UN GRAND CHAMBARDEMENT EST EN GESTATION PAR ABDOUL ALY KANE
LeTemoin-Le Fonds monรฉtaire international (FMI) vient de revoir ร la baisse ses prรฉvisions de croissance et le risque de rรฉcession se prรฉcise pour de nombreuses รฉconomies ร
travers le monde.
Le Fonds monรฉtaire international (FMI) vient de revoir ร la baisse ses prรฉvisions de croissance et le risque de rรฉcession se prรฉcise pour de nombreuses รฉconomies ร travers le monde.
Le Covid avait servi de dรฉclencheur en ce quโil avait donnรฉ un brutal coup dโarrรชt au fonctionnement de la machine รฉconomique mondiale par le biais du confinement des populations, de la baisse de la demande mondiale de biens et de la rupture des chaรฎnes dโapprovisionnement industrielles dans le monde.
La guerre russo-ukrainienne a mis en รฉvidence la dรฉpendance de lโรฉconomie du monde, de lโEurope particulier, aux matiรจres essentielles ร lโagriculture et ร lโindustrie mondiale, europรฉenne en particulier, en provenance des pays belligรฉrants.
Cette guerre a alimentรฉ et alimente encore une inflation mondiale centrรฉe sur les prix des matiรจres premiรจres mais รฉgalement des produits alimentaires du fait de lโรฉnergie.
Or, on sait que lโindustrie cโest dโabord lโรฉnergie en ce que cette derniรจre est transversale ร lโensemble du processus industriel, du transport ร la transformation de matiรจres.
Au plan รฉnergรฉtique, lโAllemagne, principale puissance รฉconomique de lโEurope, dรฉpend pour environ 40 % du gaz russe sous sanctions occidentales et menaces sur les infrastructures de conduites (Nord Stream).
Privรฉe de gaz russe, et pour ne pas entrer en rรฉcession, lโรฉconomie allemande est contrainte de se replier sur le gaz de schiste amรฉricain dont elle se plaint de la chertรฉ, et sur ses centrales ร charbon.
LโAllemagne, rappelons-le, est la premiรจre รฉconomie dโEurope et la 4รจme du monde, derriรจre les Etats-Unis, la Chine et le Japon, dโoรน un risque de rรฉcession รฉconomique รฉtendu au monde entier et dโabord ร lโEurope.
Au-delร de cette derniรจre, la guerre et les sanctions et rรฉpliques consรฉcutives ont cassรฉ les circuits รฉconomiques, financiers et monรฉtaires traditionnellement en force dans le monde occidental, en Europe plus spรฉcifiquement.
Tout cela fait quโon assiste ร une sorte de grand chamboulement multisectoriel. Au plan monรฉtaire, le dollar nโest plus la seule monnaie de transaction commerciale de rรฉfรฉrence depuis que la Russie a exigรฉ le paiement de son pรฉtrole en rouble aux pays jugรฉs ยซ inamicaux ยป
Le pรฉtrole russe est vendu en roupies ร lโInde qui le revend plus cher ร lโAllemagne qui perd de sa compรฉtitivitรฉ.
Le paiement du gaz et du pรฉtrole russes en rouble exigรฉ aux pays non amis a renforcรฉ la monnaie russe et abaissรฉ lโeuro sur le marchรฉ des changes, compte tenu de la nรฉcessitรฉ pour les pays de lโEurope dโacheter des roubles contre lโeuro pour payer le pรฉtrole et le gaz. Le gaz et le pรฉtrole russe sont รฉgalement vendus aux pays ยซ amicaux ยป dans leurs monnaies nationales.
En zone euro, la question de la politique monรฉtaire, antรฉrieure au conflit, est ร relier ร la faiblesse de convergence entre les รฉconomies dont certaines, trรจs endettรฉes (Grรจce, Italie, Espagne) cherchent des ressources financiรจres ร bas coรปt (en termes de taux dโintรฉrรชts), et dโautres, non endettรฉs (Allemagne) ร coรปts de production รฉlevรฉs sont davantage orientรฉs vers le freinage de la demande de consommation que provoquent des taux dโintรฉrรชts bancaires peu รฉlevรฉs.
Lโinflation europรฉenne qui rรฉsulte ร lโorigine dโune politique monรฉtaire expansive de la Banque Centrale Europรฉenne pour refinancer lโendettement des Etats (rachats massifs dโobligations sur les marchรฉs par BCE), est aujourdโhui amplifiรฉe par les tensions sur les matiรจres stratรฉgiques (pรฉtrole, gaz, engrais, cรฉrรฉales etc.) nรฉes de la guerre et des sanctions prises ร lโencontre de la Russie.
La BCE est aujourdโhui prise en รฉtau entre une forte dรฉcision de hausse des taux dโintรฉrรชt pour lutter contre lโinflation (sa principale mission), ร lโinstar de la Banque centrale amรฉricaine (FED), et le maintien des taux dโintรฉrรชt ร un niveau bas permettant de faire face aux charges financiรจres lourdes parce quโaffรฉrentes aux obligations indexรฉes sur lโinflation et รฉmises par les Etats endettรฉs de la zone euro.
