DÉBOULONNAGE DES STATUES, ATTENTION AU MANICHÉÏSME PAR L’ÉDITORIALISTE DE SENEPLUS, SERIGNE SALIOU GUÈYE

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DÉBOULONNAGE DES STATUES, ATTENTION AU MANICHÉÏSME PAR L’ÉDITORIALISTE DE SENEPLUS, SERIGNE SALIOU GUÈYE

EXCLUSIF SENEPLUS – La moralisation de l’histoire est un pari risqué – Il faut ajouter à la mémoire coloniale une nouvelle mémoire nationale plutôt que d’empêcher la pluralité des regards

– INTERVIEW DE SERIGNE FALLOU DIENG

Le déboulonnement des statues bat toujours son plein. Serigne Fallou, président du Cercle des marabouts soufis, ne cautionne pas ce lynchage statuaire débridé constaté depuis la mort de George Floyd. Plutôt que de détruire nos statues, il alerte sur le danger du manichéisme qui embrouille les esprits.

SenePlus  : Le phénomène viral de déboulonnement des statues entachées n’épargne pas le Sénégal plus précisément celle de Faidherbe dont la statue trône à l’entrée de l’île de Ndar. Votre appréciation ?

Serigne Fallou Dieng  :  Retirer une statue n’est pas la solution, c’est au contraire un acte de colère qui ouvre la boîte de Pandore du révisionnisme historique. Partout dans le monde, depuis la mort de George Floyd et l’internationalisation du mouvement Black Lives Matter, des statues d’esclavagistes, de colonialistes et de suprémacistes blancs sont tombées. Ces statues sont déboulonnées en raison de la violence coloniale, du racisme et des actions de déshumanisation criminelle et ségrégationniste attribuées à ces personnages controversés qui symbolisent ces statues lynchées. Au Sénégal comme en France à Lille, la statue du général Faidherbe fait débat. Certes Faidherbe est connu pour être le héros de la bataille de Bapaume mais il est aussi et surtout connu pour ses conquêtes coloniales très sanguinaires entachées de racisme et de déshumanisation en Afrique. Le collectif «Faidherbe doit tomber» se bat depuis deux ans pour retirer la statue du colonisateur qu’il considère comme avant tout un criminel colonisateur et raciste. Le collectif déplore le fait que nulle part n’est mentionné, sur sa statue, ce passé. Mais il ne faudrait pas s’offenser de tout et rêver de tout interdire au nom des sensibilités et des identités.
Déboulonner une statue est un geste de colère, donc d’émotion, qui prive les générations à venir de leur droit de savoir et de mémoire. C’est en croisant la statue de Faidherbe que l’on peut expliquer aux enfants et adolescents non seulement ce qu’il fut mais aussi le contexte de son époque. Il en va de même pour Voltaire et Schœlcher dont le discours au Sénat pour faire voter l’abolition de l’esclavage mérite d’être lu et relu bien que l’on ne puisse pas nier ses négociations pour indemniser les colons. L’abolition avait un prix, en 1848 ! Les statues et autres œuvres d’art qui dérangent par ce qu’elles rappellent de triste mémoire peuvent fort bien, comme en Hongrie, rejoindre un musée qui permet d’expliquer les années passées et leur contexte. Nous considérons que la moralisation de l’histoire est un pari risqué qui ne se réaliserait jamais par des conceptions instantanées et des visions décontextualisées. Donc, c’est trop difficile de purifier l’histoire et la culture dans la mesure où personne ne serait en mesure de s’ériger en juge implacable de l’histoire.

Mais ne faut-il pas réécrire notre histoire sujette à des controverses d’essence communautaire ?

