TOME 3 DE «L’HEUR DE PHILOSOPHER LA NUIT ET LE JOUR» DE DJIBRIL SAMB:Quand vieillir c’est philosopher

TOME 3 DE «L’HEUR DE PHILOSOPHER LA NUIT ET LE JOUR» DE DJIBRIL SAMB:Quand vieillir c’est philosopher
TOME 3 DE «L’HEUR DE PHILOSOPHER LA NUIT ET LE JOUR» DE DJIBRIL SAMB:Quand vieillir c’est philosopher

 

http://www.lesoleil.sn Après les deux premiers tomes parus fin 2018, Djibril Samb vient de publier le 3e tome de son journal philosophique « L’heur de philosopher la nuit et le jour » chez L’Harmattan Sénégal sous le titre propre « Quand philosopher c’est vivre » (369 pages). Dans ce troisième volume, le philosophe sénégalais, en humaniste radical, bouscule « sans ménagement » le grand philosophe allemand Hegel dont il s’attèle à déconstruire les thèses « extrêmement sommaires » et pleines de préjugés sur l’Afrique noire et les Africains. Mais cet essai peut aussi être considéré, d’une certaine façon, comme un traité sur la vieillesse. Ou tout simplement comment philosopher en vieillissant.

« On le lira, s’il est bon ; et, s’il est mauvais, je ne me soucie pas qu’on le lise ». C’est par l’évocation de ces premiers mots de l’Introduction de Montesquieu aux « Lettres persanes » au sujet de son livre que Djibril Samb commence ce troisième tome de son journal philosophique « L’heur de philosopher la nuit et le jour (2017) : Quand philosopher c’est vivre » qu’il vient de publier chez L’Harmattan. Tout comme l’essayiste français des Lumières, le philosophe sénégalais n’aura assurément pas à souffrir de la seconde hypothèse. Cet essai érudit, mais accessible, dense mais limpide, s’attèle essentiellement à déconstruire – sans s’y résumer exclusivement – les thèses « extrêmement sommaires et douteuses » de Hegel sur l’Afrique noire et les Africains noirs exposées dans ses fameuses « Leçons sur la philosophie de l’histoire ». Cependant, dans sa critique de l’icône de la philosophie allemande, si intraitable soit-elle, Djibril Samb ne se départit jamais du fondement radicalement humaniste de sa pensée. « L’humain, et lui seul, est mon territoire et ma patrie. Et je ne me soucie nullement de la couleur de sa peau, qui ne le définit en rien », tient-il à préciser dès la préface. Dans sa réfutation des sentences de Hegel, « plus osées les unes que les autres, sans le moindre fait, sans une ombre même de réflexion sérieuse », Samb appelle à la rescousse quelques-uns des contemporains du philosophe allemand, et principalement l’abbé Henri Grégoire, « l’antithèse parfaite de Hegel dont il était contemporain », qui s’était donnés les moyens d’une appréciation informée sur l’Afrique noire et sur les humains qu’elle abrite et joua un rôle important dans l’abolition de la traite des Noires. Il s’appuie aussi, fondamentalement, sur deux grandes chartes médiévales de l’Afrique de l’Ouest : la Charte du Mandé et la Charte de Kurukan Fuga.

« Il reste du Hegel dans notre temps »

Djibril Samb rappelle qu’au moment où Hegel trempe sa plume dans son encrier et se prépare à proférer, avec une tragique insouciance, que « les nègres représentent l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance » et que « l’on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme », le philosophe allemand « ignorait totalement » que cet homme en qui rien ne rappelait l’homme avait déjà, 567 ans avant la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789, une Charte (du Mandé) dont les tout premiers mots, c’est-à-dire le Préambule, placent la vie humaine au sommet de la table universelle des valeurs. « Toute vie humaine est une vie » et qu’aucune vie « n’est plus respectable qu’une autre vie », stipule cette Charte. Bref, en comparant, terme à terme, le discours de la Charte du Mandé et celui de Hegel, le philosophe sénégalais se dit frappé par « la noblesse, l’élévation d’esprit, le haut sentiment de l’une », semblant tout droit sortie de l’Aufklärung (courant intellectuel souvent identifié aux Lumières), et « le caractère borné, lilliputien et immoral de l’autre », paraissant une excroissance de la honteuse controverse de Valladolid (1527), « dont Hegel, implicitement, admet l’ignoble conclusion » qui, d’une part, reconnaît l’égalité des Amérindiens avec les Blancs européens et les soustrait ainsi à l’esclavage, et d’autre part, ne reconnaît pas la même dignité aux Noirs ainsi déclarés éligibles à l’abominable traite des esclaves. En déconstruisant méthodiquement – au nom de la raison et de l’humaine condition – le discours de Hegel sur les Noirs, dont on connaît l’influence néfaste sur les malheurs de l’Afrique, Djibril Samb fait œuvre de salubrité publique, surtout si l’on sait qu’« il reste du Hegel dans notre temps ». Mais aussi il fait preuve de courage intellectuel, tant les hégélianisants africains restent tellement tétanisés par l’immense prestige de Hegel. Certains continuent d’ailleurs de se montrer « archirévérencieux, et même obséquieux », envers un philosophe qui, pourtant, a eu « l’outrecuidance d’exprimer le plus absolu irrespect » pour une large fraction d’humains qu’il ne désigne que par la couleur de leur peau.

