LAC ROSE : L’énigme autour de la fameuse coloration de l’eau 

LAC ROSE : L’énigme autour de la fameuse coloration de l’eau 
LAC ROSE : L’énigme autour de la fameuse coloration de l’eau 
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http://www.enqueteplus.com Situé à environ 30 km au nord-est de Dakar, et plus précisément dans la commune de Tivaouane Peul-Niague, le lac Retba, plus connu sous le nom de lac Rose, attire encore quelques visiteurs, même si les eaux ont un peu perdu leur coloration d’origine. Toutefois, l’endroit émerveille les touristes, écoliers, etc., rencontrés sur place.

Reportage.

‘’J’ai fait deux jours au lac Rose. Et depuis lors, l’eau n’est pas rose. Je suis resté hier (jeudi dernier) toute la journée, mais je n’ai observé aucun changement’’, témoigne ce jeune homme, la vingtaine, trouvé juste en face du lac, assis sur un tronc de cocotier posé par terre. En cette matinée de vendredi du mois de ramadan, l’endroit n’est pas trop animé. Quelques touristes longent la côte à pied, des vendeuses d’objets d’art et des guides interceptent les visiteurs. Abdou Karim, les écouteurs bien vissés aux oreilles, écoute la radio, tout en observant le mouvement de l’eau. Venu pour la première fois au lac Retba, le jeune homme n’est surtout pas déçu, même s’il n’a pas eu l’occasion de contempler la célèbre couleur rose du lac.

A quelques mètres de lui, on aperçoit un groupe d’élèves arborant des blouses blanches. Ils sont accompagnés de quatre adultes. Il s’agit de potaches en classe de Ce2 à l’école Saint-Jean Apôtre de Ngascope (Ndlr : un village de la commune de Ngoye, dans le département de Bambey). ‘’L’objet de notre visite, c’est de permettre aux élèves de constater, de visu, ce qu’on leur apprend à l’école, pour coller la théorie à la pratique. On leur enseigne le lac Rose ou lac Retba. Ici, ils auront l’occasion de voir les filaos, les dunes, les montagnes, la plaine, la colline, etc.’’, explique le directeur de l’école, Michel Gaye.

Chaque année, renseigne-t-il, les classes de Cp, Ce2 et Cm2 de cet établissement vont en sortie pédagogique dans différents sites historiques ou touristiques du pays.

‘’L’année dernière, c’était au lac Tanma, vers Mont-Rolland (région de Thiès). Et cette année, nous ne sommes pas venus directement au lac Rose. Nous sommes passés par Thiès pour voir les plateaux. Comme ce sont des élèves de Ce2, c’est le programme qu’on leur enseigne. Donc, l’occasion leur est offerte de venir toucher, voir la réalité’’, ajoute notre interlocuteur.

Pendant qu’on échange, le groupe poursuit sa marche, sous la conduite de leur maître qui leur explique les différents composants du lac. Tous heureux, ils sourient et montrent du doigt à leurs camarades des choses qui attirent leur attention. ‘’Je suis content d’effectuer cette visite. Cela m’a permis de voir des bateaux, des pirogues, des hôtels et du sel. J’ai aussi vu des touristes’’, narre Fallou. Comme lui, la petite Mbène Ndao, la mine joyeuse, a hâte de retourner au village pour partager son expérience avec ses amies. ‘’Une fois au village, je dirai à mes amies que c’est trop cool au lac Rose. On a découvert beaucoup de choses’’, dit-elle en souriant.

Et pour que ses amis aient envie de venir découvrir le fameux lac Rose, Ibrahima Faye, lui, va jouer la carte de la fascination. ‘‘Moi, je dirai à mes camarades que j’ai vu des choses que vous n’avez jamais vues. Que l’endroit est magnifique, c’est beau. Ce qui m’a plus marqué, c’est le vent ; ce n’est pas pareil par rapport au village. C’est frais, c’est humide, etc. C’est ma première visite au Lac Rose, je suis trop heureux et j’ai hâte de revenir’’, lance le jeune garçon.

