«La destruction silencieuse des dernières forêts du Sénégal» Par Mouhamadou Kane, Chercheur

«La destruction silencieuse des dernières forêts du Sénégal» Par Mouhamadou Kane, Chercheur

La Casamance, région du Sénégal connue pour sa végétation abondante, sa biodiversité et ses gigantesques forêts, était autrefois le grenier de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Mais ses zones boisées disparaissent rapidement, dans une crise silencieuse qui a aujourd’hui atteint un seuil critique. Dans une région où le changement climatique constitue une grave menace, cette disparition présage une catastrophe à long terme.
À ce jour, la Casamance a perdu plus de 10 000 hectares de forêts en raison de l’abattage illégal, ce qui représenterait environ 1 million d’arbres. La forêt de Casamance s’étend au total sur 30 000 hectares et est connue pour ses essences d’arbres rares, notamment le bois de rose pour lequel la demande chinoise est particulièrement forte. En mai 2017, Haïdar El-Ali, éminent écologiste sénégalais et ancien ministre de l’Environnement, a lancé un avertissement : « Dans deux ans, il n’y aura plus de forêt en Casamance ».
De très nombreux acteurs ont tiré profit de l’abattage illégal et du trafic de bois à grande échelle dans la région, tels que des groupes armés, des hommes d’affaires sénégalais et gambiens, des acteurs étrangers (venant surtout de l’Inde et de la Chine) et également la population locale. Le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), groupe séparatiste qui se bat pour l’indépendance de la Casamance depuis 1982, subvient à ses besoins en grande partie grâce au trafic de bois.
Les dix dernières années ont également vu l’implication croissante d’acteurs chinois qui opéreraient largement dans le nord de la Casamance, le long de la frontière gambienne – et, dans une moindre mesure, le long de la frontière sud qui borde la Guinée-Bissau. Le lien a été démontré entre leur implication et l’énorme demande générée par la croissance rapide de l’industrie chinoise du bois. Des hommes d’affaires établis à Banjul, la capitale gambienne, feraient transporter par bateau des bois précieux de la région de Casamance jusqu’en Chine.
Toutefois, il est important de noter que le bois exploité illégalement n’est pas entièrement destiné à l’exportation. Une grande partie approvisionne également les marchés locaux, tant en Gambie qu’au Sénégal.
En 2016, l’ancien ministre El-Ali a fait la une des journaux en publiant des images enregistrées par des drones montrant des tonnes de troncs d’arbres à Sare Bodjo, village gambien situé près de la frontière sénégalaise. Le bois, qui avait été empilé, était prêt à être chargé dans des camions à destination du port de Banjul, d’où il devait être transporté par bateau jusqu’en Chine.
Après le Nigeria, la Gambie est le deuxième pays d’Afrique de l’Ouest exportateur de bois vers la Chine. Entre 2010 et 2015, le montant de ses exportations de bois de rose vers la Chine était estimé à 238,5 millions de dollars. Ce qui représente une somme considérable, surtout au regard de la disparition presque totale de la forêt gambienne. Ceci semble indiquer que la majeure partie du bois exporté vers la Chine viendrait de Casamance.
Pour contrer le fléau que représente le déboisement illégal, le président du Sénégal, Macky Sall, a ressorti en janvier 2018 une politique qui avait été annoncée une première fois en mai 2015 et qui consistait à suspendre la délivrance des permis pour l’abattage des arbres dans la région. Plus récemment, le 2 novembre 2018, l’Assemblée nationale a adopté un nouveau code forestier.
Malgré toutes les mesures mises en place, la déforestation illégale généralisée persiste au Sénégal et devrait se poursuivre, les réponses apportées étant insuffisantes. L’interdiction de l’exploitation des forêts représente elle-même un problème. Sa porté est limitée car elle ne concerne que la région de la Casamance (Ziguinchor, Kolda et Sedhiou). Son application ne fait pas non plus l’objet d’un suivi digne de ce nom. Selon le chef du village de Niombato, les acajous d’Afrique continuent d’être abattus par milliers dans les forêts alentour.
Un haut responsable sénégalais, qui a accepté de parler à ENACT à condition de rester anonyme, a confirmé que la situation n’avait pas évolué. Il pense que les mesures prises ont eu pour seul effet de modifier les itinéraires de contrebande.
Le déboisement illégal est aussi facilité par la corruption existant au sein des autorités sénégalaises et gambiennes, ces dernières autorisant divers acteurs à agir en toute impunité. Cette situation a pris de l’ampleur en raison du chômage des jeunes et du conflit prolongé qui sévit dans la région de la Casamance depuis plus de trente ans.
Les recherches menées par ENACT ont permis de constater que l’ancien président gambien, Yahya Jammeh, avait pendant de nombreuses années décimé une grande partie de la forêt de Casamance. Le bois était vendu par l’intermédiaire de la société-écran Kanilai Group International. Son départ a ouvert un nouveau chapitre dans la lutte contre le trafic illicite de bois et a permis à la Mission de la CEDEAO en Gambie (ECOMIG) d’y participer. Des dizaines de camions chargés de bois se rendant en Gambie à partir de la Casamance ont déjà été saisis.
Les dirigeants des deux pays devraient profiter de cette opportunité pour s’engager dans une collaboration sincère et complète afin d’éradiquer le trafic illicite de bois. Outre la Gambie, le gouvernement sénégalais doit coopérer plus étroitement avec la Guinée-Bissau pour traquer et traduire en justice les trafiquants.
Il revient au gouvernement sénégalais, mais aussi aux populations locales, de venir à bout de l’abattage illégal et du trafic de bois. Il est crucial de résoudre le conflit en Casamance et d’améliorer la surveillance et la sécurité dans les forêts. Les autorités sénégalaises doivent persévérer dans leurs efforts pour améliorer les conditions socioéconomiques et les perspectives d’avenir des jeunes de Casamance. Plus important encore, le gouvernement doit s’attaquer au problème de la corruption, en particulier en mettant en place des moyens afin que les organes de lutte contre la corruption travaillent en partenariat avec des organisations dynamiques de la société civile.Mouhamadou Kane, Chercheur, projet ENACT, ISS

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