Dr Amadou Ba :«LE PRESIDENT DOIT PRENDRE A BRAS LE CORPS CE SECTEUR QUI EST NEVRALGIQUE»

https://www.seneplus.com/-L’As-Ancien directeur des hôpitaux de Fatick et de Kolda et ancien Conseiller technique au ministère de la Santé, Dr Amadou Ba a l’expertise requise pour diagnostiquer les différents maux qui affectent le système sanitaire prescrire un traitement de choc.
Ancien directeur des hôpitaux de Fatick et de Kolda et ancien Conseiller technique au ministère de la Santé, Dr Amadou Ba a l’expertise requise pour diagnostiquer les différents maux qui affectent le système sanitaire prescrire un traitement de choc. L’homme qui comptabilise 40 ans dans le secteur se prononce sur la problématique des urgences. A la suite de son diagnostic, il soutient que les hôpitaux vont aller de mal en pis tant que le système n’aura pas été changé.
Le ministre de la Santé a pris une série de mesures concernant la gestion des urgences au Sénégal. Comment jugez vous ces mesures ?
Je considère que c’est une série de mesures qui consistent à rappeler une disposition qui est fondamentale pour les hôpitaux, parce que la mission essentielle d’un hôpital, c’est de recevoir les malades de différentes catégories. La première catégorie, ce sont les urgences, la deuxième catégorie, ce sont les référés et une troisième catégorie que nous n’appelons pas les malades, ce sont les femmes en couches. Voilà les trois catégories de patients que l’hôpital reçoit, mais l’urgence est la caractéristique fondamentale à laquelle chaque hôpital doit pouvoir véritablement répondre.
Pour vous, comment se comporte le Service d’Accueil et des Urgences (Sau) dans nos hôpitaux ?
Là, il s’agit d’un problème de dispositif et non de disposition, parce que dire qu’un hôpital n’a pas de moyens est une aberration. Il n’y a pas d’hôpital qui ne dispose pas de moyens. Maintenant, c’est à l’administration de l’hôpital de pouvoir aménager son dispositif au point que le Sau soit bien aménagé. Il reçoit en premier le malade avant de pouvoir l’orienter dans les services spécialisés. Un hôpital par essence est la spécialisation. Une des caractéristiques de l’hôpital est de disposer de suffisamment de lits et de les organiser et les répartir dans les différentes divisions en sorte de pouvoir répondre à sa mission de service public. Il ne sert à rien de remplir les départements, c’est-à-dire les services spécialisés si déjà au niveau de l’accueil, le patient est mal accueilli ; par conséquent il sera mal orienté. Autrement dit, un hôpital sans un bon service d’urgence est tout sauf un hôpital.
La nuit, il a été constaté que le Sau est assuré par des stagiaires. Comment expliquez vous cela ?
Si c’est le stagiaire qui reste en garde, bonjour les dégâts. Comment va-t-il procéder avec l’urgence qui vient? Encore qu’un stagiaire ne doit pas prendre des décisions. Il soumet la décision au titulaire et c’est à ce dernier de signer l’acte. Si ce sont les stagiaires qui assurent la garde, ils sont en porte-à-faux avec la loi. Et on peut les sanctionner à tout moment. Quand c’est un stagiaire qui prend les décisions et travaille sans encadrement, on va assister à des erreurs médicales. Quand il s’aventure à faire des traitements aux malades, il est à 99% de commettre des erreurs. Moi, je ne dis pas que c’est une erreur, parce qu’une erreur est commise par quelqu’un qui est habilité. Quelqu’un qui n’est pas habilité et qui commet ces genres de choses, il n’a pas fait d’erreurs, il a fauté.
A votre avis, qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir une bonne gestion des urgences ?