Michel Gaye : ‘’Il faudrait que les gens comprennent que le lac est un patrimoine’’

Si Ibrahima en est à sa première visite, ce n’est pas le cas pour son directeur. En effet, M. Gaye en est sa troisième fois. ‘’La première fois, c’est entre 2008 et 2009. Beaucoup de choses ont changé, depuis lors. Déjà, à l’époque, l’eau n’était plus tellement rose. Aujourd’hui, elle a totalement perdu sa teinte rose. De plus en plus, les gens construisent des maisons aux alentours du lac. Le niveau de l’eau a un peu baissé. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est visible à l’œil nu’’, raconte-t-il. Et pour ce qui est de la faible affluence des lieux, en cette période de l’année scolaire, il estime que c’est soit lié au fait que les gens ne connaissent pas l’endroit ou que les écoles ‘’ne s’intéressent plus’’ au lac pour venir en visite pédagogique. ‘’Il faudrait que les gens comprennent que le lac est un patrimoine qui est là, qu’il faut toucher, voir. Il faut coller l’apprentissage à la réalité sur le terrain. Ce voyage est intéressant pour des élèves,surtout ceux qui sont dans un village très éloigné comme Ngascope’’, dit-il

D’après M. Gaye, dans ces zones, beaucoup d’élèves ne connaissent pas le… goudron. ‘’Nous sommes passés par l’autoroute à péage qu’ils ignoraient. Nous sommes allés jusqu’à Keur Massar pour qu’ils puissent voir les étages. C’est une visite très riche pour eux qui n’ont jamais vu un grand magasin comme Auchan’’, soutient le directeur de l’école Saint-Jean Apôtre.

Ce patrimoine, comme le considère M. Gaye, séduit encore les touristes. Bruno et Christine, un couple français, sont venus pour la première fois en vacances en Afrique noire et notamment au Sénégal, pour 15 jours. Après un séjour à Warang, dans le département de Mbour, les amoureux sont venus découvrir le légendaire lac Rose. Sur place, après avoir longé la côte à bord d’un véhicule, ils se sont arrêtés au village artisanal pour acheter quelques pantalons en coton peints aux couleurs du drapeau sénégalais. L’homme des sciences en choisit trois, au bout de quelques minutes : ‘’J’adore celui-là aux couleurs de l’Afrique, mais la taille est trop grande et l’autre me va. Par contre, je n’aime pas la couleur’’, dit-il en tendant le pantalon aux dessins de la carte d’Afrique, au vendeur. ‘’Donc, prend celui avec la couleur beige-clair. Ce n’est pas grave, puisque tu as les deux avec les couleurs du Sénégal’’, conseille Christine.

Bruno, touriste français : ‘’Mais il n’est pas rose !’’

A la question de savoir ce qui leur a le plus marqué, quand ils ont mis les pieds au lac Rose, Bruno s’exclame avec un petit sourire : ‘’Mais il n’est pas rose !’’ Il s’empresse d’ajouter : ‘’Non, à part cela, c’est beau. On a fait le tour en 4×4. C’est un joli endroit. Il n’y a pas trop de monde. Et c’est partout au Sénégal, il n’y a pas trop de touristes’’, fait-il savoir. Par contre, ce qui ne va pas, selon ce touriste français, c’est que les plages sénégalaises ‘’sont sales’’. ‘’Il y a trop de plastiques, partout. Et ça, les touristes n’aiment pas. C’est sûr que quand on va à Saly, avec les beaux hôtels, tout est propre. Mais nous, nous sommes à Warang. Je suis sportif. Le matin, je cours le long de la plage entre les bouteilles, les plastiques, les algues. Et c’est dommage, l’endroit est très joli. Il n’y a pas de poubelle, nulle part. C’est le seul regret que j’ai ici. Autrement, tout est parfait’’, déclare

Bruno.

