Maroc, un futur champion d’Afrique?

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Maroc, un futur champion d’Afrique?

https://www.lepoint.fr/afrique/ LETTRE ÉCO D’AFRIQUE. Une récente note de Politique économique qualifie le Maroc pour « un rôle de locomotive pour une co-émergence harmonieuse du continent ». Quelle en est vraiment la probabilité ?
Intitulée « Vers des changements de structures pour une co-émergence africaine  : le rôle du Maroc comme futur hub industriel et locomotive d’intégration », la note de Politique économique en question a pour auteur un Sénégalo-Suisse, le Dr Papa Demba Thiam, spécialiste en développement régional et expert en développement industriel basé sur les chaînes de valeurs. Préparée sous l’égide de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS) présidé par Abdelmalek Alaoui, cette note qualifie le Maroc pour jouer « un rôle de locomotive pour une co-émergence harmonieuse du continent ». Son auteur y expose « des éléments de stratégie qui pourraient aider à transformer le Maroc, potentiel corridor industriel, en plusieurs « centres de croissance multipolaires » (CCMP) diffusant des opportunités d’investissements intégrés et complémentaires entre l’Afrique et le reste du monde ». Il y propose un modèle de financement du développement basé sur des « partenariats stratégiques public-privé sur les chaînes de valeurs » (PSCV). L’impulsion serait donnée par des fonds publics limités pour générer des investissements privés massifs orientés par des « stratégies d’interface » et réduire ainsi l’endettement des États.

Le roi Mohammed VI est monté en première ligne des fronts ouverts par la crise du Covid-19. 

Le constat majeur à partir duquel le DPapa Demba Thiam désigne le Maroc comme pays pouvant servir de pionnier dans cette démarche est que « les économies des marchés émergents sont mieux structurées pour lutter efficacement contre les effets sanitaires et économiques d’une pandémie comme le Covid-19, que de nombreuses économies occidentales qui souffrent de la prégnance de leurs structures fossilisées ». « Cela rend leur reconversion difficile dans le cadre de rapatriements de chaînes de valeurs stratégiques », poursuit-il, faisant allusion à la volonté de relocalisation affichée notamment par nombre de responsables économiques européens. Une fois cela dit, se pose la question suivante  : que faire de cet avantage ? La note de Politique économique, produite en mai dernier, propose de « réinventer les économies africaines en les bâtissant sur leurs forces ». Des opportunités ne manqueront pas de naître de ce modèle économique et spatial innovant qui va « distribuer des potentiels de croissance intégrés et complémentaires dans les espaces économiques du continent ».

Pour le Dr Papa Demba Thiam, le Maroc peut être une locomotive dans la dynamique de co-émergence qui doit accompagner la Zleca. 

Pour le Dr Papa Demba Thiam, le Maroc a de sérieux atouts pour transformer ses avantages comparatifs en avantages compétitifs. La manière jugée exemplaire dont le royaume chérifien a réorienté son outil industriel au plus fort de la crise sanitaire du Covid-19 n’est pas pour démentir cette assertion. Et celle mise en branle pour mieux maîtriser sa relance économique est intéressante en ce qu’elle conjugue des réflexions et initiatives à fort impact tournées autant vers la création et le développement de nouvelles chaînes de valeurs locales que vers le renforcement et l’adoption de nouveaux modes opératoires de coopération internationale. Revue de détails sur l’enchaînement des mesures et réflexions qui ont été concrétisées.

Relancer l’économie, oui, mais dans le respect de la sécurité sanitaire

Le confinement allégé, une exigence s’est d’emblée imposée  : il faut ouvrir l’économie sans compromettre la sécurité sanitaire des populations, notamment celles qui présentent un risque élevé de développer des complications vis-à-vis du Covid-19. Sur ce point, le gouvernement de Sâadeddine El Othmani a été ferme comme l’illustre la prudence méthodique avec laquelle il a abordé le déconfinement et prolongé l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 10 juillet.

Le chef du gouvernement Saadeddine El-Othmani doit gérer d’importantes contraintes en même temps que la relance économique post-Covid-19. 

Parmi les cordons en place, il y a celui des tests PCR sur lesquels le gouvernement a décidé de faire un effort conséquent lui permettant d’atteindre le niveau de 40 000 tests par jour.
Dans la même veine que le gouvernement, le patronat, représenté par la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), a décidé d’adopter, « sur hautes instructions royales », et avant la fin du confinement, une politique de dépistage massif des salariés des entreprises du secteur privé. « L’objectif, dit la CGEM, est de protéger les salariés et garantir une reprise des activités dans de bonnes conditions ». Reposant sur des tests PCR considérés comme plus adaptés à des situations où la prévalence du virus est faible, cette opération a été déployée en tandem par l’organisme patronal marocain et le ministère de la Santé.