La bonne gestion des urgences dépend simplement d’une bonne organisation du système hospitalier et c’est là où l’Etat a failli. Quand on dit urgence, qui est la mission fondamentale d’un hôpital, l’on se doit de respecter le principe de référence contre référence. C’est un principe qui n’est presque pas appliqué. Car, on dit principe de référence contre référence, cela suppose que l’organisation du système national de santé est faite de sorte que chaque structure réfère à un niveau supérieur ou à un secteur approprié. Théoriquement, nous avons un système pyramidal qui part de la case de santé au centre hospitalier universitaire. Ce système pyramidal voudrait que le sommet soit pointu et que la base soit large. Mais le système hospitalier devait suivre le même schéma en respectant la carte hospitalière. Si on avait un système hospitalier correct, le SAMU n’aurait pas sa raison d’être. Quelle est la mission du SAMU national ? C’est de pouvoir réguler et faire des orientations des malades et d’aller les prendre en des endroits. Le SAMU dispose d’ambulances, d’ambulanciers, de médecins, d’urgentistes. Mais tout ce personnel et ces moyens peuvent être redéployés dans les hôpitaux pour renforcer le plateau technique. Si le système de contre-référence est bien respecté, on saura où mettre chaque malade qui est diagnostiqué dans un hôpital, où l’orienter. Cela aurait également économisé le carburant des ambulances. Il faut faire en sorte que chaque hôpital dispose de l’ensemble des spécialités dont il a besoin. Quand vous allez à la Faculté des médecines, vous entrez dans une classe par exemple de 20 à 30 spécialistes, les Sénégalais occupent une place congrue de 2 ou 3 spécialistes.
Dr, quelle est la carte sanitaire du Sénégal ?
La réforme hospitalière de 1998 est claire. Elle dit ceci : le Sénégal dispose de trois ordres d’hôpitaux érigés en établissements publics de santé (Eps). Au nombre de 10, les Eps de niveau 1 sont appelés des hôpitaux communaux. Après, il y a les Eps de niveau 2 communément appelés hôpitaux régionaux qui, au nombre de 15, sont répartis sur 10 régions. Ce qui veut dire qu’il y a 4 régions qui ne disposent pas d’hôpitaux de niveau 2 alors que nous avons 15 hôpitaux. Il y a 3 régions qui disposent de 2 hôpitaux régionaux, c’est une aberration. Il s’agit de Ziguinchor, Saint-Louis et Matam. La seule région de Diourbel dispose d’un hôpital de niveau 1 et 3 à Touba plus un hôpital régional à Diourbel. Au niveau de Thiès, nous avons un hôpital de niveau 2 et deux autres hôpitaux privés de niveau 2. Pour Dakar, nous avons 10 hôpitaux de niveau 3. L’hôpital de niveau 3 est un Centre Hospitalier Universitaire (Chu) qui par excellence doit faire de la formation, de la recherche et de la clinique. Un hôpital de niveau 3 qui se trouve dans une région, plus précisément à Touba où il n’y a pas une université, pourra-t-il fonctionner correctement ? Dakar ne dispose pas d’hôpital régional et c’est un dysfonctionnement dû à l’anachronisme du système hospitalier. Il n’y a pas de pyramide hospitalière au Sénégal. Mieux, on ne dispose pas d’une politique hospitalière, ni d’un code de la santé publique. L’organisation actuelle du ministère de la Santé n’est pas réglementée. La politique de santé est définie mais pas codifiée. Tous les problèmes du secteur de la santé partent de l’absence de ces documents fondamentaux qui devaient pouvoir orienter le secteur.
Vous n’avez pas parlé de l’Eps de niveau 4 dont dispose notre pays selon le président de la république.
J’avais dit en 2013 que l’on avait trompé la bonne foi du président de la République et cela m’avait valu un ostracisme sans précédent. Mais aujourd’hui, la déclaration du président de la République le 31 décembre passé m’a donné raison parce qu’il s’est fourvoyé en disant que nous avons 4 ordres d’hôpitaux au Sénégal. Il a même dit qu’il y a des hôpitaux de niveau 4 alors qu’un hôpital de niveau 4 n’existe pas au Sénégal et je suis formel. Cela veut dire qu’on l’a encore trompé. On lui a donné des informations qui sont fausses et qui ne sont pas vérifiées. Et si c’est la première institution de l’Etat qui se fourvoie à ce niveau-là, c’est extrêmement grave.
Les populations se plaignent de la cherté des soins au Sénégal, quelles solutions préconisez-vous pour régler ce problème ?
La santé n’a pas de prix et c’est un droit individuel, collectif voire constitutionnel. Les soins de santé doivent être accessibles géographiquement et financièrement à tout individu et c’est une recommandation de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). L’argent ne doit pas être un obstacle. C’est pourquoi, il y a un système de tarification qui est établie par la loi 98-08. Chaque citoyen, où qu’il se trouve, doit disposer de soins de santé de qualité à la dimension de son besoin, faute de quoi l’hôpital n’est pas à la disposition de la communauté.
