Mamadou Diouf : «MALGRE SES MULTIPLES CRISES, LA DEMOCRATIE SENEGALAISE EST TOUJOURS VIVANTE»

Mamadou Diouf : «MALGRE SES MULTIPLES CRISES, LA DEMOCRATIE SENEGALAISE EST TOUJOURS VIVANTE»
Mamadou Diouf : «MALGRE SES MULTIPLES CRISES, LA DEMOCRATIE SENEGALAISE EST TOUJOURS VIVANTE»

 

http://www.lesoleil.sn Historien de la vie politique et intellectuelle sénégalaise et professeur à l’Université Columbia (Etats-Unis), Mamadou Diouf est réputé pour son regard, sans complaisance, sur les sociétés contemporaines africaines.

Historien de la vie politique et intellectuelle sénégalaise et professeur à l’Université Columbia (Etats-Unis), Mamadou Diouf est réputé pour son regard, sans complaisance, sur les sociétés contemporaines africaines. Il livre, dans cet entretien, sa lecture du scrutin présidentiel du 24 février dernier et la nature de la démocratie sénégalaise. Coauteur avec Momar Coumba Diop du célèbre ouvrage « Le Sénégal sous Abdou Diouf », l’universitaire donne aussi quelques clés pour comprendre la méthode Macky : une parfaite expertise dans le contrôle de l’Etat, des ressources et réseaux clientélistes, une obsession infrastructurelle sans le langage magique d’un Abdoulaye Wade, un souci administratif sans administrer la politique…

Quelle analyse faite-vous de l’élection présidentielle du 24 février ?

Pour apprécier les dernières élections présidentielles sénégalaises, il faut distinguer les séquences suivantes : la préparation des élections, le déroulement de la campagne, l’administration des élections et les résultats. Dans la première séquence, le candidat-président a mis tous les atouts dans sa manche. Il avait, à sa disposition, l’appareil d’État et les ressources qui sont associées à l’exercice du pouvoir. Une position qui a, en particulier, contribué au recrutement de transhumants. L’élimination de deux de ses principaux rivaux qui étaient susceptibles de l’envoyer à un second tour de tous les dangers, Khalifa Ababacar Sall, l’ancien maire de Dakar en prison, et Karim Meïssa Wade, ancien ministre, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade, en exil. Le parrainage qui a contribué à un filtrage des candidats et permis au président de choisir lui-même ses opposants. Autant de facteurs qui devaient concourir à une élection au premier tour du candidat Macky Sall. Dans la seconde séquence, le déroulement de la campagne, je pense que malgré des affrontements qui ont entraîné mort d’hommes, la campagne s’est déroulée dans de bonnes conditions. Le candidat Sall et ses alliés ont bien évidemment continué à bénéficier directement ou indirectement de leur contrôle des infrastructures administratives et financières de l’État. Les troisième et quatrième séquences, l’administration des élections et la proclamation des résultats, les querelles traditionnelles ont ressurgi. Elles sont relatives à l’engagement politique du ministre de l’Intérieur, chargé d’organiser les élections, aux listes électorales, à la proclamation des résultats…La conséquence de tous ces contentieux est la suivante : les résultats des élections sont toujours suspects aux yeux de l’opposition.

Quels sont les facteurs clés du triomphe de Macky Sall, dès le premier tour, malgré un fort taux de participation ?

On a tendance à croire qu’un fort taux de participation est nécessairement favorable aux candidats de l’opposition et défavorable au candidat de la coalition au pouvoir. Les votes obtenus par les trois candidats les mieux placés démentent une telle interprétation. Ousmane Sonko a certainement bénéficié du vote des jeunes en particulier ; le président Macky Sall a récolté les fruits d’une campagne électorale systématique qui met en valeur les infrastructures dont il continue de doter le pays, d’une distribution de ressources à une clientèle rurale et péri-urbaine mobilisée. Ce qui explique sa victoire au premier tour. Je pense aussi qu’en se plaçant second, Idrissa Seck semble avoir retrouvé une partie du terrain perdu au cours des dernières années. Les facteurs clés de la victoire du président Sall renvoient à un travail systématique, administratif, politique, économique, culturel et social pour réunir les conditions d’une victoire au premier tour. Après l’élimination de ses principaux adversaires, il a réussi à recruter certains de ses anciens rivaux, maintenu la cohésion de son parti et de sa coalition malgré les dissensions. Il est resté, comme en 2012, le candidat reconnaissable qui a un agenda qu’il déroule sans accroc. Un second tour de tous les dangers a certainement contribué au déroulement d’une campagne électorale solide et gagnante, malgré les reniements présidentiels.