Comment cela a-t-il été organisé ?

D’abord, il a fallu trouver le moyen de garantir un meilleur ciblage. Pour ce faire, un algorithme a été adopté pour faire ressortir en priorité les entreprises à tester et cela sur la base de critères sanitaire, social, sectoriel et économique. Précision  : « un autre algorithme a été établi pour le choix des salariés au sein d’une même entreprise », explique-t-on à la CGEM. Parallèlement, une stratégie de monitoring de l’évolution du virus a été établie à travers la réalisation, sur l’ensemble du territoire, de tests d’échantillons représentatifs par des méthodes sérologiques. Pour d’ores et déjà en mesurer la portée et la pertinence, il convient de retenir que cette campagne de dépistage massif engagée depuis le 3 juin 2020 dans toutes les régions du Maroc a vu l’inscription en 20 jours de près de 450 000 salariés, dont 166 316 ont déjà été dépistés. Et l’objectif de 40 000 dépistages/jour est toujours visé.
Cette convergence de vues entre le gouvernement et le patronat a été un véritable atout dans le maillage du royaume pour repérer au plus tôt toute source de contamination. Il faut dire qu’il a permis de sanctuariser les lieux de travail et de faire des actifs des vigies pour les familles. Dans un pays où le tourisme représente quelque 10 % du PIB et a attiré 13 millions d’étrangers l’an dernier, ce dépistage massif a aussi été une manière d’envoyer un signal de sécurité à la clientèle. Plus besoin pour elle en effet de s’interroger sur la bonne santé des employés des hôtels et restaurants fréquentés. Une fois ce préalable sanitaire réglé, le pays a pu se consacrer à la relance économique proprement dite.

Relancer l’économie avec une partition maîtrisée

Dès la 3e semaine de mai 2020, la CGEM a proposé un Plan de relance économique, synthèse de 25 plans de relance sectoriels. C’est lors de la 8e réunion du Comité de veille économique (CVE) qu’il a été présenté par Chakib Alj et Mehdi Tazi, respectivement président et vice-président général de l’organisme patronal. Qualifié d’« intégré, massif, cohérent et équilibré entre l’État, le secteur privé et le citoyen » autour des notions de « confiance, de transparence, d’efficacité et d’inclusion », ce plan a été le résultat d’une large consultation lancée mi-avril auprès de l’ensemble des acteurs participant à la gouvernance de la CGEM, des membres du bureau aux fédérations en passant par les sections régionales, les groupes parlementaires et les commissions.

Les propositions du patronat

Parmi les principaux axes du plan du patronat, il y a la mise en place de mesures transversales aptes autant à permettre de sauvegarder le niveau de l’offre et réduire les pertes accumulées pendant la période de l’état d’urgence, que soutenir les charges fixes des entreprises. Il y a aussi la stimulation de la demande avec le concours de l’État par la commande publique, l’accélération des partenariats publics-privés (PPP), la mise en place de fonds publics-privés pour la reconstitution des fonds propres des entreprises, les incitations à faire consommer du « made in Morrocco » et une baisse temporaire de la TVA pour les secteurs fortement concurrencés par l’informel.

La Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) dirigé par le tandem Chakib Alj-Mehdi Tazi, respectivement président et vice-président général, a choisi, en entente avec le gouvernement, de multiplier les tests de dépistage dans les entreprises. 

Sur le volet du financement, la Confédération a préconisé « l’instauration de mécanismes de crédits à long terme conditionnés, attractifs et automatiques pour les entreprises notamment les TPE et les PME, mais aussi des dispositifs de « quasi-fonds propres » en faveur des entreprises de tailles intermédiaires (ETI) et des grandes entreprises ». Toujours sur le volet financier, la CGEM a souligné « la nécessité d’accélérer l’inclusion financière de toute la population à travers le paiement mobile, ou encore le e-Gov, pour simplifier la relation entreprise-administration ». Enfin, elle a affirmé « la nécessité de mettre en place très rapidement des mécanismes de réduction des délais de paiement, en orientant les aides apportées aux entreprises publiques et aux grandes entreprises vers le paiement de leurs fournisseurs ».
Enfin, le social. Sur ce point, la Confédération a appelé à élargir la sécurité sociale et l’assurance maladie obligatoire (AMO) aux populations qui n’en bénéficient pas encore, à savoir les professions libérales, les commerçants,  etc.

