“LE MAL DE VOIR” – II. FAIDHERBE ET LA MISE EN APPLICATION DE LA DIPLOMATIE DE LA CANNONIERE PAR ABDOULAYE BATHILY

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“LE MAL DE VOIR” – II. FAIDHERBE ET LA MISE EN APPLICATION DE LA DIPLOMATIE DE LA CANNONIERE PAR ABDOULAYE BATHILY

http://www.sudonline.sn/Dans son édition d’hier, Sud Quotidien proposait le premier jet d’une contribution du Professeur Abdoulaye Bathily, publiée il y a 46 ans, sur le rôle et l’œuvre du Gouverneur Faidherbe. Ce deuxième jet renseigne sur les stratégies militaire et «diplomatique» de la France métropolitaine, déployées dans la colonie du Sénégal et appliquées par Faidherbe. L’historien, met ainsi à nu, «l’œuvre militaire» de Faidherbe, basée sur la contrainte. Mais aussi sa politique d’assimilation culturelle entre les écoles des Missions dont les programmes étaient opposés à l’Ecole des Otages. Demain jeudi, 25 juin, nous publierons, dans le troisième et dernier jet, le régime de Faidherbe et la mise en valeur des ressources de la colonie pour boucler cette contribution majeure du Pr Bathily, ancien ministre d’Etat, de la République du Sénégal.

L’œuvre militaire :

Servi par des qualités indéniables : esprit d’initiative, ténacité jointe à un dévouement inlassable aux intérêts français, Fai- dherbe prenant appui sur les plans de colonisation de ses prédécesseurs s’attacha à renforcer l’influence de la France au Sénégal. En cela, il réussit même à imposer ses vues aux ministres du Second Empire, régime qui accueillait favorablement les succès extérieurs mais manquait d’une doctrine cohérente pour les préserver. Convaincu que seule la conquête militaire en assurant “la paix et la tranquillité” pouvait créer les conditions favorables à l’exploitation économique, il dirigea personnellement une série de campagnes dévastatrices, inspirées de son expérience algérienne. Proconsul d’un empire autoritaire selon l’expression de Richard Molard, Faidherbe était de surcroit doué d’un caractère abominable et d’un sens de l’autorité qui confinait au vice.
Dès 1855, il fit restaurer les forts de Bakel et Médine dont il fit un dépôt d’armes et de munitions. Il maintint en permanence sur le fleuve une flotille de chalands et d’avisos, destinée à ravitailler et à renforcer au besoin les troupes de terre.
En 1857, il officialisa par arrêté la création du célèbre bataillon des Tirailleurs Sénégalais dont les premières tentatives remontent au gouvernement de Blanchot de Verly (1787-1807). A l’origine, les tirailleurs étaient recrutés parmi les esclaves qui étaient obligés de racheter leur liberté par un service obligatoire de quatorze ans. Mais ce système, basé sur la contrainte ne produisait que des résultats médiocres.
Faidherbe l’abolit au profit de l’engagement volontaire et décida même d’offrir aux tirailleurs engagés un salaire, des possibilités de promotion et des récompenses selon le mérite. En utilisant pleinement la recette de l’intéressement matériel et de l’intoxication idéologique dans ces sociétés où les aspirations au prestige social tenaient une place importante dans le système de valeurs, Faidherbe réussit à faire du Bataillon des Tirailleurs, un corps d’élite qui pallia l’insuffisance et l’inefficience des troupes européennes. Avec des forces accrues quantitativement et qualitativement, il lança une série d’offensives qui font encore chanter les troubadours de l’épopée coloniale.
Les Maures et Bracknas de la rive droite étaient défaits et le Waalo annexé. El Haj Umar qui avait subi des échecs au siège de Médine (1857), à Gemu (Guemou 1859) se replia sur le Niger. Obéissant aux vœux du commerce, le Gouverneur entreprit une violente campagne de représailles contre les partisans du marabout. Faidherbe ordonna la mise à feu systématique des villages accusés à tort ou à raison d’avoir saisi des biens appartenant à des traitants : “Si le pillage est commis par les habitants d ’ un village , tout le pays auquel appartient ce village en est responsable et doit s’attendre à toute espèce de représailles de notre part, tant qu’on ne nous aura pas accordé la réparation que nous avons demandée”.
La réparation était presque toujours disproportionnée par rapport au dommage causé. Elle s’ajoutait aux lourdes contributions de guerre que les chefs devaient payer avec les ressources des habitants. Dans le haut Fleuve les chefs de colonnes se livrèrent à la saisie des récoltes et des troupeaux des habitants dont la plupart avaient déserté les villages. Le commandant Pipy, commandant de garnison de Bakel, se déclarait “ content d’effacer les villages de la carte “. Au Salum, le traité de 1861, passé entre Samba Laobé et Pinet-Laprade, agissant au nom de Faidherbe, stipulait en son article 3 : “Le roi du Saloum s’engage à livrer à Dakar 500 bœufs au gouvernement français, à titre de contribution de guerre.