Comme son mari, Christine aussi appuie la même thèse. ‘’J’aime bien tout ici. Le paysage, les gens. J’aime bien les gens. Ils sont, tout le temps, souriants, de bonne humeur. Le petit bémol quand même, c’est que c’est un peu sale. Il faudrait faire un effort pour ranger tout. C’est regrettable et ce n’est pas vraiment joli’’, renchérit-elle. Toutefois, ces Français se réjouissent de l’accueil et de la courtoisie des Sénégalais. ‘’Ils disent toujours bonjour. Ils ont un bon commerce et c’est normal. C’est leur métier. Je voyage beaucoup au Maghreb que j’aime bien. Mais j’ai arrêté, parce qu’on n’était jamais tranquille. Ces gens n’arrêtent pas, ils vous suivent partout. Et, du coup, vous en avez marre. Et là, ça va. On est en vacances, quand même, il faut qu’on soit tranquille’’, témoigne par ailleurs Bruno.

Christine d’ajouter qu’elle est également surprise par la gentillesse des gens. ‘’Ils sont hyper gentils et des fois un peu trop’’, estime cette Française, la cinquantaine révolue.  MARIAMA DIÉMÉ

VILLAGE ARTISANAL DU LAC ROSE :Le lac inquiète les artisans 

http://www.enqueteplus.com Les commerçants installés au lac Rose sont aujourd’hui nostalgiques du bon vieux temps. Notamment la période où le Sénégal accueillait le rallye Paris-Dakar. Leur business est au ralenti, ces dernières années. Et l’état du lac les angoisse.

Selon le vice-président du village artisanal du lac Rose, actuellement, le tourisme ‘’ne marche pas très bien’’. ‘’Depuis qu’ils ont changé la destination du rallye Paris-Dakar, les touristes ne viennent plus comme d’habitude. Cela a constitué un vrai handicap pour notre business. Car, à l’époque, à six mois de l’évènement, tous les hôtels étaient pleins et, trois jours avant, nous nous remplissions les poches. Les temps ne sont plus pareils. Entre 1998 et 2000, nous ne nous plaignions vraiment pas. Les choses allaient à merveille. Mais, depuis lors, les activités sont plombées’’, affirme Abdoul Aziz Dieng.

En fait, Abdou Aziz vend des tableaux et des tenues traditionnelles, depuis plus de 30 ans, au sein de ce marché. Hormis le changement de la destination finale du rallye, il déplore le fait qu’il n’y ait pas la ‘’promotion nécessaire’’ pour la vulgarisation du site. En plus, le vice-président du village artisanal pense que les ressources qui sont destinées au secteur sont ‘’minimes’’. ‘’Dans les pays maghrébins comme le Maroc, les autorités mettent au mois plus 10 milliards de francs Cfa pour la promotion du secteur. Or, ici, c’est environ un milliard. Les gens chargés de faire la promotion du tourisme ne le maitrisent pas. C’est ce qui plombe les choses. Il faut le donner à ceux qui le connaissent vraiment, qui savent comment le rendre attractif. Bien que, cette année, on constate que l’Etat a fait des efforts’’, dit-il.

Cependant, M. Dieng soutient que les autorités ont certes la volonté, malheureusement, ‘’elles ne peuvent pas’’. ‘’Elles ne font que tâtonner et n’y mettent pas assez de ressources. Ce qui nous manque aussi, ce sont des évènements pour vulgariser nos produits. On n’organise rien, même pas un festival. Si l’Etat et les élus locaux organisaient de grandes manifestations dans ce sens, même si c’est pour trois jours, cela permettrait aux gens de mieux connaître le site’’, plaide notre interlocuteur. Qui renseigne que, depuis l’existence de leur marché, personne n’a jamais quitté le village pour aller exposer dans une foire en ville ou à l’étranger. ‘’Or, on a un représentant à la chambre des métiers. Il y a plus de 200 personnes qui s’activent ici. En plus, l’état actuel du lac nous fait peur et on doit le sauver’’, lance le vice-président du village artisanal du lac Rose.

