«Le tourisme intérieur sera primordial pour la relance du tourisme africain»

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«Le tourisme intérieur sera primordial pour la relance du tourisme africain»

https://www.lepoint.fr/afrique-ANALYSE. Directrice Afrique de l’Organisation mondiale du tourisme, Elcia Grandcourt livre son diagnostic et les remèdes identifiés pour un secteur très éprouvé par la crise du Covid-19.
Si l’on en croit le dernier rapport publié fin septembre par Jumia Travel, l’Afrique a accueilli l’an passé 67 millions de visiteurs. Des chiffres qui faisaient du continent la deuxième région du monde où la croissance du secteur était la plus forte, après l’Asie-Pacifique. La crise liée au coronavirus a tout bouleversé. L’ONU estime que la pandémie coûtera jusqu’à 2 millions d’emplois directs et indirects dans le secteur sur le continent. Dans son dernier discours à la nation, le président ougandais Yoweri Museveni a prévenu  : son pays pourrait perdre jusqu’à 1, 6 milliard de dollars de revenus. Alors, comment amortir le choc ? Quelles sont les solutions envisagées ? Une nouvelle réflexion sur la façon de développer le secteur peut-elle naître ? Ce sont autant de questions qui ont été soulevées lors de la 63e réunion des membres de la Commission régionale pour l’Afrique de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT). Pour Le Point Afrique, la directrice du département Afrique, Elcia Grandcourt, a accepté d’esquisser des pistes de réponses.

Le Point Afrique  : La 63e réunion de la Commission pour l’Afrique s’est tenue il y a quelques semaines, en pleine pandémie de coronavirus. Quelles ont été les priorités définies ? Quelle est l’urgence aujourd’hui ?

Elcia Grandcourt  :  Pour les participants à cette 63e session, initialement prévue aux Seychelles et qui s’est finalement tenue en visioconférence, l’urgence se concentre aujourd’hui sur la reprise et la résilience du secteur face au défi immédiat posé par la Covid-19. Plusieurs pays travaillent avec toutes les parties prenantes afin de s’adapter à la nouvelle situation et de mettre en place les protocoles appropriés, et ce, alors que les frontières rouvrent lentement et que les restrictions de voyage s’assouplissent.
Dans la perspective de la réunion, les États membres de l’OMT ont participé à une enquête en ligne dans laquelle ils ont été invités à partager leurs réflexions sur la façon dont le programme de l’OMT pour l’Afrique pouvait être utilisé pour faire face à la crise. Tous ont exprimé un vif désir de voir les cinq principaux domaines clés de l’Agenda pour l’Afrique, une feuille de route conçue pour guider le secteur dans une croissance durable jusqu’en 2030. Ces domaines ont été priorisés afin de soutenir une reprise rapide et durable. À savoir  : l’amélioration de l’infrastructure touristique en Afrique et de la connectivité aérienne, la facilitation des visas, la garantie de la sécurité des touristes, l’investissement dans le capital humain et l’amélioration de l’image de l’Afrique auprès du reste du monde.
Cette réunion a aussi été l’occasion pour le secrétaire général Zurab Pololikashvili de partager certaines nouvelles initiatives destinées à développer le tourisme africain, comme le Brand Africa Challenge, qui invite les principaux acteurs du secteur du marketing et de la communication à proposer des idées pour valoriser l’Afrique et convaincre les voyageurs d’en faire leur future destination. Le potentiel de la gastronomie africaine, un nouveau marché pour le tourisme durable et facteur de création d’emplois, a également été débattu.

Comment sauver les millions d’emplois menacés par la crise liée à la pandémie de coronavirus ?

C’est vrai, cette pandémie coûte non seulement des vies, mais cause également la perte de milliers d’emplois dans le monde. Selon une étude de l’Union africaine (UA), environ 20 millions d’emplois sont menacés en Afrique, en raison du ralentissement annoncé des économies du continent. La première étape pour soutenir les emplois et les économies est de reconnaître la situation et de s’adapter, pour en atténuer l’impact (inciter au maintien dans l’emploi, revoir les impôts,  etc.). La seconde consiste à stimuler et accélérer la reprise, et de se préparer au lendemain. La promotion du développement des compétences (en particulier les compétences numériques) et l’investissement dans le capital humain et le développement des talents sont essentiels pour soutenir l’emploi. Pour les pays fortement tributaires du tourisme, la stratégie consiste à requalifier leurs employés, à rediriger leurs compétences pour s’adapter à la situation actuelle et à leur attribuer des emplois dans d’autres secteurs. Plus que jamais, il est temps de travailler sur la formation et le renforcement des capacités pour transférer les compétences dans d’autres domaines, qui ont besoin d’être soutenus.

Comment le tourisme africain peut-il parer à la crise du secteur de l’aérien ?

La pandémie a clairement fait ressortir la relation symbiotique qui existe entre l’aviation et le tourisme. Si le transport aérien est vital pour le développement du tourisme en Afrique – le développement du secteur dans un pays va souvent de pair avec le dynamisme de son transport aérien –, l’inverse est également vrai. Pour l’aérien, la dépendance excessive à l’égard du tourisme international n’est pas sans risque.
La reprise des deux secteurs prendra du temps et les déplacements intérieurs et intra-régionaux seront déterminants pour le rebond des activités. Plusieurs organisations telles que l’OACI, l’IATA, et les associations régionales de compagnies aériennes telles que l’AFRAA ont formulé une série de recommandations pour soutenir l’industrie du transport aérien. Parmi celles-ci, il y a des recommandations aux gouvernements, des mesures de protection pour les passagers et les opérations de fret, ainsi que des stratégies pour aider à maintenir le dynamisme des affaires. Les secteurs de l’aviation et du tourisme doivent impérativement poursuivre leurs efforts pour travailler ensemble afin de garantir une reprise rapide et solide.