L’œuvre diplomatique :

Homme politique habile, Faidherbe savait que seule, la soumission des peuples par la violence ne pouvait fonder un pouvoir durable. Aussi déploya-t-il parallèlement aux expéditions armées, une intense activité diplomatique destinée à faire coopérer les aristocraties dirigeantes à son œuvre de conquête.

Sa diplomatie s’orienta dans trois directions principales :

– 1- Une politique de traités.
– 2- Une tactique de division des classes dirigeantes et des Etats.
– 3- Une politique d’assimilation culturelle.
A peine les opérations de représailles étaient-elles terminées que Faidherbe mandait auprès des souverains autochtones lorsqu’il ne pouvait le faire lui-même, les commandants de poste ou de simples officiers parmi ceux-là même qui avaient dirigé les massacres pour signer des traités entre la France et les Etats. Le contenu et la forme de ces différents traités variaient peu. Les clauses stipulaient invariablement des cessions de territoires à la France, la liberté du commerce pour les marchands français “ à l’exclusion de ceux de toute autre nation” et la réaffirmation des bonnes dispositions de la France à accorder son “amitié “ et sa “protection bienveillante “ aux chefs qui les mériteraient par leur conduite.
Cependant, ces traités n’étaient aux yeux de Faidherbe qu’une couverture légale pour justifier l’annexion des territoires conquis. Pour les souverains également, ils ne représentaient qu’un “chiffon de papier” que le rapport des forces du moment leur imposait de signer. Le système d’appropriation collective de la terre en usage dans les sociétés sénégalaises ne pouvait permettre à aucun individu, fût-il roi, d’exproprier la communauté d’une parcelle du territoire collectif au profit d’un tiers. Faidherbe qui avait appris cela par ses enquêtes ethnographiques n’en tint pas compte portant.
En outre, la duplicité des plénipotentiaires français au cours des négociations ajoutait au discrédit dans lequel ces conventions étaient tenues. Rédigés en français, les traités ne recevaient généralement qu’une version approximative en arabe et une traduction verbale en langue locale. De la sorte, une confusion volontaire est entretenue qui permettait à chacun des signataires de lui donner l’interprétation voulue.
De plus, Faidherbe profita de sa position de force pour dénoncer u n i l a t é r a l e m e n t les clauses qui lui paraissaient contraignantes. Il supprima les coutumes payées aux Etats par les traitants et interdit aux chefs de lever des droits traditionnels sur les caravanes traversant leur territoire sauf accord de l’autorité française. Ce faisant, il affaiblit considérablement les bases économiques de l’aristocratie traditionnelle et la rendit encore plus dépendante de la colonisation. Ensuite pour prévenir toute coalition anti-française, il procéda au démembrement d’entités politiques jusqu’alors unies. Les provinces conquises furent les unes après les autres placées sous autorité administrative et subdivisées en cercles et cantons.
En 1857, la province de Goye fut désintégrée et sa portion du Kammera (Haut Gala.m) déclarée territoire français. Les provinces du N’Jambur, Mbawar, Andal et Sanyoxor furent détachées du Kajoor (Kayor) et annexées aux possessions françaises en 1863. Une série de traités signés entre 1858 et 1863, décidèrent de la séparation du Dîmar, du Toro et du Damga d’avec le Fouta.
Par ailleurs Faidherbe joua les souverains les uns contre les autres. En même temps qu’il signait un traité d’amitié avec Ma Ba Jaaxu et l’invitait à lutter contre Lat Joor, prétendant au trône du Kajoor, il fournissait les armes au Buur-Sin, Kumba N’Doffen qu’il encourageait discrètement à résister aux pressions du marabout du Rip. Plus fréquemment que ses prédécesseurs, il intervint dans les conflits dynastiques pour imposer les candidats de son choix. Bubakar Saada, rejeté par la population du Bundu et isolé dans son propre clan pour son régime oppressif et ouvertement collaborateur fut reconnu comme seul Almami par l’administration. Une expédition fut conduite dans la vallée de la Falemmé par le capitaine Brosselard de Corbigny qui écrivait à ce sujet dans son rapport au Gouverneur (janvier 1856) : “Le Bundu tremble, tous les villages viennent me faire soumission et promettent fidélité à Boubakar Saada, mais je ne veux finir la guerre que lorsque Boubakar sera réellement chef, aussi, suis je en train de détruire le pays de Marsas composé de neuf villages; tous les jours, j’envoie les Maures ou les Bambaras le piller et quand je jugerai le moment opportun de donner un grand coup, je formerai une colonne solide qui marchera gaiement au butin” .