Des contraintes importantes pour le gouvernement

Face à ces propositions, la tâche du gouvernement est ardue. Pour relancer l’économie proprement dite, il doit plancher sur la loi de finances rectificative de 2020, sur le projet de loi de finances de 2021, et digérer les 23 memoranda que le Premier ministre a dit avoir déjà reçus en date du 16 juin en même temps qu’il a évoqué le projet de création d’un « fonds d’investissement public » pour notamment soutenir la création d’emplois. C’est le minimum pour se remettre du choc des quelque 132 000 entreprises (près de 60 % du secteur structuré) momentanément fermées, des 950 000 salariés impactés ainsi que de la suspension des revenus des 4, 3 millions de familles travaillant dans le secteur informel.
Alors qu’il doit accorder la plus grande attention aux chantiers sociaux, le gouvernement va devoir trouver de la cohérence au milieu d’impératifs économiques et budgétaires divers  : ainsi du pouvoir d’achat des ménages, des budgets des secteurs prioritaires comme l’enseignement, la santé et bien sûr le tourisme ; du déficit du compte courant creusé en 2020 à 10, 3 % du PIB, du repli des exportations de 15, 8 %, du recul des recettes de voyage de 60 %, de celui des transferts des marocains résidents à l’étranger (MRE) de 25 % et des IDE tombés à 1, 5 % du PIB, alors que le déficit budgétaire monterait à 7, 6 % et l’endettement du Trésor à 75, 3 %. Dans le même temps, sur les cinq premiers mois de 2020, les recettes ordinaires ont diminué de 10 %, particulièrement impactées par le recul des rentrées fiscales, le ratio de la dette publique totale devant alors monter à 91, 7 % du PIB.
De cette sévère réalité, le gouvernement a semblé tirer une plus forte motivation à faire de cette crise une opportunité. Et cela s’est vu dans les pistes de réflexion avancées au Parlement par le ministre de l’Industrie et de l’Économie numérique, encouragé par la souplesse dont a fait preuve l’outil industriel marocain, au plus fort de la crise sanitaire avec la fabrication locale de masques et respirateurs.

Relance économique  : le gouvernement pose le cadre industriel

Devant la représentation nationale, Moulay Hafid Elalamy a expliqué combien pour rester compétitif, le Maroc avait une carte à jouer sur les plans industriel et digital pour réussir sa relance économique. Dans un exposé extrêmement bien articulé, illustrant une vision claire de ce qu’il veut pour le Maroc, le ministre de l’Industrie et de l’Économie numérique s’est fait le chantre de la limitation au maximum des importations, non dans une logique protectionniste, mais pour développer et produire sur place tout ce qui pourrait l’être. Le ministre a ainsi mis en avant des exemples de niches industrielles et commerciales dont les entreprises marocaines pourraient s’emparer. Ainsi celles des équipements sanitaires, de certaines pièces et de composants automobiles, de produits intermédiaires,  etc. Et cela sans faire de concession à la qualité des produits ou services aux normes internationales. Ainsi, Moulay Hafid Elalamy s’est dit favorable à une plus forte implication des associations de consommateurs pour un meilleur rapport qualité-prix.

Ministre de l’Industrie et de l’Économie numérique, Moulay Hafid Elalamy veut faire jouer au Maroc une partition adaptée aux défis de développement et d’intégration qui l’attendent. 

Pour conforter cette dynamique entrepreneuriale et rassurer les investisseurs marocains quant à la prise de risques, il envisage de constituer une « banque de projets » ciblant des niches pré-identifiés. Dans une telle configuration, c’est comme si l’État gérait une banque d’affaires pour épauler les entrepreneurs dans le montage et le financement de leurs projets.
Dans une plus large mesure, le gouvernement est prêt à accompagner les entrepreneurs pour leur permettre de produire ce qui est importé, mais aussi ce qui ne l’est pas malgré l’existence d’une demande potentielle. Pour optimiser les résultats en la matière, le ministre de l’Industrie et de l’Économie numérique compte être vigilant sur l’orientation des flux d’investissement des structures étatiques comme la Caisse de dépôt et de gestion mais aussi, sur d’éventuelles concurrences déloyales qui porteraient préjudice aux entreprises marocaines. « Je suis prêt à activer les clauses de sauvegarde s’il le faut », dit-il.