Contrairement aux postes et centres de santé, c’est dans les hôpitaux qu’il y a toujours des problèmes. Qu’est-ce qui explique cela ?
C’est un problème de leadership et de management. Ceux là qui sont chargés d’administrer les hôpitaux, qui sont-ils ? La loi définit de façon claire qui doit être directeur d’hôpital et qui ne doit pas l’être. Maintenant, c’est au gouvernement de procéder à un audit pour savoir le profil réel de ces administrateurs. J’invite le ministre de la Santé et le président de la République à auditer sur cette question. Dès sa prise de service, j’ai envoyé à l’actuel ministre de la Santé un mémorandum de 5 pages pour lui dire exactement les problèmes auxquels le système est confronté. Mais cette lettre est sans suite jusqu’à ce jour.
Pour résoudre les problèmes de la santé, ne faudrait-il pas, selon vous, nommer à la tête du ministère quelqu’un du secteur ?
Un ministre n’est pas nommé es qualité. La preuve, les médecins qui sont nommés n’ont pas fait de résultats. Les meilleurs ministres de la Santé sont ceux-là qui ne sont pas du secteur. Je peux citer le cas d’Assane Diop qui a fait deux séjours au ministère de la Santé. Tous les instruments de gestion de la santé étaient sous son magistère. Ce n’est pas le profil professionnel qui est un problème, mais c’est un problème de leadership, d’engagement, de volonté, et avoir autour de soi une équipe honnête et sincère. Il n’y pas quelqu’un de plus engagé et professionnel qu’Awa Marie Coll Seck. Et pourtant, pendant son magistère, combien de fois on lui a fait coller des actes aux antipodes de l’administration. Cela est dû à des collaborateurs qui ne sont pas sincères. Un ministre, pour qu’il réussisse sa mission, doit avoir un entourage honnête et sincère. Des hommes dont la seule mission est de réussir une mission et non de s’enrichir au détriment du système. Et c’est cette dernière catégorie-là qui pollue le système de la santé. Awa Marie Coll Seck est partie jusqu’à signer un acte qui interdisait l’organisation de séminaires et j’avais attiré son attention en lui disant qu’on l’avait encore trompée parce qu’un séminaire est un cadre de réflexion. Elle aurait bien aimé réussir, mais son entourage ne l’a pas aidée.
On assiste à la prolifération des cliniques privées, alors que beaucoup de nos concitoyens n’ont pas les moyens d’aller dans ces structures ?
Il faut relativiser sur la présence de ces cliniques privées. Elles contribuent à améliorer le système de santé. L’Oms a dit ceci : il faut démocratiser le système, mais surtout le décentraliser. L’effort du privé est de faire du service public parce que c’est une mission qui lui est concédée. Ce qui est interdit est de travailler et dans le public et dans le privé. On ne peut pas être agent de l’Etat et travailler dans le privé. On ne peut pas évoluer dans un hôpital et ouvrir une clinique à côté de l’hôpital. Cependant, le coût des soins doit être modulé. Je parie ma main sur le Coran qu’aucun hôpital ne peut fonctionner si véritablement ce système est maintenu. Les hôpitaux iront de mal en pis tant que ce système n’aura pas été changé. Tant que certains hommes que j’appelle les dinosaures du système n’auront pas été enlevés, il sera toujours malade. C’est un système agonisant et il va mourir de sa belle mort, si on ne prend pas les dispositions qu’il faut. Et c’est le président de la République qui doit prendre à bras-le-corps ce secteur, sachant que c’est un secteur névralgique. C’est un secteur sans lequel il ne peut y avoir d’émergence au Sénégal parce que pour faire émerger ce pays, il nous faut des bras valides, des hommes sains. L’hôpital est plus malade que les malades.
Un autre problème, ce sont les évacuations sanitaires. Que faire pour remédier à cette situation ?