Inquiète, ‘’Maman Africa de lac Rose’’, comme on l’appelle ici, l’est également. Car elle tire ses revenus de cette zone touristique, grâce à la commercialisation d’objets d’art comme les perles, les colliers, etc. ‘’Actuellement, le commerce ne marche pas trop. Parce que nous sommes en basse saison touristique. C’est pendant les vacances d’hiver qu’on s’en sort bien, à savoir entre décembre, janvier et février. C’est la pleine saison. A part ces moments, au mois de juillet ou août, les visiteurs viennent et notre activité décolle mieux qu’en cette période’’, rapporte la bonne dame, la cinquantaine, de petite taille et au teint noir. Avec un panier en osier ovale dans lequel elle expose sa marchandise, Maman Africa quitte chaque matin Niague pour le lac. Elle n’est pas installée au village artisanal, comme la plupart des dames. Elle déambule le long de la plage, son panier sur la tête, guettant tout visiteur.

Ici, les femmes ont une bonne stratégie pour gagner l’affection ou la compassion des gens. Au premier contact, elles offrent un bracelet en perles ou un objet sans une grande valeur marchande, avant de proposer des articles. Une astuce qui marche bien. Néanmoins, parler de chiffre d’affaires avec ces vendeuses reste un sujet tabou. ‘’On ne peut pas parler de notre chiffre d’affaires. Tout ce qu’on peut dire, c’est que cela dépend du tourisme’’, explique Maman Africa. A la question de savoir si elle arrive parfois, en pleine saison, de descendre avec 50 000 F Cfa, elle sourit et réplique : ‘’Non, jamais on n’a eu cette somme ici. On ne l’a pas vraiment.’’

A côté d’elle, une jeune fille d’une trentaine d’années est assise sur le tronc d’un cocotier posé par terre et qui leur sert de banc. Fatou vient aussi vendre des colliers en perles, des objets d’art dans cet endroit touristique, depuis plus d’une décennie. ‘’Au début, quand je venais ici, le business était florissant. Mais j’étais encore jeune, je ne connaissais pas encore la valeur de l’argent. Je ne faisais pas attention à ce que je gagnais. Maintenant, les choses ont changé. Non seulement, il n’y a plus d’argent, mais la nature du lac n’est plus la même. La couleur n’est plus aussi rose qu’avant’’, narre-t-elle.

Plus ouverte d’esprit que Maman Africa, Fatou confie que par rapport au commerce, elle gagne 500 F par-ci, 1 000 F Cfa par-là et essaie de faire avec. ‘’On peut aussi, à la fin de la journée, avoir 5 000 F Cfa ou plus. Tout dépend de la période touristique et de ce que Dieu te réserve au quotidien. Alhamdoulillah ! On rend grâce à Dieu’’, rapporte-t-elle.

Ces dames achètent les perles à Dakar et les confectionnent en fonction de leur inspiration.MARIAMA DIÉMÉ

KHONDÉ FALL (MEMBRE DU COMITE DE GESTION DU LAC, SUR L’EXPLOITATION DU SEL) :‘’Notre problème majeur, c’est l’écoulement du sel’’

http://www.enqueteplus.com Activité principale au lac Rose, la commercialisation du sel n’est pas florissante, ces dernières années. Depuis la saison dernière, des tas de sel sont stockés sur les lieux, dans l’attente de potentiels acheteurs. Khondé Fall, membre du Comité de gestion du lac, chargé de l’organisation du travail autour de l’exportation, revient sur l’organisation du travail et les défis auxquels ils font face.

Comment se passe la collecte du sel au niveau du lac ?

Nous nous occupons de la gestion du sel. Nous partageons le lac en deux parties. Nous travaillons sur une partie et laissons l’autre se reposer entre 5 à 6 mois. Ainsi, le sel va se former naturellement. Ensuite, nous autorisons l’exploitation. Pendant qu’on collecte le sel sur cette partie, on ferme celle qui est déjà exploitée.

Comment vous organisez le travail ?