De combien de temps l’industrie du tourisme aura-t-elle besoin pour se remettre de cette crise ?

Nous sommes confrontés à une situation évolutive avec cette crise et la reprise du secteur dépendra de plusieurs facteurs tels que l’évolution de la pandémie, des restrictions de voyage et des mesures de confinement. Il faut aussi appréhender l’impact des règles de distanciation sociale sur l’offre. On ne sait pas non plus combien de temps il faudra aux voyageurs pour reprendre confiance, ni si les habitudes de voyage vont changer. Le secteur est, en outre, dépendant des décisions gouvernementales qui vont être prises ces prochains mois. Des mesures spécifiques au tourisme vont-elles voir le jour ? Difficile à dire pour l’instant.
La reprise du secteur sera différente selon les pays. Mais début mai, l’OMT a formulé trois scénarios en ce qui concerne les arrivées internationales, ceux-ci sont basés sur la levée des mesures en juillet, en septembre et en décembre. Au fil du temps, les pays assoupliront les restrictions de voyage, ils aideront à restaurer la confiance des consommateurs et les encourageront à voyager davantage pour soutenir et redémarrer le secteur. Il faudra beaucoup d’efforts et de travail dans les mois et les années à venir pour qu’il rebondisse. Une chose est cependant sûre  : le tourisme intérieur sera primordial pour la relance du tourisme africain.

Les gouvernements africains ont-ils suffisamment mesuré l’impact de la crise du secteur sur leur propre économie ?

Mesurer l’impact de la crise sur le secteur est un travail en continu car la situation évolue encore. Chaque pays a sa propre dynamique et se trouve à un stade de la crise qui peut être différent de celui d’un autre pays. Afin d’aider les États membres à élaborer une approche progressive de la reprise et d’atténuer l’impact de la crise, l’OMT a conçu un programme dédié, le « Dossier d’assistance technique pour la reprise du tourisme Covid-19 ». Il est structuré autour de trois piliers principaux  : la reprise économique, la commercialisation et la promotion, et le renforcement institutionnel. Chaque pays est différent, les recommandations devront donc être adaptées pour répondre aux demandes de chacun en fonction de leurs spécificités. Aujourd’hui, plus de 60 % des travaux sur le continent sont liés à des projets techniques, dans les domaines des statistiques ou du marketing par exemple. Nous leur proposons d’autres solutions.

Et avant la crise ? Les gouvernements avaient-ils pris conscience que le tourisme pouvait devenir un pilier de développement ? Quels pays africains ont fait de réels efforts en ce sens ?

Plusieurs pays de la région ont en effet identifié le tourisme comme un pilier économique important compte tenu de la contribution importante au PIB, notamment le Maroc, le Kenya, la Tunisie, l’Afrique du Sud, Maurice, ou les Seychelles. Au fil des ans, nous avons vu de plus en plus de pays inclure et identifier le tourisme comme un moteur majeur du développement inclusif et durable. Au cours des dernières années avant la pandémie, les projets de développement touristique ont augmenté, tout comme les arrivées internationales en Afrique.

Le tourisme national et régional peut-il offrir des opportunités ?

Tout à fait. Des études montrent que le tourisme intrarégional dans le monde représente 8 arrivées sur 10, alors qu’en Afrique ce nombre descend à 4 arrivées sur 10. Le segment domestique a souvent été ignoré, mais cette crise a mis en avant l’opportunité et la nécessité de se repositionner sur les déplacements domestiques et intrarégionaux. La diversification des produits, le développement des infrastructures et des prix compétitifs (tels que les tarifs résidents) doivent également tenir compte de la démographie des consommateurs locaux afin qu’ils puissent découvrir eux aussi ce que leur pays a à offrir. Il est primordial d’adapter son offre à l’échelle locale et de répondre aux besoins nationaux. Ce type de marché a déjà montré dans plusieurs pays sa capacité de soutien à l’économie locale et d’absorption des chocs, après des attaques terroristes par exemple.

Sur quel autre point le tourisme en Afrique devrait-il se concentrer ? La crise du Covid-19 peut-elle faire naître une nouvelle réflexion autour du secteur ?

Cette crise a propulsé la numérisation de nombreuses activités de manière inédite, comme les visites virtuelles de sites, de musées. Elle a amené les parties prenantes et les entrepreneurs à repenser la promotion de leurs produits. La situation actuelle a aussi montré que la diversification des produits et la création d’applications en ligne étaient indispensables.

L’OMT souhaite mettre en avant la gastronomie africaine comme « un créneau prometteur pour le tourisme durable et la création d’emplois ». Pourquoi ?

La gastronomie est importante dans la promotion de nombreuses destinations, car elle fait partie intégrante de l’histoire et de l’identité d’un pays. Elle est même devenue l’élément-clé de l’image de marque de la nation, de son patrimoine et de sa culture. L’union entre la gastronomie et le tourisme offre une plateforme idéale pour revitaliser les cultures, préserver le patrimoine matériel et immatériel, autonomiser les communautés et améliorer la compréhension interculturelle. C’est un moyen pour rapprocher les peuples et les traditions.
Le tourisme gastronomique est également en train de devenir un important protecteur du patrimoine culturel et le secteur contribue à créer des opportunités, notamment en matière d’emplois dans les zones rurales. La gastronomie africaine n’est pas suffisamment promue au niveau international. Même s’il existe plusieurs « plats signature » à travers le continent que certains chefs locaux ont eu l’occasion de présenter dans les meilleurs restaurants du monde. La fusion des saveurs, des goûts, des épices et des techniques de cuisson sont tous des éléments importants de la promotion de notre gastronomie.  Propos recueillis par Marlène Panara


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