dâune motion de censure. La motion de censure doit, Ă peine dâirrecevabilitĂ©, ĂȘtre revĂȘtue de la signature dâun dixiĂšme des membres composant lâAssemblĂ©e nationale. Le vote de la motion de censure ne peut intervenir que deux jours francs aprĂšs son dĂ©pĂŽt sur le bureau de lâAssemblĂ©e nationale. La motion de censure est votĂ©e au scrutin public, Ă la majoritĂ© absolue des membres composant lâAssemblĂ©e nationale ; seuls sont recensĂ©s les votes favorables Ă la motion de censure. Si la motion de censure est adoptĂ©e, le Premier Ministre remet immĂ©diatement la dĂ©mission du Gouvernement au PrĂ©sident de la RĂ©publique ».
Ces dispositions appellent notre attention sur la maĂźtrise du dĂ©lai de la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale par le Premier Ministre et le pouvoir du PrĂ©sident de la RĂ©publique dâassurer la survie du Gouvernent dĂ©mis.
Le Premier Ministre tient la montre en matiĂšre de dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale ! Câest ce quâen dit expressĂ©ment lâarticle 55 de la Constitution : « AprĂšs sa nomination, le Premier Ministre fait sa dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale devant lâAssemblĂ©e nationale. Cette dĂ©claration est suivie dâun dĂ©bat qui peut, Ă la demande du Premier ministre, donner lieu Ă un vote de confiance ».
A la lecture des dispositions prĂ©citĂ©es, le Premier Ministre nâest plus enfermĂ© dans un dĂ©lai pour se soumettre Ă la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale. Il lui appartient dâen dĂ©terminer le meilleur moment, certainement dans la limite dâun dĂ©lai raisonnable. Cela pourrait intervenir mĂȘme au-delĂ de juin 2024.
Selon la rĂ©daction initiale de la loi n° 2002-20 du 15 mai 2002 portant RĂšglement intĂ©rieur de lâAssemblĂ©e nationale, dernier alinĂ©a de lâarticle 98 : « La dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale doit intervenir au plus tard trois (03) mois aprĂšs lâentrĂ©e en fonction du Gouvernement. LâAssemblĂ©e nationale doit en ĂȘtre informĂ©e huit (08) jours au moins avant la date retenue ».
Par la loi n° 2019-14 du 28 octobre 2019 modifiant et complĂ©tant la loi organique n° 2002-20 du 15 mai 2002 portant RĂšglement intĂ©rieur de lâAssemblĂ©e nationale, modifiĂ©e, lâAssemblĂ©e nationale a abrogĂ©, tirant les consĂ©quences de la suppression du poste de Premier Ministre en 2019, lâarticle 97 (Chapitre 22 : DĂ©claration de Politique gĂ©nĂ©rale) , lâarticle 98 (Chapitre 23 : Questions de confiance) et lâarticle 99 (Chapitre 24 : Motion de censure) de sorte que la version officielle du RIAN ne comporte plus aujourdâhui de dispositions concernant lâengagement de la responsabilitĂ© du Gouvernement devant lâAssemblĂ©e nationale. Comment cela a-t-il pu se rĂ©aliser ? Sâagit-il dâun oubli en dĂ©pit du retour du poste de Premier Ministre ? A ce propos, on peut comprendre pourquoi au dĂ©but de la XIV LĂ©gislature, des dĂ©putĂ©s ont tentĂ©, en dehors de la procĂ©dure constitutionnellement fixĂ©e, de modifier le rĂšglement intĂ©rieur qui est pourtant une loi organique.
En plus de contrĂŽler le dĂ©lai, le Premier Ministre dĂ©tient, au titre de lâarticle 85 de la Constitution, un privilĂšge en matiĂšre de procĂ©dure lĂ©gislative. Ainsi, « lâinscription, par prioritĂ©, Ă lâordre du jour de lâAssemblĂ©e nationale dâun projet ou dâune proposition de loi ou dâune dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale, est de droit si le PrĂ©sident de la RĂ©publique ou le Premier ministre en fait la demande ». Mieux pour le « nouveau » Gouvernement, « une motion de censure ne peut ĂȘtre dĂ©posĂ©e au cours de la mĂȘme session ».
DâoĂč, lâintĂ©rĂȘt de tenir la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale au-delĂ de la session ordinaire unique 2023-2024 dont la clĂŽture est prĂ©vue le 30 juin 2024. A coup sĂ»r, cela Ă©viterait Ă lâactuel Gouvernement dâessuyer une seconde motion de censure durant la prochaine session ordinaire unique (2024-2025). Bien plus, lâopposition, prĂ©sentement majoritaire Ă lâAssemblĂ©e nationale, aura sans doute lâintelligence, de ne pas renverser le Gouvernement Ă une date qui lui sera Ă©galement fatale. Car en mi-septembre 2024, soit Ă lâexpiration des « deux premiĂšres annĂ©es de la lĂ©gislature », « le PrĂ©sident de la RĂ©publique peut, aprĂšs avoir recueilli lâavis du Premier Ministre et celui du PrĂ©sident de lâAssemblĂ©e nationale, prononcer, par dĂ©cret, la dissolution de lâAssemblĂ©e nationale (âŠ). Le dĂ©cret de dissolution fixe la date du scrutin pour lâĂ©lection des dĂ©putĂ©s. Le scrutin a lieu soixante (60) jours au moins et quatre-vingt-dix (90) jours au plus aprĂšs la date de publication dudit dĂ©cret ».
Par ailleurs, une dissolution ainsi rĂ©flĂ©chie nâaurait-elle pas une consĂ©quence inattendue sur lâadoption du projet de loi de finances de lâannĂ©e 2025 ? Le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne pourrait-t-il, avec lâonction du Conseil constitutionnel, recourir aux ordonnances pour mettre en vigueur le projet de loi de finances ?
Lâautre considĂ©ration de taille, câest quâau lendemain du vote de la motion de censure, le PrĂ©sident de la RĂ©publique a le pouvoir de renouveler sa confiance au Gouvernement strictement composĂ© Ă lâidentique, câest-Ă -dire sans aucun changement. Il sâagirait dâune simple reconduction du Premier Ministre, des ministres et des secrĂ©taires dâEtat. Par consĂ©quent, la destitution du Gouvernement par la censure dâune politique gĂ©nĂ©rale est sans effet utile. Certes, le Gouvernement est politiquement dĂ©savouĂ© mais sa survie nâest pas juridiquement compromise.
Au bout du compte, le PrĂ©sident de la RĂ©publique a le dernier mot en cas de destitution du Gouvernement Ă travers lâadoption dâune motion de censure dirigĂ©e contre la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale du Premier Ministre. En attendant la rĂ©alisation dâune telle hypothĂšse, chaque Ă©tat-major parlementaire est libre de faire peur Ă lâautre en jouant sur une corde raide de la dĂ©claration de politique gĂ©nĂ©rale du Premier Ministre.
Par Meissa DIAKHATE
Agrégé de Droit public
Conseiller en Organisation