Toute personne qui désire exploiter le sel peut venir le faire librement. L’essentiel, c’est qu’elle s’enregistre auprès du comité. Nous ne demandons de l’argent à personne. Les gens peuvent venir chercher le sel sans souci et il y a des commerçants qui sont sur place pour acheter le produit. Tout ce que nous exigeons, c’est la discipline et l’honnêteté dans le travail. Tous les tas qui vous voyez sont déjà achetés. Quand quelqu’un vient ici, il lui faut un fournisseur. Tout est organisé. Si on a un client avec qui on veut travailler, on informe le comité du tonnage qu’on souhaite acheter et on lui verse l’argent. Et si le fournisseur vient, il se présente à son tour au niveau du comité qui gère tout ceci. Nous suivons tout le processus pour éviter d’éventuels couacs. Nous nous assurons aussi que le client a bien versé son argent, avant de prendre la marchandise. Chaque village a deux représentants au sein de la Commission de gestion du lac. Les intérêts sont partagés chaque un ou deux mois.

Donc, le comité fait l’intermédiation entre les fournisseurs et les clients ?

Oui. En effet, tout acheteur vient passer sa commande auprès du comité. Celui-ci lui dit le prix du marché. La personne paie. On achète le sel qui est iodé, on le met dans des sacs qui sont chargés sur des camions pour la livraison. Le comité est aussi un groupement d’intérêt économique (Gie) depuis une trentaine d’années, qui réunit 5 villages. Il s’agit de Niague, Beuye, Ngoyé Mbame, Déni Biram Ndao nord et sud. Avant, les choses n’étaient pas organisées. Chacun travaillait comme il voulait. Certains partaient avec l’argent des clients, etc.

Est-ce que c’est possible, pour les ouvriers de faire, des affaires sans passer par le comité ?

Non, ils ne peuvent pas. Parce que les gens qui veulent travailler doivent impérativement se présenter ici. On ne peut pas travailler dans cette zone clandestinement. Car on n’aura pas la possibilité de faire sortir le sel à l’insu des membres du comité. D’abord, pour le faire, il faut un camion et celui-ci, avant qu’il ne quitte les lieux, doit détenir une facture qu’il va présenter à la gendarmerie, à la sortie, pour une vérification. Parce qu’avant qu’un sac de sel ne quitte l’endroit, il faut qu’il soit iodé et c’est le comité qui s’en charge. Donc, on ne peut pas le faire dans la clandestinité. Nous sommes là du matin au soir, de 8 h à 18 h. Et en rentrant, nous laissons des gardiens sur place qui surveillent les lieux.

Combien de tonnes de sel sont produites ici, par jour ?

C’est difficile de le quantifier, parce que cela dépend de la demande. Il arrive des moments où elle est forte et parfois c’est le contraire. Ce n’est pas une activité où les gens font des commandes régulièrement. Un client peut faire une commande et rester un bon moment avant de revenir.

Est-ce qu’il vous arrive de rester une semaine sans avoir de commande ?

Non, ceci est impossible. Les commandes viennent de partout. Les gens achètent le sel brut pour le broyer après. Certains clients viennent du Port autonome de Dakar, d’autres de la sous-région. On travaille chaque jour et cela dépend de la commande. On peut rester aussi toute une journée sans client.

A combien est vendue la tonne de sel ?

Le prix varie. On ne peut pas dire exactement le coût. Parce que, dans le commerce, certains prix sont secrets, on ne peut pas les divulguer au grand public. Chaque fournisseur a un prix qu’il applique à ses clients et la qualité du sel n’est pas la même. Donc, les prix ne sont pas les mêmes. Il y a aussi le sel qui a duré ici plus d’un an. Il est plus cher que celui qui vient d’être ramassé. Je ne peux pas dire le prix exact ; chacun détermine à combien il vend son tas de sel.

Mais qui fixe les prix ?

Où que ce soit, même au Sine-Saloum, il n’y a pas de prix fixe pour le sel. Aujourd’hui, on peut vendre la tonne à 20 000, 25 000, voire 30 000 F Cfa. En période de froid, il y a peu de sel. Donc, il devient plus cher. Actuellement, et dans quelques mois, si on commence l’exploitation, les prix seront bas.

