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Arrestation de Pape Alé Niang, assises de la presse, grille salariale des professionnels des médias… : l’interview-vérité de Mamadou Thior

https://actusen.sn L’arrestation du journaliste Pape Alé Niang n’est pas du goût du président du Conseil pour l’Observation des Règles d’Éthique et de Déontologie dans les Médias au Sénégal (Cored). Mamadou Thior, dans cette interview, dénonce un recul démocratique, soulignant qu’il n’avait jamais pensé que 18 ans après 2004, un journaliste sénégalais allait être emprisonné pour un délit de presse. Le président du Cored regrette aussi la non applicabilité, par tous les patrons de presse, de la grille salariale des professionnels des médias après les conventions collectives. Il est aussi revenu sur la nécessité de tenir des assises de la presse pour assainir davantage le secteur, même si, dit-il, des efforts sont faits. Le rapport entre la presse en ligne et les réseaux sociaux l’appel à candidature pour désigner les Dg des médias publics, la durée de leur mandat, sont, entre autres sujets évoqués par Mamadou Thior.

Source A :   L’actualité est aussi marquée par l’arrestation d’un journaliste. Quel est votre commentaire sur l’affaire d Pape Alé Niang ?

Mamadou Thior  :  Condamner fermement ! Parce que je n’aurai jamais pu penser qu’après 2004, nous allons revivre le même scénario, 18 ans plus tard. Délit de presse, emprisonnement, vraiment on doit dépasser cela. Nos députés ont refusé de voter pour dépénaliser le délit de presse évoquant que nous, journalistes, voulons être au-dessus des lois. Ce n’est pas cette lecture qu’il faut en avoir. Il faut savoir qu’une démocratie, elle va de l’avant. Et dans les démocraties modernes, un délit de presse ne mène pas un journaliste en prison. Ce n’est pas acceptable ! Je pense que le Sénégal ne peut faire l’économie de tout cela. Il faut vraiment enlever ça de notre justice et se conformer aux standards internationaux.

Source : Faites-vous partie des gens qui pensent que cette arrestation est arbitraire?

Mamadou Thior  :  « Oui ! Je le pense. D’autant plus que quand on regarde au départ, en termes de charges et jusqu’à son mandat de dépôt, les choses ont évolué. Apparemment, le procureur voulait charger pour qu’il n’échappe pas au mandat de dépôt. On aurait pu faire l’économie de ne pas l’envoyer en prison et s’ils estiment qu’il a fauté, le contrôle judiciaire est là. C’est une garantie. Mais quand vous mettez un journaliste en prison, vous ne pouvez pas empêcher l’image du Sénégal d’être ternie à l’échelle internationale. Depuis dimanche on ne parle que de ça. C’est une très mauvaise publicité, à l’image de notre démocratie.

Source A  : Que répondriez-vous aux personnes qui pensent que ce que fait Pape Alé Niang ressemble plus à de l’activisme qu’à du journalisme ?

Mamadou Thior  :  Pourtant quand l’actuel président était de l’autre côté, ça les arrangeait. J’ai entendu certains gens du pouvoir décrier ça. On peut reconnaître à Pape Alé Niang d’être sur une même ligne. C’est-à-dire, d’être anti-pouvoir. Parce qu’il l’a fait au temps du Pds et Macky en a bénéficié. Donc, aujourd’hui que ça ne les arrange pas, le décrier on peut le comprendre et on peut en discuter. Mais de là à le mettre en prison, je pense que c’est trop ! C’est vrai qu’il y a des médias qui ont pris l’option d’avoir une appartenance colorée. Il y a des gens qui le font et qui s’assument. Il ne faut pas leur chercher la petite bête. «Quand on est formé à bonne école, il faut savoir qu’on est tenu de contextualiser, voir est-ce que l’info est bonne à dire, pensez aux conséquences que cela peut engendrer. Ce sont des paramètres dont il faut tenir en compte. C’est une responsabilité individuelle. »

Source A : Ne pensez-vous pas que malgré tout, les journalistes devraient être beaucoup plus prudents ?

Mamadou Thior  : C’est une question de responsabilité. Il y a des informations qui peuvent être sensibles souvent ; il faut savoir comment les traiter. C’est juste ça. Nous n’apprenons rien aux consœurs et confrères.  Quand on est formé à bonne école, il faut savoir qu’on est tenu de contextualiser, voir est-ce que l’info est bonne à dire, penser aux conséquences que cela peut engendrer. Ce sont des paramètres dont il faut tenir en compte. C’est une responsabilité individuelle. Comme nos enseignants nous l’ont toujours dit : ‘‘aucun reportage ne vaut la vie !’’ Il faut faire son reportage et rester en vie. Il n’y a pas à être téméraire au point de se sacrifier ou de compromettre sa liberté. Je pense que nous ne devons pas le perdre de vue.

Source A : Si vous étiez à la place de Pape Alé Niang, donneriez-vous ces informations dites ‘‘secret-défense’’ ?