Comment expliquez-vous le « phénomène » Ousmane Sonko arrivé troisième avec 15,67% des voix alors qu’il était totalement inconnu, il y a trois ans ?

Le « phénomène » Ousmane Sonko signale plusieurs situations : l’essoufflement de la classe politique, pouvoir et opposition confondus ; la mise à la question de la société civile dont les leaders et les slogans ne semblent plus attractifs et mobilisateurs ; la recherche d’un axe idéologique et politique qui contribue à recentrer une société qui se retourne sur elle même. Une société qui se soucie plus obstinément de sa refondation morale que de ses formules politiques et formalités démocratiques qui se réduisent à une rhétorique vaine. Le discours politique de Sonko fait écho au trouble qui secoue la société sénégalaise en procédant ainsi : il sort du périmètre de la culture politique traditionnelle et s’installe dans une zone hors des règles politiques et confrériques qui ont fortement configuré les espaces, public et politique sénégalais. Il opère en s’inscrivant dans une culture religieuse qui met l’accent sur la moralité et le bien commun. Il dénonce les travers des politiques et énonce des vérités fortement colorées par son engagement religieux. Il attire les jeunes précisément parce qu’il est hors-jeu.

Le pouvoir voit en cette élection la confirmation de « l’exception démocratique sénégalaise », alors que l’opposition y voit son essoufflement (contestation du processus et des résultats). Où se situe la vérité ?

C’est de bonne guerre. En termes de propagande, la référence à l’exception démocratique sénégalaise est toujours présente dans la fiche signalétique de la distinction sénégalaise. Elle est une ressource significative dans le marché des relations internationales. Elle n’est pas limitée aux opérations électorales ; elle renvoie plus centralement à une culture de l’engagement politique, du dialogue et de la confrontation régie par un « contrat social » qui est probablement la principale raison de la stabilité politique du Sénégal, la « success story » (D. Cruise O’Brien). Elle alimente, dans ses différentes formules et ses ajustements variés, la démocratie sénégalaise, ses avancées et reculs. Sur certaines questions comme l’administration des élections et la recherche d’un consensus pour sa conduite, il y a eu un recul. En atteste l’adoption et la mise en œuvre de la loi sur le parrainage. Par contre, je ne pense pas que la démocratie sénégalaise s’essouffle. Au contraire, malgré ses multiples crises, y compris durant le premier mandat de Macky Sall, la démocratie sénégalaise est une démocratie vivante. Ses turpitudes en sont des signes manifestes. Elle demande approfondissement et engagement soutenu. La démocratie est un projet inachevé. Dans le cas sénégalais, elle a besoin d’être décrochée des règles traditionnelles.

Comment interprétez-vous le refus de l’opposition d’accepter les résultats tout en se gardant d’introduire un recours devant le Conseil constitutionnel ?

C’est incompréhensible et inacceptable. S’engager dans un processus électoral, c’est accepter les règles du jeu et l’engagement de les respecter jusqu’au terme du processus avec une seule alternative : contester les résultats devant le Conseil constitutionnel ou les accepter devant l’opinion publique. Cela participe du renforcement de la culture démocratique.

Certains ont parlé de vote ethnique, régionaliste ou confrérique. Partagez-vous cette lecture ? Si oui, ce phénomène est-il nouveau dans l’histoire politique du Sénégal et quelles peuvent en être les conséquences ?