Est-ce que la main-d’œuvre est prise en compte dans les facturations ?

Non. Chacun est payé en fonction de ce qu’il fait et pour chaque étape du processus.

A part les clients locaux, est-ce que vous arrivez à exporter le sel massivement ?

Maintenant, on n’exporte pas comme avant. Les clients venaient du Mali, du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire. On exporte toujours vers le Burkina et la Côte d’Ivoire, mais la quantité est réduite. Le Ghana a du sel et c’est plus près du Burkina que Dakar. En effet, si on quitte Dakar pour le Burkina, on paie entre 2,5 et 2,6 millions de francs Cfa pour le transport. Or, si c’est du Ghana au Burkina, c’est 1,5 million avec un jour de trajet. Alors qu’ici ils font entre 5 et 6 jours. En plus, avant, il n’y avait pas trop de taxes sur le sel. C’est pourquoi les gens ne l’exportent plus.

A part ces taxes liées à l’exportation, existe-t-il d’autres défis auxquels vous faites face ?

Notre problème majeur, c’est l’écoulement du sel. On a une quantité importante de sel sur place et la qualité y est aussi. Mais la commercialisation fait défaut. Les tas qui sont là datent de la dernière saison. S’il y avait des clients, il n’y aurait rien ici. Il arrivait des années où, à cette période, il n’y avait aucun stock de sel sur les lieux. Il y a beaucoup plus de dépenses dans la production du sel. Mais, au niveau du lac, le sel ne coûte pas cher. Ce sont les taxes qui découragent les exportateurs.

Pourquoi le ramassage du sel se fait toujours en mode artisanal ? N’avez-vous pas la possibilité de le moderniser ?

Ce que nous connaissons et qu’on nous a transmis, c’est la collecte du sel de manière artisanale. Si on nous avait proposé une meilleure méthode, on ne l’aurait pas refusée. On ne pense pas qu’il y ait une autre possibilité.

Est-ce que vous confirmez que le lac est en voie de disparition ?

Ces deux dernières années, il n’y a pas eu une forte pluviométrie. C’est pourquoi le niveau d’eau baisse. C’est arrivé une fois. On a eu peur, mais la nature a bien rétabli les choses. Plus la pluie est abondante, plus le lac est rempli. Et si nous sentons que le lac commence à tarir, nous allons y réfléchir et trouver des solutions.

Qu’en est-il de la fameuse couleur rose du lac ?

Parfois, si on regarde de loin, on va croire qu’il n’est pas rose. Mais c’est en s’approchant qu’on se rend compte de sa vraie couleur. Cependant, pour que le lac soit vraiment rose, il faut qu’il vente beaucoup et que le soleil soit au zénith. Si les conditions ne sont pas réunies, cela ne sera pas le cas. Nous travaillons ici tous les jours, nous observons ce changement.  MARIAMA DIÉMÉ

COLONEL ABDOULAYE DIOP (DR DES PARCS NATIONAUX) : ‘’Il faut une commission scientifique qui va faire des travaux de recherche sur le lac’’

http://www.enqueteplus.com La restauration du lac Retba ou lac Rose reste une nécessité, selon le directeur des Parcs nationaux, le colonel Abdoulaye Diop. Dans cet entretien, il préconise la création d’une commission scientifique pour faire des travaux de recherche sur le lac.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes s’inquiètent de l’état actuel du lac Rose et la perte de sa couleur. Que pouvez-vous dire par rapport à la coloration qui faisait sa réputation ?

C’est assez complexe. En 1987, avec la Direction de l’environnement, on avait travaillé pour essayer de trouver un statut de protection. On savait que c’était un site extrêmement important et si on ne faisait rien, l’écosystème qu’il représentait pouvait être altéré. Cela n’a pas pu aboutir.

