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Tract – En parcourant le journal Le Témoin du jeudi 09 novembre 2023, on reste encore estomaqué de ce qui se passe chez nous, au Sénégal : 275 personnes parties de Bargny ont péri, loin de chez eux, au large des côtes mauritaniennes. De ce naufrage, il nous revient 25 rescapés. Le reste – les images des corps repêchés – est insoutenable. Comme depuis quelques mois, les complaintes n’arrêtent pas de s’entrechoquer au ressac de l’Atlantique qui, subitement, semble ne faire plus cadeau aux candidats à l’immigration clandestine, agglutinés comme ‘humaine-sardine’ à bord de pirogues destinées pourtant – Ô, détournement d’objectif – à la pêche… au poisson.

Plutôt, ces embarcations tanguant vers les horizons incertains,  c’est devenu des conduits empoisonnés pour les jeunes acheminés dans un tourbillon d’espérance inouïe, puis catapultés dans une tempête de rêve instantané. Alors, à la lueur des milliards d’étoiles scintillant au firmament, des myriades de drogues d’illusions, entretenues depuis la berge de leur vie de jeunes ayant perdu les repères de l’existence, les harponnent pour les engloutir au fond de la grande étendue bleue. Ciel !

Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? A ces séries de drames qui ne disent pas leur nom. Le Sénégal souffre-t-il ‘en profondeur’ sans que l’on ne perçoive ce fléau qui nous noie dans l’expectative ?

En tout état de cause, nous sommes dans un pays glissé au milieu d’un brouillard politico-social, en perte de dialogue général, en stress communautaire et ressentiments collectifs menant une partie de la jeunesse… à la dérive. En haute mer.

Ces naufrages constants démontrent une population affaiblie dans son pouvoir d’achat et très soupçonneuse envers l’avenir. Et, c’est à travers cette jeunesse que clignotent tous les radars qui se signalent au-delà de nos côtes, à l’international, pour dire en termes simples que le Sénégal souffre, – en évitant de formuler le vocable voguant « à l’agonie » ?

On a laissé cette jeunesse investir à outrance la politique, on oubliant les volets éducation et social qui nous exposent aujourd’hui tout ce désastre. Même si, le gouvernement a annoncé avoir créé des milliers d’emplois, le problème, il faut le dire, reste entier. Parce que, c’est de cela dont il s’agit. Pour retenir la jeunesse, il faut lui permettre d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent, et empêcher leurs quelques francs CFA gagnés, dans un commerce à la criée, de se fondre dans l’océan.

Même si, dernièrement, le président Macky Sall a émis son incompréhension qu’à la lumière des moyens dont sont dotés les services de renseignement, les garde-côtes, la gendarmerie entre autres, que les jeunes s’amassent encore dans des pirogues bondées de monde pour prendre la mer au nez et à la barbe des services de protection de la Marine nationale qui bénéficient pourtant de soutien international, cela n’absout pas les errements du gouvernement sénégalais sur ce cas cruellement pathétique.

Ainsi, les voies et moyens qu’il faut trouver pour venir à bout de filets de cette escapade migratoire sont-ils militaires ? Peut-on « neutraliser » à l’asphyxie des jeunes qui ne respirent plus l’oxygène d’un Sénégal qui ne semble pas émerger pour eux ? Appeler les chefs militaires à investir les mers, à la chasse aux migrants comme si c’était des bandes de terroristes, c’est quand même un peu trop, non? Et pour l’anecdote, sous d’autre cieux plus à l’ouest que nous, quand on dit ‘neutraliser les terroristes’, il s’agit tout simplement de les faire passer de vie à trépas : Macky ne compte tout de même pas enfiler ce registre avec les migrants clandestins ? Nous ne le croyons pas.

Parce qu’après la maitrise des manifestations, les emprisonnements jusqu’à celle du leader de Pastef, les vérités accablantes du quotidien ont voix au chapitre. Pour dire que la répression farouche ou effarouchée ne mène nulle part, si ce n’est à faire emprunter, aux réprimés, d’autres dédales incontrôlés de la marche des sociétés.

Evidemment, à la logique de l’arrestation des manifestants, il faut tenter de noyer le poisson émergent, pardon l’ »émigrant énervant » dans l’eau. Les sirènes des flics et autres pandores ayant trop sifflé pour les mettre « hors d’état de nuire », les sirènes des mers, elles, ont déjà pris le relais pour les envoûter. De ce fait, en lieu et… plage de « neutralisation », nous pensons qu’il faut favoriser la voie du désenvoutement. Amener la jeunesse au « dialogue » ou « assises nationales », sans clivage, sur le rivage d’un fameux «ndëpp» national.

Pourtant, le gouvernement qui avait annoncé, par la voix du président Macky Sall, comprendre ces ados à la barbe fraiche après les intenses manifestations de 2021, n’a pas su œuvrer (ou manœuvrer ?) intelligemment pour faire sentir, à cette jeunesse, les effluves d’un meilleur avenir, malgré les vapeurs annonciatrices d’un Sénégal pétrolifère et de gazier. Les gouvernants n’ont pas été très habiles dans la capitalisation sur ces aubaines pour formuler les échanges sincères, créant ainsi une dynamique plus favorable socialement et économiquement.

Ces jeunes qui s’en vont sont comme les vagues d’une mer déferlante en pleine catastrophe naturelle. Et, comme le dit l’adage, on ne peut arrêter la mer avec ses bras.

Au total, il est vraiment incompréhensible qu’on en arrive là. Parbleu, il ne s’agit pas là de se plaindre. Il s’agit de prendre cette affaire au sérieux. Il n’est jamais trop tard pour rectifier le tir. Pour un Sénégal dont les citoyens émergent des eaux, et non s’y immergent. Au risque de leur vie.

Cheikh Tidiane Coly Al Makhtoum

Directeur de Publication de Tract