Les Marocains, les Tunisiens, les Ivoiriens et les Burkinabé pour ne citer que ceux-là, tous ont fait leurs formations ici à la faculté de médecine de Dakar qui date de 1952. C’est la première faculté de médecine en Afrique. De 1952 à nos jours, cela fait combien de temps ? Aujourd’hui, cette université continue à produire et de fort belle manière des agents très respectés dans la sous région. Ce n’est pas pour rien qu’on observe ce qu’on appelle une fuite des cerveaux : des cadres formés ici et qui servent ailleurs. Vous allez en France, il n’y a pas un seul hôpital où il n’y a pas de médecins sénégalais ou bien de personnel sénégalais. Vous allez au Canada également, le personnel sénégalais est là-bas. C’est vous dire la qualité de nos ressources humaines. On a des ressources humaines véritablement de qualité, mais quand ces ressources humaines ne sont pas utilisées à bon escient, c‘est un problème. Si on interdisait les évacuations sanitaires, quelle que soit la catégorie sociale du citoyen, les politiciens, les médecins, les parlementaires bref toutes les catégories socioprofessionnelles allaient s’investir pour que les hôpitaux soient performants et que les services de soins soient de qualité. Mais c’est parce que nos dirigeants, nos politiciens, nos administrateurs ont des moyens de se soigner ailleurs qu’ils s’en f… de notre système. Les évacuations sanitaires coûtent cher à l’Etat, même très cher à l’Etat alors que cet argent pouvait servir dans nos hôpitaux. Une fois, j’ai fait une communication au WARC sur un sujet : «la problématique de la politique hospitalière au Sénégal». Un de vos confrères m’a posé une question par rapport au bateau médicalisé qui mouille dans nos eaux et j’ai dit : voilà un indicateur net et clair de l’échec du système de santé au Sénégal. C’est un indicateur d’échec, pourquoi cela ? Parce que ce sont des médecins, un personnel et des médicaments qui nous viennent d’ailleurs. C’est un hôpital ambulant qui va nous coûter plus de 2 milliards Fcfa. Si ces deux milliards étaient investis dans nos hôpitaux en termes de matériels, en termes d’équipements et en termes de motivation de personnel, cela allait régler notre problème.
Ces médecins et infirmiers qui sont dans le bateau Mercy Ships sont-ils plus qualifiés que nos médecins ?
Non. J’ai dit que nous avons les meilleures ressources humaines au Sénégal. Nos médecins, nos infirmiers, nos sages-femmes sont prisés et dans la sous région et en Occident. Mais cela veut dire que s’ils avaient de la motivation adéquate, ils allaient rester dans leur pays, dans leurs familles au service de leurs concitoyens. C’est parce que justement, il n’y a pas tout cela, qu’il y a cet exode de médecins, d’infirmiers et de sages-femmes dans notre pays. C’est à cause de cela que ce bateau médicalisé est là dans nos eaux. Mais quoi faire ? Nous avons suffisamment de chirurgiens. Nous avons les meilleurs chirurgiens en Afrique. Nous avons les meilleurs professeurs en médecine. Awa Marie Coll Seck en est un exemple. Le secteur de la santé encore une fois est malade. Le diagnostic est posé. Le traitement est connu, mais il reste maintenant la volonté véritablement d’appliquer le traitement. Le protocole existe et le traitement existe. Ceux-là qui sont capables de soigner ce grand malade sont là, au Sénégal. On n’a pas besoin d’aller les chercher ailleurs. Ils sont là et la première chose est simplement de réorganiser le secteur ni plus ni moins, et avoir également des hommes et des femmes sérieux. Nous avons des hommes et des femmes capables, maintenant il reste à avoir des hommes et des femmes sérieux.
Parlez-nous, Dr, des livres que vous avez écrits ?
J’ai écrit trois ouvrages. Le premier livre est appelé «Diagnostic d’une endémie hospitalière au Sénégal». Le second est intitulé «La thérapie hospitalière». Et le dernier porte sur «L’administration de la santé». La thérapie est le traitement des hôpitaux. L’hôpital est un patient malade et il faut le soigner, mais aussi c’est le système hospitalier qui est malade parce que les dispositions de la loi ne sont pas respectées. Il y a trois éléments qui le prouvent : les urgences sont une disposition de la loi et elles ne sont pas respectées depuis 1998. Il y a deux autres dispositions : la comptabilité analytique et le système d’information hospitalier. Ce sont des éléments de transparence mais pourquoi les gens refusent-ils de l’appliquer dans les hôpitaux ? Cela veut dire qu’il y a une volonté délibérée de masquer quelque chose. Entretien réalisé par Mame Diarra DIENG

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