Diogo, le cri de colère des lésés du zircon !

Diogo, le cri de colère des lésés du zircon !
Diogo, le cri de colère des lésés du zircon !

IGFM-À Diogo, localité nichée à 24km de la commune de Darou Khoudoss dans le département de Tivaouane, région de Thiès, les populations mènent une vie de misérables. Et pourtant, dans les entrailles souterraines de cette terre du Cayor gît du zircon à gogo, exploité à coups de milliards FCfa par la Grande côte opération (Gco). L’Obs a fait le voyage dans ce coin excentrique !

Diogo est un bout de peine. Difficile à voir, difficile à vivre. Comme une ombre couchée sur un tas d’or, Diogo est une manne du Ciel, qui ne luit presque jamais. Même quand le soleil au zénith darde ses rayons d’espoir sur sa mine de Zircon, le village s’éteint de malheur. Suffoquant sous l’étuve d’une terre de damnés, au sous-sol immensément riche, mais au quotidien tragiquement pauvre. Un coin de fatalité toute humaine, source d’une mauvaise industrialisation, qui a exacerbé les fractures, brisé les espoirs et enterrés les rêves les plus fous. Ceux qui étaient nés avant l’arrivée de Gco, comme ceux nés après. Un cauchemar financier et environnemental qui suffoque Diogo et transforme ses enfants en martyrs de la mauvaise politique de gestion des ressources minières.

Marche, prison et souffrance

À défaut de faire entendre sa voix, Ibra Fall, quadra au teint clair et aux convictions solides, rue dans les brancards. A la tête du Collectif des jeunes pour le développement de Diogo et environs, l’homme bat le rappel des troupes. Ce matin du 03 juin 2013, main dans la main, lui et ses camarades d’infortune prennent d’assaut les axes stratégiques du bourg. Pour exiger illico la prise en charge des mille problèmes des villageois. Dédommagement, postes sanitaires, éclairage public, eau potable, emplois et infrastructures routières, etc., tout y passe. Visage fin cachant une ombre de moustache, Ibra crache sa colère, la voix chevrotante et plaintive : «Les populations exigent la restitution de leurs terres. Sans délai. Nos terres ont été prises de force, sans un consentement au préalable. Alors que c’est notre principale source de revenus.» Des policiers à leurs trousses, des arrestations à la pelle. Pan ! La prison. Ibra Fall est épinglé et passera un mois deux jours en taule. Pour avoir osé dire à haute voix ce que des milliers de villageois crient tout bas. Depuis, 6 ans se sont écoulés. Mais Ibra Fall porte toujours en bandoulière la voix des populations de Diogo et environs contre l’injustice. Une injustice née, selon lui, de l’accaparement des terres fertiles et de l’exploitation du zircon de la zone par la Grande côte opération (Gco).

Diogo. Un nom anodin, sorti de l’anonymat grâce à son sous-sol très riche en minerai. De Tivaouane à Darou Khoudoss, la route est droite sur une vingtaine de kilomètres. Les deux versants parsemés d’embuches et piquetés d’arbustes. L’espace semble être sans limites. Après 24Km parcourus, Diogo se découvre peu à peu. Le gros village est un patelin de terre où vivent des populations prises au collet par la dèche et pauvres comme Job. Les hommes d’ici passent d’un sentiment de puissance à l’écrasement. Seuls et perdus. Déplorant unanimement la mise en l’encan de leurs minerais au profit de firmes étrangères. Puisque dans les entrailles souterraines de Diogo, pullule le zircon. Une ressource minérale exploitée par la Grande côte opération.

