Le combat pour un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication : actualité d’un combat majeur d’Amadou Mahtar M’Bow par Hervé Bourges

Le combat pour un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication : actualité d’un combat majeur d’Amadou Mahtar M’Bow par Hervé Bourges
Le combat pour un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication : actualité d’un combat majeur d’Amadou Mahtar M’Bow par Hervé Bourges

Le combat mené par Amadou-Mahtar M’Bow pour un nouvel équilibre mondial de l’information est en 1976 un projet politique nouveau mais inspiré d’une idée ancienne. La dénonciation de la domination des grands médias internationaux dans l’information mondiale, la revendication d’un nouvel équilibre de l’information entre le Nord et le Sud et la bataille pour une réelle liberté d’expression dans les pays neufs avaient été développées dès l’après-guerre, dans le contexte fécond de la construction d’une organisation internationale de paix fondée sur le principe des droits de l’homme. A l’époque, de nombreux responsables politiques et experts internationaux avaient mis l’accent, à juste titre, sur la nécessité de développer les moyens d’information dans les pays neufs et d’essayer de rétablir un équilibre mondial dans la circulation de l’information.

Mais il avait fallu attendre 1973 et la IIe conférence des non-alignés pour voir s’élever des voix réclamant un rééquilibrage de l’information entre le Nord et le Sud, préconisant notamment la mise en place d’un « pool des agences de presse ». Plus de 20 ans plus tard, alors que la situation s’était aggravée dans le même temps.

Il n’y a pas de démocratie sans démocrates. Au fond, la conviction qu’il y a une nécessité morale et politique de développer les moyens de communication dans le Tiers Monde comme moteurs du développement démocratique de ces pays est profondément cohérente avec les idéaux qui ont conduit à la fondation de l’UNESCO.

Mais comment faire en sorte que toutes les voix du monde soient entendues, et toutes les voix de tous les pays du monde, comment faire pour que partout sur terre les journalistes soient libres et indépendants, les médias pluralistes, et les peuples à même de s’exprimer ? En d’autres termes, comment mettre en œuvre le rééquilibrage souhaitable ? Fallait-il envisager des mesures coercitives ? Surement pas…La vraie question était là : comment empêcher la mise en place d’un échange inégal sans toucher à l’indispensable liberté des courants d’information ? Si l’intention était louable, la concrétisation s’avérait périlleuse.

En plus de la complexité méthodologique d’entreprendre un tel projet, l’ordre politique et économique mondial donnait à ce projet l’aspect d’une véritable bataille. N’oublions pas que le monde d’alors était partagé en deux blocs concurrents, deux modèles idéologiques englobant et universalistes qui avaient segmenté la surface de la terre. Il est logique que ni l’un ni l’autre ne soutint un projet qui se ne se voulait ni à l’Est, ni à l’Ouest et était par essence hors des contingences idéologiques des deux logiques d’influence.

Les grandes puissances occidentales avaient pour elle l’avantage politique de la domination géopolitique mondiale. Mais ce combat pour la démocratisation de la communication était rendu d’autant plus complexe que le monde développé avait acquis au fur et à mesure des années une incontestable supériorité technique qui garantissait  un monopole de fait sur la production et la diffusion de l’information au niveau mondial.

En outre, la constitution dans les pays industrialisés d’agences internationales assurant la grande majorité de l’information mondiale renforçait la supériorité technique déjà existante. Prenons un exemple fourni par l’UNESCO. En 1975, le Surinam, l’ex-Guyane hollandaise, accède à l’indépendance : cet évènement a occupé 3% du volume des nouvelles de l’étranger par les 16 principaux journaux des 13 pays latino-américains voisins. Ces 3% étaient intégralement fournis par les agences de presse des pays industrialisés. Pendant ces mêmes journées, 70% de l’information de l’étranger portaient sur les pays industrialisés et provenaient à plus de 80% des mêmes agences internationales. Cette idée d’une fracture mondiale au niveau de l’information et de la communication était bien fondée dans les faits.

Dans ce cadre, l’UNESCO semblait être une plateforme idéale pour relever les défis d’un nouvel ordre mondial de l’information. Véritable paquebot diplomatique armé pour la haute mer, cette grande machine administrative était aussi un forum unique pour toutes les nations du monde, à commencer par les plus pauvres, les moins écoutées, qui pouvaient s’y exprimer à égalité avec les pays puissants, et y faire valoir leurs arguments. De ce fait, l’Organisation pouvait être le carrefour des civilisations, des cultures et des idées qui permettraient d’améliorer notre compréhension mutuelle, au moyen de la libre et égale expression de tous. Dès lors, comment assurer une vraie indépendance d’esprit si les consciences individuelles devaient rester attachées aux ligatures intellectuelles d’une seule source d’information, celle de l’Occident ?