Dans la vallée du Fleuve tous les chefs partisans d’EI Haj Umar furent obligés de céder leur pouvoir à des rivaux favorables à l’administration. Au Kajoor, Faidherbe fit déposer le Dame ! Makodu et le remplaça par l’incapable Majojo (Madiodio). L’article 7 du traité du 4 décembre 1863 stipule : “ Tant que le roi du Cayor remplira fidèlement ses engagements, le gouvernement français lui promet son appui contre ses sujets qui se révolteraient et contre ses ennemis extérieurs. A cet effet, il va être immédiatement construit un fort occupé par une garnison française à Nguiguis, capitale du pays”.
Chassé par deux fois du Kajoor par une révolte populaire, Majojo fut rétabli par les troupes françaises au détriment de Lat Joor. Pourtant les intrigues diplomatiques et l’usage de la force brutale ne produiront pas les résultats que Faidherbe en attendait. Ses ingérences n’avaient fait qu’accentuer les frustrations et les humiliations des peuples et des classes dirigeantes elles-mêmes
La politique d’assimilation culturelle  était destinée à faire accepter par l’élite autochtone, l’ordre colonial et ses valeurs. Elle s’adressait aux jeunes princes des différents royaumes et aux métis de la colonie. En 1856, Faidherbe fonde l’Ecole des Otages plus tard baptisée Ecole des fils de chef et des interprètes. De sa création à 1889, l’école avait reçu 103 élèves qui y étudièrent pour une période plus ou moins longue. Selon Faidherbe, six de ses élèves étaient devenus « anti-français” . Cependant 56 avaient “tiré profit de leurs études” et rendirent de remarquables services à la colonie. Parmi eux 1 1 étaient devenus chefs indigènes, 9 interprètes et les 2 autres officiers indigènes. D’autres encore se firent maîtresauxiliaires, employés de bureau dans l’administration et le commerce . L’enseignement de l’école était basé sur l’apprentissage des notions d’arithmétique et de technique pratique
Soit par anticléricalisme, soit par tactique politique ou les deux à la fois, Faidherbe qui était par ailleurs franc-maçon, se méfiait des écoles missionnaires. Afin de ne pas susciter l’opposition des familles musulmanes, il veilla personnellement à ce que fut préservé le caractère laïque du cursus de l’Ecole des Otages. Pour lui, l’Islam représentait une “ demi civilisation” , dont les préceptes étaient plus facilement accessibles à “l’esprit simple des noirs du Sénénégal” .Sa politique pro-musulmane résultait non d’une sympathie particulière pour cette religion mais d’une nécessité pratique. Il n’hésite pas, par exemple, à utiliser marabout pro-français Bou El Mogdad qu’il envoya en Mauritanie et en Afrique du Nord pour une mission destinée à lutter contre l’influence spirituelle d’El Haj Umar. Quoi qu’il en soit l’objectif visé par l’école était d’éduquer les futurs chefs dans un esprit favorable à la France. L’idéologie tenait donc une place de choix, elle était inculquée aux enfants sous les formes les plus insidieuses. Le Gouverneur donnait l’exemple aux enseignants. Tous les dimanches matin il avait l’habitude de faire venir les élèves dans son palais pour les féliciter et leur offrir des cadeaux. Les plus doués étaient envoyés en France pour un séjour plus ou moins long. Dans l’ensemble, l’Ecole des Otages a contribué, par le grand nombre d’auxiliaires qu’elle a produits, à jouer un rôle important dans la conquête.