Néanmoins, des études ont été faites et à partir de ces recherches, on avait constaté que le lac était sur-salé. Il y avait une cyanose-bactérie, une bactérie de couleur violète adaptée à ce milieu alcane. D’aucuns disaient que c’est peut-être cela qui lui a donné cette coloration. Etant de la zone des Niayes, la première fois que je l’ai visité, c’est au début des années 70. Mais ce n’était pas aussi rose. A l’époque, il y avait suffisamment d’eau, de renouvellement de cet écosystème. On pouvait y extraire du sel, mais à la fin de la saison sèche. Au fur et à mesure qu’il y avait évaporation, il y avait des pellicules de sel.

Au milieu des années 90, il y a eu le développement de cette exploitation de sel qui a pris des proportions inquiétantes. C’était devenu une manne pour les populations riveraines. J’ai participé également à une autre étude, sous l’égide de l’Unesco, au début des années 2000, pour essayer de développer une stratégie de sauvegarde du lac. On avait eu à travailler sur le bassin versant, toutes les études de caractérisation autour du lac. Mais il reste toujours entendu que l’intérêt pour les uns, c’est la conservation, la promotion du tourisme, etc.

Et pour les communautés, cela reste une manne. C’est l’exploitation du sel. Il y avait des velléités pour toute stratégie ou tentative de rationalisation. Les populations n’étaient pas du tout réceptives, puisque cela constituait une manne pour elles.  Vu que c’est une manne qui est tombée du ciel, les gens l’exploitent à outrance. De l’autre côté, il y a des gens qui veulent que le cachet naturel soit préservé. Voilà la contradiction des deux centres d’intérêt pour les autorités, les Sénégalais qui sont loin des réalités locales, l’Unesco. Puisque c’est un site unique qui pouvait revêtir un statut particulier. En fait, un site du patrimoine mondial est celui qui a une valeur unique et universelle.

Avec cette salinisation, les populations, qui sont également des maraîchers pour la plupart, sont forcément confrontées à ce phénomène. Or, elles doivent utiliser l’eau pour leurs périmètres maraîchers. Cette salinisation a impacté directement l’activité agricole. Il s’y ajoute qu’il y a eu tellement d’infrastructures qui se sont développées en dehors des villages, à savoir les hôtels, les résidences. Il y a des résidences qui sont même construites au niveau du lit du lac. Il y a cette occupation anarchique. Le phénomène d’ensablement est plus ou moins contrôlé pour le moment. Parce qu’avec le futur pôle urbain de lac Rose, cela va changer. Si on ajoute à cela les effets du changement climatique…

Est-ce que ce sont les seules causes ?

Il n’y a pas de situation de référence par rapport à cela, qui puisse permettre de dire quoi que ce soit. Si on combine tous ces facteurs, il y a rien pour préserver le lac. Il y a une occupation anarchique, une exploitation à outrance. Donc, aujourd’hui, si le lac change de couleur, quelque part, il y a un faisceau de facteurs qui pourront permettre de dégager des pistes. Mais ce qui est difficile, c’est de pouvoir isoler un facteur pour dire qu’il pourrait être à l’origine. Parce qu’il y a un cumul d’actions qui s’exercent autour de ce lac. Et cela ne fait que s’intensifier et le sera de plus en plus, avec le futur pôle urbain. Sauf si on prend en compte l’impérieuse nécessité de faire de ce lac une opportunité pour améliorer le cadre de vie. Ou même pour développer des activités qui puissent permettre de maintenir l’harmonie, de préserver sa qualité. Et peut-être de pouvoir se créer un centre de loisirs, avec la future ville qui se construit. D’autant plus que, de l’autre côté, il y a une mer dont la fréquentation n’est pas recommandée. Il faut au moins essayer de restaurer le lac.

Pour la restauration, la conservation, un milieu dégradé n’est pas perdu. On peut toujours le rendre à nouveau écologiquement utile pour les économies et les communautés. Ce serait une option.

Est-ce vraiment possible de redonner au lac sa coloration d’antan ?