Ce combat, Amadou Mahtar M’Bow le vivait pleinement, sincèrement, avec force et conviction. M’Bow avait pris très jeune l’habitude de vivre au carrefour des cultures, aux confins de conceptions du monde presque antagonistes entre sa famille de tradition sénégalaise et son éducation à l’école française. J’ai retrouvé dans le directeur général de l’UNESCO un homme respectueux des différences, frère de tout être humain quel que soit sa race, sa religion, ses croyances. Sa conception de l’humanité était celle d’une authentique communauté universelle : sa culture était sans frontières, il n’en reniait rien. Son horizon n’était pas limité par les préjugés habituels qu’avaient dans les années 70 la plupart des représentants des pays du tiers monde, mais aussi de l’occident.

Cette profonde humanité, je la retrouvai au cœur du projet d’un nouvel ordre mondial de la communication et de l’information. Dans la réalisation de ce projet, Amadou Mahtar M’Bow avait délibérément choisi la voie de la concertation. Sur un sujet aussi sensible, il fallait avant tout donner la priorité à la réflexion, devant la complexité des enjeux. Une commission présidée par Sean Mc Bride, ancien ministre irlandais des Affaires étrangères, à la fois titulaire du Prix Nobel de la Paix et du Prix Lénine de la Paix, avait été chargée de préparer la réflexion de la Conférence générale en rendant un rapport qui devait éclaircir la question de la provenance, de la production et de la diffusion de l’information mondiale.

Ce combat de l’UNESCO était à l’époque d’une criante nécessité, mais sa mise en place souleva de lourdes oppositions. La question d’un nouvel équilibre de l’information suscitait des oppositions de principe des médias occidentaux, et même de certains pays du Tiers Monde, qui y voyaient une menace à leur liberté d’expression. De sévères pamphlets jaillissaient à l’époque dans certains pays pour dénoncer une prétendue volonté de l’UNESCO de bâillonner les médias occidentaux et de s’en prendre à la liberté de la presse en lui imposant un contrôle bureaucratique international. Ils n’étaient que purs fantasmes mais ont nui à l’image d’un projet qui faisaitpourtant consensus dans son principe. Ce flou médiatique faisait que l’UNESCO était décriée mais en même temps porteuse d’avenir, et pouvait orchestrer un tournant historique dans l’histoire de la communication mondiale. De nombreux délégués occidentaux furent explicites dans leur rejet. Parlant du rapport McBride, le délégué britannique lança : «  toutes ses parties sont excellentes, mais l’ensemble est mauvais et il ne nous plaît pas. » Mais au-delà de ces oppositions prévisibles fondées sur les craintes de voir l’UNESCO s’en prendre à la liberté de la presse, il est particulièrement révélateur que même un journal comme Jeune Afrique, dont le lectorat se recrute sur l’ensemble du continent africain, ait publié des prises de positions très hostiles au « Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication » : le 24 septembre 1980, Raphael Mergui y signe une longue tribune intitulée « Pour un désordre mondial… » où il stigmatise dans le rapport McBride « un monument d’inculture théorique… », ses « centaines de pages de platitudes et d’incohérence… », où il voit avant tout « la meilleure justification de soumission de la presse au pouvoir », pour conclure brutalement : « comme elle serait insipide, la presse inspirée par l’UNESCO ! » Les dernières lignes de sa diatribe résument assez bien les positions des adversaires du Nouvel Ordre Mondial de l’Information : « Entre les deux maux d’une liberté sans retenue et du contrôle bureaucratique – national ou international – de la presse, le moindre est certainement le premier. Pour avoir donné dans la vision facile et vulgaire de la communication-instrument, les auteurs du rapport McBride se sont condamnés, probablement malgré eux, à légitimer la fusion de la presse et de l’Etat. Au lieu de proclamer très haut qu’on ne les séparera jamais suffisamment. L’UNESCO ne peut pas, par nature, comprendre ce genre de vérité. Elle aurait mieux fait de s’abstenir. »