Confrontรฉe ร une forte inflation (9,1 % contre les 2 % statutaires ร moyen terme fixรฉs par ellemรชme), la BCE a rรฉcemment initiรฉ un resserrement de sa politique monรฉtaire.
Lโeuro est en dessous de 0.99$ pour la premiรจre fois depuis 20 ans du fait du retard dans les mesures de compression de lโinflation. La politique de lโeuro fort a vรฉcu.
Renversement dโalliances en perspective
Au plan รฉnergรฉtique, la politique dโapprovisionnement mondial en pรฉtrole, jadis contrรดlรฉe par les USA via lโArabie saoudite, semble dรฉsormais dรฉcidรฉe en solo par les pays de lโOPEP + comprenant la Russie. Des pourparlers seraient engagรฉs entre lโArabie Saoudite et la Chine pour lโachat de pรฉtrole en yuan.
La fin de non-recevoir opposรฉe ร la demande du Prรฉsident Biden dโaugmenter la production de brut pour en faire baisser le prix, est un exemple รฉdifiant sur les renversements dโalliances en perspective.
Au plan social, les consรฉquences de la hausse des prix sur le pouvoir dโachat ont gรฉnรฉrรฉ des mouvements revendicatifs de plus en plus populaires. Des populations qui demandent par consรฉquent lโarrรชt des sanctions prises contre la Russie pour juguler lโinflation. Elles rรฉclament aussi une contribution des multinationales, considรฉrรฉes comme formant une oligarchie, au maintien du pouvoir dโachat et de lโemploi.
La recherche du profit maximal a, en effet, contribuรฉ ร la dรฉsindustrialisation de lโEurope synonyme de transfert de pans entiers des รฉconomies occidentales vers les pays dits รฉmergents, qui sont devenus en rรฉalitรฉ des acteurs clรฉ de lโรฉconomie mondiale (Brรฉsil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud ou BRICS).
En Afrique, les effets de la guerre en Ukraine sur lโรฉnergie et lโalimentation sont venus sโajouter aux perturbations des chaรฎnes dโapprovisionnement dรฉcoulant de la lutte contre le Covid-19.
Lโembargo sur le pรฉtrole russe et le refus des autres pays producteurs dโaugmenter leur production ont crรฉรฉ un dรฉsรฉquilibre entre lโoffre et la demande, source dโenvol du prix du baril, favorable aux pays africains producteurs, mais dรฉfavorable aux pays importateurs qui voient leurs budgets exploser via le renchรฉrissement de lโรฉnergie (subventionnรฉ) et la hausse du dollar, monnaie de transaction du pรฉtrole.
Pour lโAfrique, la principale consรฉquence sera, dans un avenir proche, lโรฉdiction de nouvelles rรจgles en matiรจre de coopรฉration internationale au regard de cette multipolaritรฉ en gestation, et de la politique industrielle ร mener pour sortir de son impasse actuelle.
Comme lโa si bien rรฉsumรฉ Dr Carlos Lopes, secrรฉtaire exรฉcutif de la Commission รฉconomique pour lโAfrique des Nations unies, ยซ LโAfrique va devoir passer dโun modรจle de croissance pour partie financรฉ par le prix des matiรจres premiรจres et une demande en hausse, mais nโoccupant quโun pour cent de la main dโลuvre du continent, ร un modรจle de transformation dans lequel ces ressources ne constituent quโun ingrรฉdient parmi dโautres et dont le fer de lance est lโindustrialisation ยป.
En dรฉfinitive, le grand chamboulement, voire chambardement, sโeffectue sous nos yeux dans un climat menaรงant de conflit nuclรฉaire.
Ce conflit nโest pas seulement le plus important en Europe depuis la fin de la Deuxiรจme Guerre mondiale. Il est surtout celui qui dรฉterminera en grande partie la nouvelle configuration du commerce mondial et, partant, des institutions qui seront crรฉรฉes pour sanctionner la multipolaritรฉ en perspective.
LโEurope, les USA, la Russie, la Chine et les pays รฉmergents sont en train de redessiner une nouvelle carte mondiale des chaรฎnes dโapprovisionnement en matiรจres premiรจres, des circuits de distribution, du systรจme monรฉtaire et financier quโils envisagent de bรขtir parallรจlement ร celui adossรฉ au dollar amรฉricain.
Avec les capacitรฉs destructrices de lโarsenal nuclรฉaire multipliant par 2000 la puissance des bombes larguรฉes ร Hiroshima et Nagasaki, il est รฉvident quโil nโy aurait plus personne dans aucun des camps belligรฉrants pour crier victoire en cas de conflit nuclรฉaire.
A notre sens, la raison devrait prรฉvaloir au regard de la capacitรฉ dโabsorption des peuples en matiรจre de dรฉsastres et de souffrances humaines.
3000 morts, cโest le bilan macabre du 11 septembre difficilement digรฉrรฉ par les USA et le monde.
Cโest ร peu prรจs le bilan du bateau le Joola (2000 morts officiels), rendant les autoritรฉs รฉtatiques frileuses quant au renflouement du bateau 20 ans aprรจs, car redoutant le choc psychologique sociรฉtal.
De part et dโautres des buts de guerre sont fixรฉs. Nous estimons que, lorsquโils seront atteints, les compromis seront trouvรฉs et la paix retrouvรฉe.