Mamadou Thior  :   Oui ! S’agissant de l’histoire de l’enquête interne de la Gendarmerie, les bons journalistes de ce pays doivent creuser pour voir ce qu’il en est réellement. Au sein de nos forces de défense et de sécurité, c’est des hommes avec un grand H, des hommes de valeur. Donc, s’il y a un soupçon de complot pour des intérêts, je pense que la presse doit l’exposer au grand jour pour permettre aux autorités de prendre les dispositions qu’il faut.  On ne déshonore ni notre armée ni la gendarmerie. Donc, si j’étais à sa place j’aurais publié l’information car c’est une information d’intérêt public. Dans la charte des journalistes du Sénégal, le premier point, c’est l’intérêt public. Le droit du public à avoir une information juste et équilibrée. C’est une composante fondamentale qu’il ne faut pas perdre de vue. Cela prime sur toute autre considération. Cela veut dire que tant que le public a le droit de savoir, il ne doit pas y avoir de barrières.

Source A : Pour en venir aux assises nationales de la presse,pourquoi sont-elles nécessaires ?

Mamadou Thior  :  Parce que la profession est à la croisée des chemins. Nous sortons d’une décennie très difficile. C’est la décennie 2010-2020. Notre code de la presse a été chahuté pendant 7 ans et il est resté lettre morte à l’Assemblée nationale à cause justement de ce qu’on appelle la dépénalisation ou déprisonnalisation du délit de presse. Donc cela a changé l’environnement médiatique sénégalais parce qu’il y a beaucoup de non-professionnels qui sont venus envahir notre secteur, finissant de ternir notre image. Donc, il est bon de s’asseoir pour définir qui est journaliste et qui ne l’est pas, et qui est technicien des médias. Beaucoup s’arrogent le titre de journalistes alors qu’ils ne le sont pas en réalité. C’est ce que nous voulons redéfinir à la lumière des grands changements qui se sont opérés pour enclencher un nouveau départ. La presse a un mot à dire et il faut que nous puissions entre temps extirper de nos rangs ce qu’on appelle les brebis galeuses.

‘’Nous allons vers les Assises de la presse, parce que la profession est à la croisée des chemins. Nous sortons d’une décennie très difficile. C’est la décennie 2010-2020’’

Source A  : N’est-ce pas surtout dans un monde suspendu aux réseaux sociaux…

Mamadou Thior  :  Effectivement. C’est à la fois une opportunité, un problème et un défi à relever. Parce que tous les médias sont sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Mais il faut en faire un bon usage. C’est pourquoi dans le cadre du code de la presse qui nous régit tous, on a fait en sorte que les médias en ligne soient professionnels parce qu’on note souvent qu’il y a un mélange de genre entre ce qu’on appelle presse en ligne et réseaux sociaux. Pour ce qui est des médias en ligne, pour les professionnaliser, il y a un certain nombre de dispositions dans le cadre du code de la presse  : ‘’qu’il y ait trois journalistes formés à bonne école et qu’ils soient diplômés’’. Nous pensons qu’avec trois journalistes de ce genre, un site peut être le plus professionnel possible d’autant que ces médias ont leur mot à dire et on ne peut pas faire l’amalgame avec les réseaux sociaux pour les clouer au pilori. Ça aussi c’est inacceptable.

Source A  : Il y a aussi des journalistes citoyens qui y jouent un rôle ?

Mamadou Thior  : Oui ! Il y a les journalistes citoyens et c’est à la faveur de la montée de la technologie. Aujourd’hui, quand quelque chose se passe tout le monde se transforme en journaliste mais tout le monde n’est pas journaliste. Parce que c’est un métier qui n’est pas que de collecte et de diffusion. Il y a la composante du traitement de l’information et c’est à ce niveau que nous devons montrer aux gens que ce métier obéit à des règles qu’il ne faut pas négliger. Quand vous voyez ces dérives qui sont notées c’est parce que les gens sautent souvent l’étape du traitement de l’information et ne font que collecter et diffuser. Ce qui est à la portée de tout le monde ; donc ces journalistes citoyens sont des gens à professionnaliser parce qu’ils font partie de l’écosystème médiatique et il ne faut pas les ignorer. Mais il s’agira de faire en sorte que nous les prenons sous notre aile pour leur montrer le bon usage de notre profession.

Source A : Comme chez les avocats, peut-on s’attendre à un Ordre de la profession?

Mamadou Thior  : Pour l’instant, on n’a pas d’Ordre. On a par exemple le CORED. Quand nos aînés mettaient en place le CORED, justement ils avaient pensé à un Ordre. Mais ils ont dit qu’il faut laisser ça aux avocats d’autant que c’est assez contraignant. Mais l’idée continue à faire son bonhomme de chemin même si, pour l’instant, le CORED est en train de faire ce qu’on appelle l’autorégulation. C’est-à-dire c’est nous dans nous. Sans l’apport de qui que ce soit, nous sommes assez majeurs pour pouvoir traiter nos problèmes en toute responsabilité. Donc, je pense que pour l’instant on va laisser le CORED jouer son rôle. On ne sait pas trop, peut-être qu’avec l’évolution des choses, on peut aller vers un ordre ».