Quid de la question de la relocalisation notamment dans le secteur automobile où le Maroc est très concerné ?

Dans ce domaine, l’arme absolue, c’est bien sûr le savoir-faire, mais aussi et surtout la compétitivité. Jusque-là, le Maroc a su allier ces deux qualités pour le plus grand bonheur du groupe PSA et de Renault-Nissan. Mieux, dans un contexte où les constructeurs français pourraient être tentés de rapatrier leur production de voitures électriques, la polyvalence des équipes techniques marocaines pourrait les faire réfléchir. En tout cas, pour le moment, ce marché ne représente que 5 %. Son retrait ne pourrait donc pas mettre en péril les 95 % qu’occupe la construction de voitures thermiques. Cette question de la voiture électrique fait d’ailleurs rebondir l’intérêt pour le Maroc d’intégrer dans sa réflexion et ses initiatives industrielles, les questions de la transition énergétique et du changement climatique. Autant dire que pour le Maroc, la décarbonisation des processus dans les chaînes de valeurs locales est un enjeu important.

Relancer l’économie dans une dynamique d’énergie « propre »

Cela n’a pas échappé au ministre de l’Industrie et de l’Économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, pour qui, dans les années à venir, il faudrait diminuer la part d’éléments fossiles pour avoir des chances d’accéder au marché mondial. Ce constat l’a conduit à préconiser le renforcement des atouts du Maroc dans les énergies renouvelables comme l’éolien et le solaire, et de confirmer l’objectif de 52 % dans le mix énergétique car, désormais, non seulement, il faudra faire face aux contraintes économiques nées de la crise sanitaire du Covid-19, mais il faudra aussi anticiper ce qui est parti pour être une forte tendance mondiale.

Avocate spécialiste des questions énergétiques et climatiques, Ghalia Mokhtari est convaincue que le Maroc ne pourra pas faire l’économie d’une politique volontariste pour favoriser les investissements dans les énergies propres.

Sur cette question, l’Institut marocain de l’intelligence stratégique lui donne raison. Sous la plume de Ghalia Mokhtari, avocate au barreau de Casablanca et spécialiste des financements de projets énergétiques, l’IMIS vient de publier une analyse stratégique qui explique pourquoi le Maroc post-Covid ne peut échapper à des politiques climatiques et énergétiques innovantes. Pour l’auteure, le royaume chérifien a désormais un défi à relever  : relancer avec force la machine économique sans sacrifier ses engagements pour lutter contre le changement climatique.
L’Institut marocain d’intelligence stratégique que préside Abdelmalek Alaoui est un important contributeur des réflexions menées sur le Maroc actuellement en construction.
Au regard de la dévastation économique causée par le Covid-19, l’objectif est de taille, et ce, d’autant que tout cela doit se faire dans un environnement où l’épidémie peut revenir et où la concurrence internationale va s’intensifier. Pour ce faire, il importe, selon Ghalia Mokhtari, d’adopter « des mesures d’encouragement pour attirer des investissements sur des secteurs prioritaires, comme le bâtiment, l’agriculture, le transport, les infrastructures vertes ou encore l’éducation et la formation ». En somme, adopter une fiscalité verte qui encouragerait les investissements favorisant des sources d’énergie renouvelable.

La centrale solaire de Noor est essentielle dans le mix énergétique plus propre du Maroc.

Précisant sa pensée, elle va jusqu’à souhaiter que le Maroc non seulement introduise une taxe carbone, mais réduise aussi les subventions aux énergies fossiles. Encouragé par le rapport de la Commission mondiale sur l’économie et le climat qui révèle que l’adoption de mesures climatiques ambitieuses pourrait générer des bénéfices de 26 milliards de dollars US d’ici 2030 tout en créant 65 millions de nouveaux emplois, Ghalia Mokhtari voit au bout de cette politique « intelligente » de décarbonisation, la possibilité pour le Maroc de se positionner comme un « hub énergétique régional » et de « jouer un rôle crucial dans la sécurité énergétique de l’Europe et de toute l’Afrique du Nord ».