C’est le travail herculéen du professeur Iba Der Thiam. Au Sénégal, on peine à avoir une mémoire historique commune comme pas plus qu’une histoire générale commune. On échoue à tout ! On ne pense plus notre histoire comme une histoire commune, mais comme une sommation d’histoires communautaires. Nous ne sommes plus capables de faire la part entre ce que quelqu’un a apporté de bien ou de moins bien, fût-il un colon, à l’ensemble de la communauté nationale. Chacun regarde ce qui l’arrange en fonction d’une facette de son identité ou de son appartenance communautaire.
Nous devons créer de nouvelles statues, si possible, plus nationalistes en l’honneur des figures spiritualistes et religieuses qui ont participé à l’émancipation de notre nation et su construire un nationalisme regardant l’avenir tout en refusant de s’enfermer dans le passé rétrograde et dégradant. Faidherbe devrait avoir en face dans le jardin une statue Cheikhoul Khadim dont la présence historique au bureau du gouverneur a été émaillée d’incidents surhumains et une autre de Cheikh Oumar Al Foutiyou Tall qui a su marquer l’histoire d’une pierre indélébile. Il faut ajouter à la mémoire coloniale une nouvelle mémoire nationale plutôt que d’empêcher la pluralité des regards.
J’ai déploré la remise en question du « roman nationale » lorsque le professeur Iba der Thiam échoua de susciter une chaleur nationale autour de son œuvre « Histoire générale du Sénégal ». J’ai aussi déploré le fait que son œuvre historique n’ait pas pu créer un consensus national et qu’en conséquence, au Sénégal, les histoires remplaceraient l’histoire et l’histoire générale.
J’ai ajouté qu’après la remise en question de ce «roman national», vient le temps des particularismes, des identités, du régionalisme et des mémoires. Si chacun compose une histoire selon son goût et ses préférences et que tous les parcours se valent, c’est le contraire même de l’histoire. Le travail traditionnel de l’historien est de faire passer le passé au présent et au futur. Aujourd’hui, l’historien est la voix du présent. Et il doit tout faire pour résister aux pressions politiques comme aux pressions sociales, au lieu de les subir ou de les servir. La mémoire, on ne la réinvente pas avec des incantations car il y a des destins qui font des noms et des noms qui font de l’histoire. Et ceux qui n’assument pas leur propre histoire ne mériteront nullement de conduire eux-mêmes leur destin.

Votre mot de la fin sur cette bataille mémorielle qui secoue l’Europe, les Etats-Unis et l’Afrique !

Plutôt que de détruire nos statues, érigeons-en de nouvelles, inventons notre tradition en préférant écrire l’avenir plutôt que de réécrire le passé. Dressons des statues, baptisons des rues et des édifices publics du nom de ceux qui ont défendu par le sang ou par la plume la dignité de l’homme noir, ceux ont porté lucidement le combat nationale et diffusé le message religieux tout en permettant à l’universalisme de ne pas mourir. Donc, il va falloir intégrer dans la mémoire historique d’autres personnes qui ont mené la résistance et réalisé de grands exploits héroïques dans le combat pour la libération de notre nation. Mais il faut également mettre à l’index cette posture moraliste et un certain manichéisme qui va à contre-courant de toute réflexion plurielle. On a tendance à projeter des idées d’aujourd’hui sur le passé, ce qui constitue un anachronisme. Le risque est de confondre tout.
Certes le personnage de Faidherbe est très négatif du fait de son passé violent, sanguinaire et raciste mais sa statue brut de décoffrage ne renvoie à aucune incidence morale dégradante par rapport à la dignité de l’homme noir. Contrairement à la statue « Teddy Roosevelt» à l’entrée du muséum américain d’histoire naturelle depuis 80 ans qui représente explicitement les Noirs et Amérindiens comme assujettis et racialement inférieurs. Puisque la statue montre l’ancien président, qui fut gouverneur de l’Etat de New York avant d’accéder à la Maison Blanche, assis sur un cheval et surplombant un homme noir et un Amérindien marchant à pied à ses côtés. Par conséquent, j’opte pour le maintien de la statue de Faidherbe mais en biffant cette inscription hypocrite masochiste :  « A son gouverneur Louis Faidherbe, le Sénégal reconnaissant » et en y mettant des phrases informant sur son vrai visage de colon sanguinaire.
Il faut refuser la monopolisation identitaire que tentent d’établir certains activistes en vue de propager un certain nationalisme segmenté qui pourrait induire l’idée manichéenne qu’il y aurait une essence du mal que représenteraient les Blancs et une essence du bien que représenteraient les non-Blancs. Il faudrait aussi déplacer le problème du côté de l’esclavage des Noirs qui est un fait historique indéniable. Mais, si ce combat veut se situer honnêtement du côté de l’analyse historique, il lui faut en tirer toutes les conséquences. L’esclavage a été pratiqué par les Noirs sur d’autres Noirs, pour ensuite être pratiqué par les Arabes contre les Noirs. Il ne faudrait pas céder au manichéisme qui embrouille les esprits plutôt que d’éclairer chaque citoyen à y voir plus clair par rapport à cette œuvre de déboulonnement des statues jugées représenter les méchants de l’histoire. Puisque cela requiert de faire preuve de l’usage de la raison en lieu et place de l’émotion morale qui ne mène nulle part.
Le souffle néo-nationaliste ne devrait pas affecter l’histoire et déformer la mémoire coloniale sénégalaise. Si ce lynchage statuaire poursuit sa logique destructiviste demain, il faudra raser la maison d’esclaves à Gorée, abattre l’Arc de Triomphe, brûler Le Louvre et détruire le vieux port de Marseille sans oublier de mettre à bas les statues de Napoléon, Louis XIV, Richelieu et autres Jaurès ou Ferry…


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