Décidément, le débat s’engageait mal… Des erreurs avaient indéniablement été commises dans la présentation même du projet : son nom, déjà, et plus particulièrement le mot « Ordre », associé à l’adjectif « Nouvel », semblait vouloir faire table rase de l’existant pour définir un cadre sans précédent, dans lequel l’information devrait se couler. Il n’était pas question de cela, mais cette idée ne pouvait que révolter tous les esprits libres, que ce soit dans les pays occidentaux, ou, plus encore, peut-être, dans ceux où l’information était déjà contrainte et bâillonnée par des pouvoirs politiques totalitaires. Pour eux, le rôle de la presse occidentale était souvent perçu comme libérateur : elle était l’indispensable ouverture qui leur donnait la certitude qu’ailleurs autre chose existait que la tyrannie subie dans leur pays. Les priver de cette ouverture, et de la libre circulation des informations du Nord au Sud, c’était fermer cette fenêtre sur la démocratie dont ils ressentaient particulièrement le besoin. La bataille menée par Sean Mc Bride et Amadou Mahtar M’Bow eût peut-être été mieux comprise si, dès le départ, l’accent avait été mis sur la deuxième revendication qu’ils exprimaient : celle d’une réelle liberté de la communication dans les pays du Sud.

La campagne menée contre l’UNESCO et son directeur général était particulièrement injuste pour qui connaissait personnellement Amadou Mahtar M’Bow. C’était d’abord un homme charmant, d’une extrême courtoisie, très attentif aux autres, et qui travaillait énormément. Il était également exigeant vis-à-vis de ceux qui travaillaient autour de lui et choisissaient pour les principaux postes exécutifs ceux qu’il estimait le mieux répondre aux besoins qu’il avait définis. Néanmoins, les décisions internes de M’Bow faisaient rarement l’objet de polémiques, sans doute parce que l’ensemble des fonctionnaires de l’UNESCO avaient pour lui une réelle estime, méritée par un parcours exemplaire.

M’Bow était profondément loyal à l’égard de ceux qui étaient ses amis, et il le fut aussi à plusieurs occasions à l’égard de ceux qui n’en étaient pas : un fonctionnaire iranien de l’UNESCO qui avait poussé son pays à ne pas soutenir la candidature de M’Bow au poste de directeur général se retrouva emprisonné à Téhéran, après la révolution islamique et l’arrivée au pouvoir de Khomeyni. L’apprenant, M’Bow se mit immédiatement à agir pour obtenir sa libération, et réussit à le faire sortir d’Iran, et lui proposa un emploi à l’UNESCO, à Paris : « il faut savoir oublier, et l’injustice n’est jamais tolérable » disait-il en riant… Même lorsqu’elle atteint un adversaire !

Il était diplomate dans le contact humain mais peu désireux de s’embarrasser de toutes les procédures bureaucratiques, préférant construire le consensus par le mouvement plutôt que dans l’immobilisme des bureaux, prendre en main un dossier brulant plutôt qu’il refroidisse. Le commentaire de Pierre Kalfon, lors de son élection au poste de Directeur Général de l’UNESCO, est particulièrement explicite : « l’itinéraire qui a conduit le petit paysan du Sahel africain à la tête de l’une des plus prestigieuses organisations des Nations Unies est peut être exemplaire de l’émergence d’un autre monde longtemps asservi, méprisé sinon ignoré, celui des peuples déshérités ». Il est parfaitement juste qu’Amadou Mahtar M’Bow avait conscience d’en être le symbole. Il est également juste que ce symbole gênait, non pas tant les anciens pays colonisateurs, dont la mauvaise conscience trouver ainsi à s’objectiver, donc à s’apaiser, mais les nouvelles grandes puissances de l’après guerre qui déployaient désormais leurs propres zones d’influence.

Il ne pensait pas, comme certains intellectuels ou responsables des pays du Sud, fascinés par le modèle occidental, que tout ce qui venait du Nord était bon, ni comme ceux qui faisaient à l’inverse un rejet absolu de la civilisation « capitaliste », qu’une idée ne pouvait être légitime que si elle était portée par les nations pauvres ; c’est très précisément ce qu’exprime sa défiance, maintes fois réaffirmée, à l’encontre de tout système de pensée protectionniste ou paternaliste, fut-il l’humanisme généreux qui servait souvent de légitimation ou de masque à des comportements néocolonialistes.

Venant du Tiers Monde, il était particulièrement attentif à ne pas heurter les sentiments de dignité et d’amour propre national de tous ceux qui avaient du lutter pour l’indépendance de leur pays : il le manifestait par son respect pour ses collègues, qu’ils soient haut placés ou moins importants, hommes ou femmes, et qu’elle que soit leur origine géographique. Mais il savait ensuite ne s’entourer que des plus compétents, laissant le moins de place possible à ceux qui lui étaient imposés par les différents gouvernements, et qu’il ne pouvait éviter, la nature interétatique de l’Organisation et ses équilibrages diplomatiques délicats lui imposant parfois des choix qu’il regrettait.