Renforcer l’intégration africaine…

« Locomotive pour une co-émergence harmonieuse du continent » d’après la note de Politique économique du Dr Papa Demba Thiam ; « hub énergétique » d’après l’analyse stratégique de Ghalia Mokhtari, le Maroc peut manifestement être au cœur d’un maillage qui lui donne des atouts autant en direction de son principal partenaire économique, l’Europe, que de celle d’un espace vers lequel il entend se projeter de toutes ses forces  : l’Afrique subsaharienne. Deux événements récents illustrent que le royaume chérifien en a pris conscience.

… par des actes concrets de solidarité

Le premier est de l’ordre du souverain même. En effet, sur les « très hautes instructions » du roi Mohammed VI, le Maroc a posé un acte très fort de solidarité avec des pays d’Afrique subsaharienne en envoyant à quinze d’entre eux une aide médicale massive de produits sanitaires fabriqués par des unités industrielles marocaines dans le respect des normes exigées par l’OMS. Au total, ce sont 8 millions de masques, 900 000 visières, 600 000 charlottes, 60 000 blouses, 30 000 litres de gel hydroalcoolique, 75 000 boîtes de chloroquine et 15 000 boîtes d’azithromycine qui ont été dispatchés par des avions de Royal Air Maroc à travers le continent. Cet acte de solidarité par lequel le Maroc fait beaucoup plus que la Chine et ses six millions de masques distribués aux 54 États africains en fait un pays à part sur l’échiquier africain.

L’aide médicale marocaine arrive ici à Addis-Abeba en Ethiopie.

Avec ses 35 millions d’habitants, il a été le seul pays du continent à agir de la sorte. Loin d’être gratuite, cette initiative dénote une volonté politique de jouer de manière concrète à la fois la carte de « la coopération sud-sud » mais aussi celle d’une plus grande intégration dans les écosystèmes subsahariens. L’initiative royale s’inscrit dans la dynamique future du continent avec la Zone de libre-échange africaine (Zleca). Elle conforte l’analyse de la note de Politique économique de l’IMIS produite par le Dr Papa Demba Thiam sur « le rôle du Maroc comme futur hub industriel et locomotive d’intégration ». Celle-ci, faut-il le rappeler, montre comment le Maroc pourrait devenir un centre de croissance multipolaire à partir duquel il sera possible de créer des centres vertueux de production s’inscrivant dans des chaînes de valeurs qui vont se renforcer et se développer par leur complémentarité dynamique.

… en réveillant l’histoire du Maroc avec l’Afrique subsaharienne

Le Tarikh Es-Soudan est d’Abderrahman Ben Abdallah Ben Imran Ben Amir Es-Sadi. © DR
Sur l’orbite de l’Afrique de demain, l’initiative royale s’inscrit parfaitement dans le décor de l’histoire du Maroc avec l’Afrique subsaharienne. Depuis le VIIe siècle où les peuples arabo-berbères sont entrés en contact avec les populations noires de l’empire du Ghana, le Maroc est présent dans l’histoire de l’Afrique. Les illustrations militaires en ont été la destruction de l’empire du Ghana au XIe siècle par les Almoravides et la victoire, à la bataille de Tondibi en 1591, du corps expéditionnaire marocain levé par le sultan saadien Ahmed IV el Mansour et commandé par un général andalou converti à l’islam Djouder Pacha. Celle-ci sonna le glas de l’Empire Songhaï des Askias, dont la capitale était Gao, marquant la fin des grands empires multiethniques africains en Afrique de l’Ouest désormais atomisée en royaumes qui ne pourront pas résister à la pénétration européenne.

Le Tarikh El Fettach est de Mahmoud Kati Ibn al Hadj al-Motawakkil Kati. Il documente sur l’histoire du Soudan dans son sens de Pays des Noirs

En parallèle, et pratiquement à la même époque, un commerce florissant s’est développé à travers les caravanes transsahariennes qui ont jalonné la vie des grands ensembles politiques ouest-africains qu’ont été l’empire du Mali et l’Empire Songhaï. De nombreux écrits en attestent un Tarikh Es Soudan et un Tarikh El Fettah qui ont bien documenté la vie quotidienne des populations à cette époque.