«Seuls les moins mauvais vont rester dans le métier»

Source A  : Justement, où en êtes-vous avec le code de la presse ?

Mamadou Thior  : Le code est appliqué. La dernière fois, c’était la carte nationale de presse qui va entrer en vigueur le 01 décembre 2022 ; je pense qu’il s’agira de parachever le processus. Et cela va permettre d’identifier qui est qui. Comme je vous disais sur la décennie 2010-2020, beaucoup de non-professionnels nous ont envahis. Il s’agira, pour le moment, de faire le tri et de sortir tous ces gens qui n’ont pas leur place dans le métier à travers cette carte nationale de la presse. Et il faut noter que le processus est rodé parce qu’on est à plus de 1200 cartes qui ont été distribuées. Par exemple, nous au CORED, en termes de demande pour ce qui est du quitus on est à plus de 3000 demandes. Donc cela veut dire que des gens sont recalés au cours de ce processus. Parce que le processus est assez sélectif et nous voulons faire en sorte que les moins mauvais restent dans la profession.

Source A  : Mais les enjeux tournent autour de la publicité aussi. Qu’en est-il ?

Mamadou Thior  :   Sur le code de la publicité, nous avons récemment rencontré le ministre et bientôt, cela va être dans le circuit du gouvernement avant son adoption en Conseil des ministres puis à l’Assemblée nationale. Donc, cela va beaucoup aider les médias surtout du côté des privés à trouver leurs comptes dans ce secteur parce qu’à côté de la publicité, nous allons vers le financement de l’audiovisuel public. C’est-à-dire les organes comme la RTS seront subventionnés et elle va se délester d’une bonne partie de la publicité pour permettre aux médias privés de se partager cette manne. Le fonds d’appui et du développement de la presse est une avancée majeure parce qu’au-delà de l’aide qui est dépassée, maintenant, annuellement l’État continue à donner un petit financement ; et au-delà de ça, quand on est une entreprise, on peut élaborer un bon projet et aller vers le fonds pour que le fonds finance ou serve de garantie au niveau des banques pour lever des fonds pour faire de l’investissement. Donc, il y a beaucoup de mécanismes sur lesquels on réfléchit pour faire en sorte que cette profession retrouve son lustre d’antan.

«Il est temps que tous les patrons de presse appliquent la grille salariale des professionnels des médias»

 

Source A  : Quid de la grille salariale des professionnels des médias si l’on sait que les jeunes reporters sont souvent exploités dans leurs organes ?

Mamadou Thior  :  Cela est réglé dans le cadre de la convention collective et c’est plus le SYNPICS (Syndicat des Professionnels de l’Information et de la Communication du Sénégal) qui s’occupe de ces aspects-là et dans la nouvelle convention qui est en vigueur depuis l’année dernière, parce qu’avec la covid -19 il y a avait un certain moratoire accordé aux patrons de presse, on avait valorisé les salaires des professionnels des médias. Quand vous regardez la convention par rapport à ce qui était là vous verrez qu’il y a des efforts qui ont été faits. Mais le problème est que ce n’est pas appliqué par tous les patrons de presse du privé alors qu’il est temps qu’ils l’appliquent. L’exploitation des jeunes reporters est inacceptable mais je pense que c’est un combat que nous allons tous mener pour faire en sorte que les gens aient des salaires décents.

SourceA : S’agissant des médias publics, peut-on s’attendre à ce que leurs Dg puissent être choisis suivant un appel à candidature et quelle serait la durée de leur mandat ?

Mamadou Thior  : Nous avons proposé cela et ce n’est pas quelque chose de nouveau. Au Bénin, nous l’avons et un peu partout dans la sous-région. Les gens font un appel à candidature. Et à l’issue de cet appel à candidature, trois noms sont retenus et on le soumet au Président qui choisira un parmi ses trois. Parce que cela a l’avantage de mettre à l’aise les manageurs de ces organes et ils ne sont pas politiquement colorés. Ils ne sont pas sous la pression de leur parti politique ou même d’autres groupes de pression. A l’instar d’autres régions, le Sénégal ne peut plus faire l’économie d’un appel à candidature. Au vu de l’évolution du secteur, il est temps qu’on aille vers cela et que ces organes soient dirigés par des gens que nous pensons avoir un très bon profil en termes de management. Quant au mandat, trois ans renouvelables. Au bout de trois ans, s’il donne satisfaction, on renouvelle. En tout cas, maximum 6 ans pour prendre quelqu’un d’autre. En fait, le fait de durer à la tête d’une entreprise de presse, c’est malsain. C’est comme l’alternance démocratique de nos Etats ; au bout de 10 ans, il faut faire place à quelqu’un d’autre parce que les gens ont envie de goûter à autre chose. L’alternance, c’est ce qui fait la démocratie. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il faut l’encourager partout ; pas seulement sur le plan politique, même à la tête des syndicats. Parfois, on voit un syndicat dirigé par la même personne pendant plus de dix ans. C’est toxique! A la limite les gens ne le disent pas, mais ça finit par un découragement dans les rangs ». Propos recueillis par Amadou Dia