Affaires étrangères : ça galère chez certains diplomates sénégalais !

Affaires étrangères : ça galère chez certains diplomates sénégalais !
Affaires étrangères : ça galère chez certains diplomates sénégalais !

 

https://www.senenquete.sn Considérés de l’extérieur comme les « enfants gâtés » de la République, les chanceliers des Affaires étrangères se battent en interne pour un meilleur plan de carrière ainsi qu’une revalorisation financière. Un milieu qui ne s’exprime habituellement qu’à mots savamment calculés et télégrammes diplomatiques confidentiels.

Enquête sur un corps qui souffre en silence.

On parle souvent de grande muette en faisant allusion à l’armée. Une formule bien consacrée à ce corps qui communique à peine. Mais dans la vie civile, la diplomatie est également considérée comme telle. Une forteresse d’où presque rien ne fuite. Une communication totalement millimétrée. Dans ce bâtiment situé au cœur de la ville de Dakar, on y retrouve des diplomates répartis en trois corps : les conseillers des Affaires étrangères qui sont de hiérarchie A de même que les Conseillers adjoints des Affaires étrangères et viennent enfin les Chanceliers des Affaires étrangères (hiérarchie B). Une répartition qui est née du décret 77-929 du 27 octobre 1977 portant Statut particulier des fonctionnaires du Cadre des Affaires étrangères. A ce jour, le deuxième corps, par défaut d’une organisation régulière du concours permettant d’y accéder, ne compte aucun titulaire.  Mais sur cette enquête, on s’intéresse plutôt aux chanceliers ; un corps méconnu du grand public et qui cache beaucoup de mystères. 

Ce corps, non sans être bavard ; accepte de parler de ses problèmes qu’il vit depuis des années.

« Ce sont des gens nommés pour récompenser leur engagement politique. On a des consuls qui n’ont aucun niveau… »

Plan de carrière…

Ils sont chics, toujours tirés à quatre épingles. Ces jeunes chanceliers qui sont sortis de l’ENA (école nationale d’administration) (cycle B) font des envieux tellement ils incarnent le mythe du grand diplomate. Et pourtant, ils sont bloqués à l’étage du premier secrétaire, souvent, à vie. Aucun avenir, aucune évolution, aucun plan de carrière motivant pour ces diplomates. Le mythe s’effondre car certains ont, malgré tout, envie de laver un peu leur linge sale en public. Ils se sentent bien frustrés car se considérant comme la cheville ouvrière de tout travail diplomatique. Dans un mémorandum que l’Amicale des Chanceliers des Affaires étrangères du Sénégal a adressé à la tutelle, elle déplore le fait que « la seule voie de promotion interne des Chanceliers des Affaires étrangères est de passer directement au corps des Conseillers des Affaires étrangères, par le biais du concours professionnel du cycle A de l’ENA. Or, faisant le recoupement de cette situation avec le ratio entre, d’une part, le nombre de Chanceliers que chaque promotion du cycle B de l’ENA injecte dans le système (13, en moyenne) et, d’autre part, le nombre de place(s) à pourvoir dans la section Diplomatie à chaque session du concours professionnel du cycle A (03, en moyenne), il est clair que bon nombre de Chanceliers des Affaires étrangères n’auront aucune passerelle pour s’ouvrir à d’autres perspectives de carrière. ». Et, c’est ce que notre source considère comme une des contraintes majeures qui les empêche d’avancer comme ils le souhaitent. Même si elle se garde de ternir l’image de ce vénérable ministère, elle assure que : « parmi toutes les sections à l’ENA, c’est seulement la section diplomatie qu’il y a autant de contraintes. C’est pourquoi les chanceliers sont découragés, ils se présentent presque plus au concours ».