Je ne pense pas que l’on puisse caractériser le vote comme l’expression d’un vote ethnique, régionaliste ou confrérique. Je croyais que le modèle islamo-wolof était en phase d’essoufflement et de révision. Modèle colonial réinventé par Senghor dans son affrontement avec Lamine Guèye et ensuite avec Mamadou Dia, il n’est pas besoin d’être Wolof pour le déployer avec succès. Macky Sall en est une excellente illustration. Il revendique trois terroirs, Halpulaar, Sereer et Wolof. En bref, il est Sénégalais. Il coule avec une certaine aisance dans le moule du modèle postcolonial sénégalais. D’une part, les trois facteurs, ethnique, régionaliste et confrérique, participent de la production d’une modernité sénégalaise, dans des combinaisons qui sont instables et circonstanciels. D’autre part, il existe une géographie électorale qui indexe le Fouta comme plutôt conservateur et loyal au pouvoir en place alors que la Casamance est, au contraire, dissidente et encline à un vote d’opposition.

Vous avez été, avec Momar Coumba Diop, l’initiateur d’un projet de recherche pour documenter les trajectoires de l’État et de ses relations avec la société sénégalaise (« Le Sénégal sous Abdou Diouf », puis sous Wade). Comment qualifierez-vous le Sénégal sous Macky Sall ?

Il est vrai que Momar Coumba Diop et moi-même, ensemble ou séparément, avons tenté de comprendre les trajectoires de l’État, depuis la période coloniale, en suivant, à la trace, ses différentes figures, les ressources matérielles, symboliques (y compris religieuses) qu’il mobilise et déploie, les acteurs sociaux qu’il enrôle, attaque et débauche, pour imprimer sa puissance et sa munificence dans l’espace public. Senghor, c’était le jeu de l’enracinement et de l’ouverture associé à la rythmique d’une démocratie limitée ; Diouf, c’est l’organisation et la méthode accoudée à la règle administrative ; Wade, c’est la magie, le dérapage et l’éclectisme brouillon. Sall, je ne m’autorise pas pour le moment à le qualifier. Il a essayé, de manière délibérée ou feinte, de remettre en question le modèle islamo-wolof – les marabouts sont des citoyens ordinaires/la patrie avant le parti – avant de se replier dans « la modernisation des villes saintes ». Grâce à sa femme, il semble beaucoup plus en phase avec les réalités quotidiennes sénégalaises. La supplique de Boubacar Diop Promotion adressée au peuple sénégalais lors des élections de 1983, après le départ de Senghor, pour « un pagne au palais de la République »paraît réalisée. Sall partage avec Wade, l’obsession infrastructurelle sans le langage magique de ce dernier. Il a un souci administratif qui se traduit par l’importance prise par ses ministres de la Justice (Aminata Toure et Ismaïla Madior Fall) mais n’administre pas la politique comme Diouf. Je pense que son identité présidentielle va se préciser au cours de ce dernier mandat. Son principal souci lors du mandat qui s’achève était d’assurer sa réélection. Il a donc fait feu de tout bois. Son défi aujourd’hui, c’est les traces qu’il laissera à l’histoire.

 Existe-t-il une méthode Macky et qu’est-ce qui la différencie de celles de ses prédécesseurs ?

Il s’inscrit dans le modèle islamo-wolof, en utilisant son histoire et son expérience politique et administrative. Ce qui le différencie de ses prédécesseurs est qu’il n’a pas un parti puissant à son entière disposition comme Diouf et Wade. Par contre, il affiche une parfaite expertise dans le contrôle de l’État, des ressources et réseaux clientélistes qui lui sont associés.

Où va le Sénégal à votre avis et quels sont les principaux défis qui se posent à Macky Sall pour ce deuxième mandat ?

Les principaux défis sont ceux liés à la situation de sous-développement du Sénégal : la jeunesse, l’emploi, la santé, l’éducation, le renforcement de la démocratie, locale en particulier, la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption. Ce qui nécessite beaucoup d’imagination, de créativité et de dialogue Seydou KA

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