Quelque chose de « joyeux » dans l’attente de la mort

Mais cet essai, quoiqu’y consacrant une large part, ne se résume pas à réfuter les thèses du citoyen de Stuttgart. L’auteur poursuit, ici, sa vaste enquête entamée dans les deux premiers tomes sur la « tilogie ». Un concept qui déborde le domaine traditionnel de l’être et du non-être pour englober ce qui n’est ni l’un ni l’autre. « La tilogie ouvre un domaine effrayant, effrayant ; c’est pourquoi, j’ai renoncé à tout ce qui ressemblerait à un traité pour distiller au fil des cahiers les questionnements tilogiques fondamentaux qui me préoccupent », expliquait-il lors de la présentation des deux premiers tomes en novembre dernier. Il livre ainsi, dans ce 3e tome, la substance de ses réflexions sur la vieillesse, qui, dit-il, doit rester un regard de vie joyeux. « Vieillir, il me semble, c’est vivre pleinement à la mesure des moyens dont on dispose et célébrer la vie en ce qu’elle est unique et qu’elle est un don dont nous ne savons même pas l’origine » (p.73). Pour le philosophe, cette idée de la mort inévitable, nécessaire, est « revigorante », précisément parce qu’elle se présentera « comme une consécration » de sa vie. Il trouve même quelque chose de « joyeux » dans l’attente de la mort, « quelque chose comme une délivrance du poids de la matière, cette chape corporelle qui insupporte l’humain à mesure qu’il vieillit » (p.128). Ainsi va la vie, pour le philosophe, qu’elle (la vie) « nous ramène toujours vers elle, même par le biais de la mort ». Pour ceux qui s’étonneront de voir un bonhomme de plus de 70 ans continuer à tenir un journal intime, voici ce qu’il disait dans une récente interview accordée au « Soleil » : « Dans le « Phèdre », en 276 d, Platon soutient que l’écriture permet au philosophe, rattrapé par la « vieillesse oublieuse », de revisiter ses souvenirs grâce à la mémoire transcrite qui conserve les traces des chemins autrefois parcourus ».

Féministe comme Platon

Platonicien et féministe assumé, « comme devrait l’être tout philosophe digne de ce nom », l’auteur consacre, par ailleurs, une large partie de ce volume à revisiter histoire méconnue des femmes dans la philosophie, à travers une galerie de portraits, dont Hipparchia de Maronée une philosophe cynique qui vécut comme telle sa vie quotidienne. Une façon pour Samb de rendre hommage à sa défunte « collègue et amie » la philosophe Aminata Diaw Cissé disparue le 14 avril 2017. Il nous apprend ainsi que l’histoire de la philosophie nous a légué, singulièrement pour la philosophie antique, toute une lignée de femmes philosophes. Même si la plupart d’entre elles sont mal connues, faute d’une documentation circonstanciée. En effet, en dépit de ce qu’on pourrait croire de prime abord, l’entrée des femmes en philosophie n’est nullement tardive. Dès l’époque des sept sages, nous apprend Djibril Samb, et, en particulier de Pythagore, on trouve nombre de figures de femmes dans les milieux ou cercles philosophiques. « Dès sa naissance, aux environs des VIIe-VIe siècle, chez les présocratiques, la philosophie fut pratiquée aussi par les femmes ».

Parfois, comme à son habitude, c’est par touches discrètes qu’il procède pour creuser certaines questions (comme sur la nature de la relation entre identité, mémoire et temporalité), tel un laboureur infatigable. Un dernier mot, comme les deux précédents tomes, celui-ci recèle d’aphorismes. Comme celui-ci : « La mort est le rançon de toute naissance » (p. 60). Ou ces deux autres : « Le même est toujours un autre. Un autre est toujours le même » ; « On périt toujours par là où on a péché » (p.134). Enfin, ses commentaires sur les nécessaires réformes de l’Etat dignes du plus grand intérêt. Pour Samb, l’une des tâches majeures de la philosophie politique africaine, c’est de penser la réforme de l’Etat – réforme qui doit aller jusqu’à définir les conditions de sa refondation.Seydou KA

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