«La République abimée. Lettre à Khadim Kébé» Par Marvel Ndoye

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«La République abimée. Lettre à Khadim Kébé» Par Marvel Ndoye

En 2011, sous le régime de Abdoulaye Wade, le journaliste-écrivain Abdou Latif Coulibaly nous avait gratifié d’un ouvrage intitulé « La république abimée. Lettre à Abdoulaye Wade Yinghou » du nom du jeune garçon qui avait trouvé la mort dans les locaux de la police de Yeumbeul suite aux manifestations contre les coupures d’électricité à Yeumbeul Béne Baraque.
Abdou Latif Coulibaly qui s’est dit « révolté et indigné par l’assassinat sauvage de Abdoulaye Wade Yinghou par les forces de l’ordre » ne pouvait pas se limiter à dénoncer verbalement comme tout le monde. Ces bavures policières, qui causent régulièrement des morts d’hommes, n’étaient que monnaie trop courante avec les forces de l’ordre au Sénégal.
Abdou Latif avait alors décidé de reprendre la plume en réalisant un ouvrage de 220 pages qui relate à quel point la lâcheté d’un régime, la brutalité policière gratuite, l’irresponsabilité d’un ministre de l’intérieur, conduisaient le Sénégal dans les bas-fonds. S’exprimant lors de la séance de dédicaces, il dira « La mort de ce garçon (Abdoulaye Wade Yinghou), est la preuve d’une formidable escroquerie politique qui dure depuis 10 ans. Sa mort symbolise la mise en abîme de la République ».
Pour Abdou Latif Coulibaly, le Président d’alors, Abdoulaye Wade, s’était affranchi des lois et des règles de la République, incarnait la mise en abîme de la République, aidé en cela par un Ministre de l’Intérieur pyromane qui n’a pas hésité à assumer à haute voix qu’il protègera ses hommes quel que soit ce qu’on peut leur reprocher.
Pour conclure son ouvrage, Abdou Latif Coulibaly a proposé comme réponse à de telles dérives de gouvernants et forces de l’ordre contre les populations, la mise en place d’un “Observatoire“ devant servir de contrôle, de veille sur les futurs gouvernants, afin que rien ne soit plus comme avant.
Un an après la sortie de cet ouvrage, Abdoulaye Wade a été débarqué par les sénégalais, remplacé par Macky Sall dont Abdou Latif Coulibaly rejoindra le gouvernement quelques mois plus tard en tant que Ministre de la Bonne Gouvernance, puis à d’autres stations.
Mais qu’est-ce qui a réellement changé 8 années après, depuis cette alternance de 2012 à nos jours ? Le régime fait-il preuve de plus ou de moins de lâcheté que le précédent ? La démocratie a-t-elle fait des pas en avant ou a-t-elle reculé ? La liberté d’expression est-elle mieux garantie ou est-elle davantage menacée ? La liberté de manifestation est-elle mieux respectée, ou devient-elle une exception ? La Bonne Gouvernance a-t-elle été matérialisée ou est-ce devenue une chimère ? Les forces de l’ordre sont-elles devenues plus civilisées ou plus brutales ? La justice est-elle devenue plus crédible et impartiale ou est-elle plus couchée que jamais ? L’Observatoire proposé par Abdou Latif Coulibaly a-t-il vu le jour ?
Répondre à cette dernière question, c’est répondre aussi aux questions précédentes.
Il aurait toutefois été intéressant que l’on interroge Abdou Latif sur ces questions, et entendre ses réponses. Ce serait aussi l’occasion de lui demander s’il voit une différence entre l’histoire tragique de Abdoulaye Wade Yinghou dans le contexte du Sénégal à l’époque, et l’histoire tragique de feu Khadim Kébé, du nom de cet homme d’une soixantaine d’années, décédé le 19 Mai 2020 lors de sa garde à vue au commissariat de police de Touba.
Khadim Kébé (ou Cheikh Ahmadou Bamba Kébé, 74 ans,) et Fallou Kébé (ou Khalifa Kébé, 68 ans) sont deux frères nés du même père et de la même mère. Il y’a quelques jours, le vieil homme Khadim Kébé, complètement meurtri, venait de perdre son frère tombé dans une fosse septique dans leur maison en travaux, et retrouvé décédé quelques heures plus tard. Tous deux étaient confinés à Touba suite au couvre-feu dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler le Corona-Business.
Malgré l’âge avancé de Khadim Kébé, ses liens avec le défunt, la peine immense qu’il endure, le commissariat de police de Touba n’a rien trouvé d’autre que de le mettre en détention pour une soi-disant enquête. Ses proches se sont insurgés contre cette arrestation absurde, alertant sur l’état de santé de Khadim Kébé, handicapé du pied gauche, maladif chronique, diabétique sévère. Mais ils se sont heurtés à la surdité irresponsable d’interlocuteurs zélés, visiblement habitués à nuire.
Après 4 jours de détention de ce vieil homme déjà envahi par la douleur, atteint d’une maladie chronique sévère, piquant des crises, naturellement il en est mort de façon dramatique le Mardi 19 Mai 2020. Une famille perd dans la même semaine deux parents adorés, dont l’un a été victime d’un système façonné pour saper des vies au lieu de les protéger, un système « qui symbolise la mise en abime de la république » comme disait un certain Abdou Latif Coulibaly.
Depuis cette mort tragique, dont la cause et les auteurs ne nécessitent pas de recherche, le silence du Ministre de l’Intérieur et de son patron en dit long sur les parrains d’un tel système établi pour ruiner des vies innocentes, et sur l’impunité dont bénéficient certains tant qu’ils seront de leur camp ou agiront sous leurs ordres, quel que soient leurs agissements.
Pendant que les trafiquants de drogues, les prédateurs économiques, les grands criminels trouvent leur épanouissement dans cette république plus abimée que jamais, avec parfois des coudes posés sur leurs dossiers, les auteurs de cette abime se concentrent à remplir les commissariats et prisons avec de simples gorgorlous accusés de soi-disant « violation de couvre-feu », ou avec de voleurs de pomme de terre.
A feu Khadim Kébé et à sa famille éplorée, je dédie ce livre que Abdou Latif Coulibaly a manqué d’écrire, dont le titre aurait dû être : « La république abimée. Lettre à Khadim Kébé ».
Comparé à l’ouvrage original édité en 2011, hormis les noms des personnages, rien n’a changé. La République est bien plus abimée, la lâcheté est omniprésente, l’irresponsabilité et les dérives sont la règle. « L’Observatoire » que prônait Abdou Latif Coulibaly se justifie plus que jamais, même s’il ne le trouvera peut-être plus aussi indispensable depuis sa première nomination.Marvel Ndoye


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