C’est dans une circulaire datée du 15 septembre 1980, à peine une semaine avant le début des hostilités à la conférence générale de Belgrade, que le Directeur général annonça à tous les sous-directeurs généraux ma nomination et le rôle qu’il entendait me voir remplir : « un coordonateur qui aura la responsabilité générale de supervision de l’élaboration des communiqués de presse et fera fonction de porte-parole du Directeur général pendant tout la session de la Conférence générale ».

Mon débarquement à l’UNESCO intervint donc en pleine bataille : l’enjeu du NOMIC divisait profondément l’organisation et suscitait une polémique internationale largement reflétée par les grands médias américains. Les conclusions de la commission McBride, rendues public en novembre 1979 et communiquées à l’ensemble des Délégations, avaient largement eu le temps de mettre le feu aux poudres lorsque la Conférence générale s’ouvrit à Belgrade, capitale de ce qui était encore la Yougoslavie, le 23 septembre 1980.

Quelles furent les conséquences concrètes de cette grande querelle internationale ? La volonté d’instaurer un « nouvel ordre mondial de l’information et de la communication » fut entériné, et c’est déjà une victoire. Toutefois, compte tenu de l’imperfection des analyses et de la naturelle diversité des points de vue, cette idée donne plus la mesure d’une aspiration qu’elle ne prétend définir un système normatif.  Néanmoins, la qualité avec laquelle elle s’épanouit traduit l’adhésion à quelques objectifs majeurs auxquels la communauté internationale a souscrit.

Quels sont-ils ? Eliminations des déséquilibres et des inégalités par la promotion d’une circulation libre, d’une diffusion plus large et mieux équilibrée des informations. Meilleure répartition des capacités et des moyens de communication. Par son « Programme international pour le développement de la communication », l’UNESCO s’efforce d’obtenir un consensus qui favorise les capacités nationales de chaque pays pour développer une information et une formation professionnelle endogènes, et permet de réduire l’écart entre les divers pays. Le conseil international du PIDC, qui rassemble 35 pays, s’est rassemblé pour la première fois à Paris, à la maison de l’UNESCO, du 15 au 22 juin 1981. La réunion a été consacrée à l’identification des besoins et des priorités. Puis, quinze projets régionaux et deux projets internationaux ont été sélectionnés et mis en application.

Le continent africain a bénéficié cette année là du principal effort consenti par le PIDC, notamment pour l’aide à l’agence panafricaine de presse. Les pays du Golfe ont par ailleurs contribué au programme de développement des communications en Afrique. Il faut noter cependant les réticences des pays développés à participer pleinement aux projets. Le Directeur général de l’UNESCO avait regretté que les contributions de ces pays n’atteignent pas plus de six millions de dollars sur les soixante dix qui étaient à l’étude. La délégation américaine, par exemple, avait précisé que l’aide de son pays ne porterait que sur des réalisations bilatérales et des projets spécifiques, et elle avait par ailleurs demandé des garanties pour que la création de nouveaux réseaux d’échanges d’informations, notamment en Asie et dans le Pacifique, ne limite pas les activités des organes de presse internationaux opérant dans la même région.

La France, quant à elle, avait annoncé sa contribution pluriannuelle qui s’élevait à deux millions de dollars dont 500000 en 1982. Contribution positive, volonté affirmée de réaliser, dans les rapports avec l’UNESCO, un changement réel. Cet esprit, ce ton nouveau, marquait les relations établies entre le gouvernement français et l’UNESCO. L’année précédente, François Mitterand ne s’était-il pas déclaré partisan d’un nouvel ordre mondial de l’information ? « La méthode consistant à concevoir un produit et à essayer de le vendre ne saurait permettre à faire face à une telle nécessité, ni aider à une politique de communication, d’information et d’éducation sur des territoires étendus et parfois faiblement peuplés ».

Jean Paul II, à la même époque, s’était fait l’écho à Lagos de la controverse qui divisait les pays du tiers monde et une partie des pays industrialisés au sujet de l’action menée par l’UNESCO en faveur de l’émergence d’un nouvel ordre mondial de la communication : « il faut faire en sorte, avait-il dit, que la souveraineté de chaque pays soit sauvegardée par un usage correct des moyens de communication qui peuvent devenir instrument de pression idéologique. Et ce genre de pression est plus dangereux et insidieux que bien des moyens coercitifs. »

La communication est par essence dialogue, échange réciproque sans subordination ni discrimination. Outre une nécessité morale, il y va d’une exigence vitale d’identité pour chaque groupe humain, chaque peuple. Ne pas le comprendre reviendrait à assassiner toute idée de communication.