Veiller à sécuriser l’international

Pays touristique par excellence, le royaume chérifien veille scrupuleusement à tisser de bonnes relations avec l’extérieur. Le cas d’espèce en est une illustration frappante est à l’initiative de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Le 15 juin dernier, celle-ci a tenu une séance de travail avec le Groupe Principal des Partenaires (GPP) qui réunit les directeurs et représentants des principaux partenaires techniques et financiers internationaux présents au Maroc. Initiée par Leila Farah Mokaddem, co-présidente du GPP et représentante résidente de la Banque Africaine de Développement (BAD) au Maroc, et Giovanna Barberis, représentante par intérim du Bureau des Nations unies, organisme président permanent du Groupe, cette rencontre s’est tenue avec Chakib Alj et Mehdi Tazi, président et vice-président de l’organisme patronal marocain, accompagnés de Badr Alioua, président de sa Commission Internationale. Son objectif tel qu’énoncé par la CGEM a été d’associer ces institutions à la réflexion sur la relance de l’économie marocaine et d’identifier les moyens de renforcer davantage la coopération en faveur du soutien des entreprises, notamment les TPE et PME, particulièrement dans la gestion de la sortie de crise.
Concrètement, il est ressorti de cette réunion l’adoption d’un nouveau mode opératoire entre la CGEM et les institutions internationales. Cela « se traduira par la mise en place de mécanismes d’accompagnement technique pour la réussite de la relance économique, ainsi que de solutions de financement destinées aux TPE et PME, en s’appuyant sur des modèles opérés par les institutions internationales dans d’autres pays ». Selon le communiqué publié à l’issue de cette rencontre, « la CGEM et le GPP ont convenu de développer un plan d’actions ciblé et concret sur le court et le moyen terme ». Et pour appliquer les décisions prises, il a été décidé de mettre en place « des task force conjointes dédiées aux projets d’accompagnement pour la relance économique ».

Consolider ses atouts et changer définitivement la donne

Les réflexions et actions engagées au Maroc autant par le gouvernement que par les partenaires sociaux dont la CGEM à titre principal, en accompagnement de cette crise sanitaire mais aussi sur le chemin de la relance économique, ont fini par confirmer l’ambition marocaine de compter encore plus sur l’échiquier géoéconomique international. Dès la fin de l’année 2019, le pays, sous l’impulsion du roi Mohammed VI, s’est doté d’une Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD).

Chakib Benmoussa préside depuis fin  2019 la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) , un organisme essentiel dans la projection du Maroc

Présidé par Chakib Benmoussa, par ailleurs ambassadeur du roi du Maroc en France, cette Commission a eu pour mission d’établir un diagnostic « précis et objectif » de la situation au Maroc pour « permettre au royaume d’intégrer le cercle des pays avancés ». Très attendue sur ses propositions quant à la mise en place d’une économie plus inclusive capable de réduire les inégalités, la Commission pourrait tout à fait tirer parti du chamboulement provoqué par la crise du Covid-19 pour faire des propositions encore plus audacieuses qu’elle ne l’aurait fait dans un environnement où les positions sont solidifiées depuis un bon bout de temps.
Quoi qu’il en soit, pour le Maroc, l’heure est à la rupture dans la continuité vers une modernité choisie dans un partenariat entre le privé, la société civile et l’État, dont il faut se rappeler qu’il est, du haut de ses trois siècles et demi, le plus vieux du continent. Les conditions semblent réunies pour faire définitivement la différence. Fort de son soft power qu’il a aiguisé depuis l’arrivée sur le trône du roi Mohammed VI, le Maroc a vu sa fierté dopée par la qualité saluée de sa gestion de la crise du Covid-19. Les énergies y semblent pleinement disposées à s’engager pour relever des challenges autant nationaux qu’internationaux.
Pour le Dr Papa Demba Thiam qui a expérimenté en personne au Ghana les seules stratégies d’interface d’Afrique à avoir passé avec succès le test de la création de centres de croissance multipolaires comme en témoignent les résultats officiels du projet, « le défi pour le Maroc est de s’engager rapidement et résolument dans la construction » de tels centres. « À partir de leurs pôles industriels, ceux-ci vont pouvoir diffuser des opportunités et avoir un effet d’entraînement vers d’autres espaces économiques en Afrique et en Europe », explique-t-il indiquant que « le Maroc pourrait construire ses nouveaux pôles économiques intégrés sur la base de partenariats stratégiques public-privé sur les chaînes de valeurs (PSCV) reliés à d’autres pôles économiques en Afrique ». Et de conclure  : « L’objectif final de l’approche est de créer des « écosystèmes » viables au sein des sous-espaces économiques nationaux et transnationaux du royaume, qui soient solides, intégrés, durables et pertinents pour une meilleure intégration au marché mondial ». Une perspective qui ne devrait pas manquer d’appâter le Lion de l’Atlas dont on attend qu’il sorte véritablement de sa tanière.


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