Autre problème que les chanceliers rencontrent, c’est le défaut de nomination à des postes de responsabilité. Sur des postes consulaires qu’ils pourraient occuper, la plupart reviennent à des politiciens qui ne connaissent pas grand-chose dans ce secteur. Un chancelier qui s’est confié à SenEnquete révèle que sur une quinzaine de consulats que compte le Sénégal dans le monde « il n’y a que deux chanceliers ; Boubou Sangote à Lusala (Zambie) et Massamba Sarr à Casablanca (Maroc) qui sont Consuls généraux. Tout le reste ce sont des politiciens ». Un avis que semble conforter un autre qui se plaint de ces nominations subjectives. « Des politiciens pris sur le tas. Ce sont des gens nommés pour récompenser leur engagement politique. On a des consuls qui n’ont aucun niveau. C’est l’exemple de celui d’Abidjan » fulmine-t-il. Une situation qui fait que beaucoup sont partis à la retraite sans jamais avoir le titre de consul, de vice-consul ou même de chef de bureau consulaire. Selon les statistiques du ministère des affaires étrangères, on compte 118 chanceliers au total répartis dans les quatre coins du globe. 52 sont dans les ambassades et représentations sénégalaises, 25 dans les consulats et 41 en portion centrale c’est-à-dire ceux qui sont au ministère.

« Il faut savoir que dans certaines régions, l’indemnité de logement est supérieure au salaire. Si on est soutien de famille, on s’en sort difficilement »

Des conditions économiques… compliquées

Sous les ors du ministère des Affaires Etrangères, se cachent parfois des misères pour ces chanceliers. Certains nous confessent des anecdotes inédites de leur quotidien de diplomates. Parmi les révélations les plus marquantes, on note que : « Il arrive que l’on soit en réunion avec d’autres pays pour préparer un évènement. A la fin de la réunion, il n’y a que le chancelier sénégalais qui prend le train pour rentrer car n’ayant pas de quoi s’acheter une voiture comme les autres. Par exemple, il n’y en a qui habitent à 10 km de l’ambassade rien que pour économiser des sous ».  Une situation que vivent surtout ceux qui sont affectés à l’étranger. Une paupérisation de leurs métiers. Dans certains pays où la vie coûte excessivement chère notamment certaines villes en Europe, ces chanceliers rencontrent parfois des situations difficiles. En atteste ce témoignage d’un des leurs : « Le chancelier qui est à Casablanca à 300 000 francs CFA d’indemnité de logement alors qu’un logement décent à Casablanca tourne autour de 500 000 FCFA. En Europe, l’indemnité peut tourner jusqu’à 1500 euros et c’est difficile de trouver un logement adéquat dans certaines zones. Et il faut savoir que dans certaines régions, l’indemnité de logement est supérieure au salaire. Si on est soutien de famille, on s’en sort difficilement ».

Résultat des courses, ils quittent le corps diplomatique pour se consacrer à une autre carrière. Au grand malheur de la diplomatie sénégalaise. Un état de fait qui sera sans doute sur la table du nouveau chef de la diplomatie sénégalaise. Lors de sa passation de service le 15 Avril passé, Amadou Ba a tendu le bras à tous les agents du ministère des Affaires étrangères : « nous avons la possibilité avec vous d’appréhender les problèmes et de proposer des solutions techniques. Je ne dis pas que toutes les questions seront réglées mais au point elles seront bien identifiées et des propositions qui concernent les aspects financiers seront faits ». Des propos qui vont certainement trouver échos auprès de ces chanceliers.

Des diplomates sans passeport diplomatique

Si on se réfère aux dispositions de l’article 12 du décret 78-021 du 06 janvier 1978 portant description du passeport diplomatique et du passeport de service et fixant les modalités de leur établissement, ainsi que celles du décret 90-934 du 27 août, les Chanceliers des Affaires étrangères en 1990 abrogeant et remplaçant l’article 12 du décret 78-021, parmi les ayant droit aux passeports diplomatiques, les chanceliers en service à la Portion centrale n’y figurent pas. Pendant ce temps, les conseillers des Affaires étrangères avec qui ils ont presque fait la même formation à l’ENA obtiennent ce passeport dès leur prise de fonction au ministère. Une discrimination flagrante que beaucoup assimilent à du mépris. Pour se faire établir ce document, il faut bénéficier d’une mission à l’étranger. Cette injustice a été relevée dans leur mémorandum car ils considèrent le passeport diplomatique : « comme un instrument administratif contribuant à l’amélioration des conditions de travail des agents de l’Etat en mission ponctuelle ou en affectation à l’étranger, la logique administrative voudrait que tout diplomate de carrière ait le droit de se faire établir ce document. ». D’ailleurs, c’est un des combats de l’amicale des chanceliers qui espère que cette disposition sera vite corrigée.

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