A partir des années 1990, l’explosion du bloc communiste a brisé la partition bipolaire de la planète. L’émergence d’un nouveau monde dans lequel on croyait voir la « fin de l’histoire », un monde homogénéisé sous l’égide de la superpuissance américaine a fait long feu. Paradoxalement, la montée des Brics, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud renforce l’unité de notre planète en dessinant la nouvelle maquette géopolitique d’un monde multipolaire mais pourtant toujours plus intégré. Mais bien plus que la recomposition de l’équilibre mondial, c’est la révolution numérique qui réactualise le problème de la communication.

La constitution progressive d’un réseau d’information universel constitue une première dont les conséquences sont considérables. Jusque là, l’histoire humaine a largement été déterminée par l’avancée des techniques de communication et d’échanges immatériels. La découverte de l’écriture d’abord, puis les différents systèmes de codification sociale, le principe de la loi et du contrat, constituent les divers moments d’une virtualisation croissante du monde humain. Désormais, l’âge de la communication universelle impose que soit pensé un système d’organisation sociale universel, que précède déjà l’apparition au cours de la dernière décennie, d’une forme d’opinion publique mondiale. Comment faire en sorte que cette opinion publique émergente ne détruise pas en se développant la diversité prodigieuse des cultures et des traditions qui fonde une réalité humaine tellement complexe, multiple, contrastée ?

La révolution de la communication, engendrée par l’apparition et la généralisation des technologies de l’information et de la communication, les fameuses NTIC, avec la téléphonie mobile et Internet en premier plan, nous a fait entrer de plein pied dans la société de l’information. La possibilité corolaire donnée à chacun de se faire entendre par tous par l’intermédiaire des médias numériques représente un progrès sans précédent dans la communication mondiale. Les révolutions arabes ont été faites en premier lieu sur Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux cependant qu’Al Jazeera servait de relai télévisuel aux aspirations démocratiques arabes, tandis que les chaînes internationales dont la dernière en date France 24, s’efforçaient de briser le mur du silence de la propagande, de la désinformation des régimes dictatoriaux. Le monde a changé, les équilibres géopolitiques ont été bouleversés et les techniques de communication révolutionnées mais les déséquilibres et dépendances subsistent : ainsi la révolution numérique a aussi accouché d’une fracture numérique, qui réactualise le combat pour un nouvel ordre mondial de la communication. Sur ce point, certaines préconisations du rapport McBride semblent étonnement actuelles aujourd’hui encore : diminuer les inégalités en matière d’accès à la communication, surtout dans les domaines technologiques,  développer les technologies qui permettront une autosuffisance en communication de chaque pays, encourager une infrastructure de communication qui favorise autant l’éducation et le développement que  l’information.

Pourtant, l’instrument Internet peut servir à construire une société humaine plus juste et plus solidaire, passant par une ouverture croissante à autrui et une authentique communication entre les hommes et les cultures. De ce point de vue, il peut être un atout décisif de l’accomplissement de la mission qui figure dans l’acte fondateur de l’UNESCO, et qui lui impose de chercher à construire dans l’esprit des hommes même, là où naissent les guerres, « les remparts de la paix ». Inversement, l’outil Internet peut être utilisé pour renforcer les phénomènes de domination culturelle et économique des pays riches, accélérer les processus d’assimilation à l’œuvre de nos sociétés ou accentuer les avantages offerts aux classes sociales déjà privilégiées. Il n’est donc pas inutile de nous interroger sur les fins que nous assignons, de manière internationale, au développement d’Internet.

De fait, la progression des techniques de communication est allée plus vite que le développement de la gouvernance mondiale et de la réflexion collective. Le principal organe de concertation diplomatique, l’ONU, est restée cantonnée à sa forme d’après-guerre, marquée par les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale : le Japon ou l’Allemagne, puissances du monde développé, sont encore  à l’écart du Conseil de Sécurité, de même que l’Inde ou le Brésil, puissances de demain, ou de l’Afrique, continent de l’avenir. Cette situation, peu conforme à l’état du monde d’aujourd’hui ne saurait perdurer.

* Hervé Bourges est ancien porte-parole et Directeur de l’Office Public d’Information de l’UNESCO, ancien ambassadeur de France auprès de l’UNESCO, ancien président de RFI, TF1 et de France Télévisions et a présidé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Il est aujourd’hui Président du Comité permanent de la diversité à France Télévisions et membre de l’Observatoire de la diversité du CSA

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