L’extension des territoires annexés et la croissance économique posèrent à Faidherbe des problèmes de personnel administratif. Il développa en conséquence une politique de promotion en faveur des métis, qui constituaient alors le groupe social dominant à Saint-Louis et à Gorée. Selon les estimations de l’Abbé Boilat, à la veille de l’avènement de Faidherbe, la population de Saint- Louis, chef- lieu de la colonie, s’élevait à 12 336 habitants dont 177 Européens seulement. D’Anfreville de la Salle estimera le nombre des métis à 1200 en 1830 et à 1600 en 1860. Ce qui est peut-être une légère sous-estimation. La population métisse s’était accrue en raison de la multiplication de ce qu’on appelait à l’époque les “mariages à la mode du pays “. Ces mariages approuvés par l’administration, bénis par l’Eglise et célébrés selon les coutumes locales, coutumes consistaient en l’union d’un Européen et d’une femme autochtone, par un contrat qui était rompu à l’initiative de l’Européen dès qu’il était rappelé en métropole. Les enfants issus du mariage demeuraient avec la mère à la colonie et le père avait la liberté de leur verser ou non une pension alimentaire.
Faidherbe encouragea les militaires et les négociants européens qui presque tous vivaient seuls à la colonie, à prendre maîtresse dans les familles sénégalaises influentes dans le but entre autres, de renforcer les liens politiques entre la communauté expatriée et les sociétés locales. Il donna lui-même l’exemple en épousant une fille originaire du Haut Fleuve et dont il eut des enfants.
Les métis ou mulâtres, tous de confession chrétienne fréquentaient les écoles des Missions dont les programmes au contraire de ceux de l’Ecole des Otages étaient identiques aux programmes métropolitains. Beaucoup de jeunes métis furent ainsi en mesure de poursuivre leurs études dans les écoles françaises soit aux frais du gouvernement soit à l’aide du soutien financier de leurs parents. Sous le régime de Faidherbe, les métis acquirent une position-clé dans l’appareil colonial. Comme officiers, traitants ou employés, ils servirent le servirent avec zèle. L’exemple du lieutenant Paul Holle qui défendit le fort de Médine lors du siège de cette ville par El HaJ Umar en l 8S7 ou celui du sous- lieutenant d’Etat-Major Descemet qui fut tué au cours de ce même siège, sont trop célèbres pour être rappelés Tout système colonial pour assurer sa survie et une efficience selon sa propre logique, doit reposer sur une classe ou un groupe social intermédiaire produit ou façonné par le choc entre la masse colonisée et l’appareil de domination étrangère.
Conscient de cette nécessité, Faidherbe déploya des efforts pour convaincre les gros négociants e u – r o p é e n s de collaborer avec les métis. Il réussit à mettre fin aux rivalités entre ces deux groupes de la bourgeoisie coloniale qui dès lors acceptèrent de coopérer dans l’économie de traite. Les familles métisses comme celles des Valentin, Guillabert, d’Erneville, Gaspard Devès et Descemet pour ne citer que les plus influents de l’époque soutinrent la politique de conquête de Faidherbe à laquelle ils doivent leur ascension au XIXème siècle.
Dans son roman Nini mulatresse du Sénégal, le regretté Abdoulaye Sadji nous donne une fine peinture de la psychologie du métis, produit de deux mondes antagoniques et pris dans un tissu de complexes. Dans leur tentative désespérée de s’identifier aux Européens, ils en arrivent à s’exclure de la société africaine, tout en essayant par ailleurs d’utiliser leurs relations avec cette dernière au benefice de leurs transactions commerciales.
Dans les années 1870 1890, lorsque les maisons commerciales françaises décidèrent d’installer des filiales dans les provinces conquises de l’intérieur, elles liquidèrent les affaires des traitants métis. Ces derniers se scindèrent en deux groupes rivaux. Le premier dirigé par les Devès, passa dans l’opposition contre les Français, alors que le second composé des Descemet, Guillabert et d’Erneville accepta de jouer le rôle d’agents des compagnies bordelaises
Suite et fin demain–Le régime de Faidherbe et la mise en valeur des ressources de la colonie PAR ABDOULAYE BATHILY


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