Si on maitrise les facteurs qui ont altéré sa couleur, on parvient à les contrôler, peut-être on pourra le faire. Mais il faut qu’on les détermine d’abord. Il y a certains qui sont maitrisables, qui dépendent des hommes. Cependant, si c’est un effet du changement climatique, peut-être avec l’évolution de la température, certains micro-organismes qui vivaient là-dans n’y parviennent plus, en ce moment, il n’y aurait pas de solution. Or, si c’est dû à une forme d’occupation, extraction… Sous ce rapport, on peut agir. Mais tout n’est pas perdu. Puisque si, aujourd’hui, le Technopôle a acquis un statut de protection, pourquoi pas un jour pour le lac Rose ? C’est une volonté de l’Etat.

On a eu, par rapport au Technopôle, à travailler, sensibiliser, éduquer les populations sur cette nécessité. Et, finalement, l’autorité politique a suivi les populations et a pris la mesure, et on est en train de mettre en place des mesures de gestion.

Aujourd’hui, si l’Etat décrétait que le lac Rose est érigé en réserve naturelle, confiée à la Direction des parcs nationaux ou celle des aires marines protégées, comme c’est le cas avec le Technopôle, on va mettre en place des organes de gestion. Qui vont faire le travail de base, les études de caractérisation, démarcher la communauté scientifique, faire la situation de référence. Cela nous permettra d’avoir une visibilité sur ce qui se passe.

Aujourd’hui, ce qui se passe au lac Rose, c’est un manque de visibilité par défaut de gouvernance. On ne fait que déplorer, mais il n’y a aucune mesure et celle-ci appartient à l’autorité. C’est sa mission régalienne. Les citoyens peuvent demander à l’Etat de le faire, puisqu’on a constitutionnalisé le droit à l’environnement. Et c’est un élément de notre environnement qu’on souhaiterait préserver. Le résultat doit être consensuel. Or, aujourd’hui, si l’Etat prenait des mesures de sauvegarde, d’autres forces adverses vont se mobiliser pour dire que c’est le gagne-pain des populations. Mais force doit rester à la loi, surtout si c’est un bien commun.

Est-ce qu’il y a une nécessité d’ouvrir une commission d’enquête scientifique, comme le suggère Alioune Tine, pour comprendre réellement ce qui se passe ?

Là, il y a une démarche qu’il siérait plus. Une commission d’enquête va recenser, écouter les gens, les entendre, comme s’il y a un responsable. Je penserais plutôt à une commission scientifique qui va faire des travaux de recherche sur le lac, en essayant de faire une synthèse bibliographique. Il y a d’éminentes personnalités qui sont encore vivantes, qui ont eu à travailler sur le lac. Pour le compte de l’Unesco, il y a le Pr. Ahmadou Tahirou Diaw. Au niveau de la Direction de l’environnement également, il y a des chimistes qui ont conduit des études avec des scientifiques, des biologistes, des marins. De toute façon, les compétences existent au Sénégal. Il suffit de pouvoir les rassembler et de les mettre sur le dossier. Cela vaut la peine. Parce que c’est un site dont on n’a pas un remplaçant possible, ne serait-ce que pour sa valeur unique, même si ce n’est universel. A travers le pays, c’est le site unique qui mérite d’être préservé.

Mais le niveau d’eau baisse, d’année en année. Est-ce que le lac Rose ne va pas s’assécher, dans quelques années, comme le lac Tanma ?

Je ne le pense pas. Puisque ce ne sont pas les eaux de pluie qui l’alimentent. Le lac se trouve dans la zone des Niayes. En plus, il n’est pas loin de la mer. Il y a juste une dune qui les sépare. Il y avait aussi des points de ruissèlement d’eaux douces. La diminution de ces apports à amener une augmentation de la concentration qui a favorisé l’émergence du sel. Le lac Tanma s’est asséché, parce qu’il dépendait des eaux de pluie. Mais pour le lac Rose, la situation est différente. Il faut interroger les hydrologues qui pourront élucider ces questions. MARIAMA DIÉMÉ


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