«Les jeunes ne trouvent pas du travail, ils sont tous oisifs…»

Dans ce lointain Cayor, tout est priorité. Les milliers d’âme qui y vivent, peinent à se soigner à leur guise, à accéder à l’eau potable en qualité et en qualité et à l’éclairage public. À cela s’ajoutent le manque d’emplois des jeunes et le déficit criard d’infrastructures routières et de pistes de production. Les villages de Diogo, Darou Fall et Darou Ndoye, Ngouye Bèye et Ngouye Yewatt, Foot, Danghare et Mbététe, tous vivent dans une extrême pauvreté. Ces bourgades sont comme un désert sombre habité par la misère et la faim. Quotidiennement, les villageois voient passer sous leur nez, les milliards de francs Cfa sortis de leur terre. Sans pouvoir lever le petit doigt, au risque de se retrouver sous les verrous. Le cas Ibra Fall est évocateur…

«Nous avons été arrêtés, malmenés et emprisonnés, à tort. Puis, le dossier n’a pas connu de suivi. Pour calmer les ardeurs des uns et des autres, Gco a fait des efforts. Les villageois les plus chanceux ont été dédommagés à hauteur de 3 millions FCfa, d’autres ont obtenu moins de 500 000 FCfa. Mais ce qui écœure dans cette affaire, c’est de voir des paysans qui gagnaient plus de 3 millions FCfa par an, se retrouver avec 3 millions FCfa pour toute compensation. Pour une durée d’exploitation estimée à 25 longues années», déplore le président du Collectif des jeunes pour le développement de Diogo et environs. Selon qui, l’État fait la sourde oreille. Alors que même si les populations restent braves et dignes dans la souffrance, ça risque de dégénérer un jour. «Parce que, jure-t-il la main sur le cœur, la colère et le mépris gagnent de plus en plus les autochtones assis sur une poudrière. Il suffit donc juste d’une petite étincelle pour que ça explose.»

Aux premières lueurs de cette matinée-là, Diogo dort encore. Sous la maternelle caresse du vent fredonnant des feuillages. Seule la lumière vive de l’usine Gco scintille dans ce patelin de terre. De loin, le gigantesque bâtiment  ressemble à un cube de parpaings posé sur une colline serpentée, son bas-côté s’ouvrant sur un aven à pic. Ici, le soleil d’altitude fend les pierres et la nuit vous glace jusqu’au désespoir. Il fait trop chaud. Ou trop froid. L’air trop sec. Ou trop humide. La population est accueillante et placide. Mais quand il s’agit de l’avenir de ses enfants, Diogo sait aussi mettre la voix dans la plaie. «Nos jeunes ne trouvent pas du travail. Ils sont devenus tous oisifs. Gco pouvait en employer davantage, mais l’usine ne prend que moins de 10% des jeunes du village. C’est déplorable», proteste Ousmane. Un septuagénaire père de 8 enfants, dont 5 garçons, tous partis chercher du travail ailleurs.

«Nous vivons comme des misérables»

A l’heure où l’astre solaire au zénith, laisse pleuvoir du feu sur les torses ruisselants de sueur, le longiligne Abdoulaye Kâ taille bavette avec des amis, sous l’ombrage d’un arbuste, à Madina. Un carré de terre logé à des encablures de Diogo et abritant des déguerpis. Dans ce coin, la déception et la colère montent dans les cœurs et les esprits. Seulement tous gardent le silence. Sous l’aiguillon de l’amertume, Abdoulaye Kâ se lève et grogne : «On nous a recasé ici, après avoir confisqué nos terres à Diogo. Mais rien ne marche ici. On a certes un panneau solaire, une école. Mais l’éclairage pose défaut. Outre, l’eau du forage n’est pas de bonne qualité, elle est rougeâtre. La case de santé est construite, mais n’a ni personnel ni équipements. Pis, la nuit venue, certains d’entre nous sont obligés de s’entasser comme des sardines dans les chambres.» Laye pour les intimes de renchérir : «Nous n’avons plus de forêts. Ou presque. Les terres déjà exploitées par l’usine sont infertiles. Et en brousse, c’est la pollution qui dicte sa loi. Chaque jour, des jeunes de la zone viennent me voir pour chercher du travail à l’usine. En vain. On n’a rien à leur offrir.»

À Diogo et environs, chaque habitant, chaque famille a son cri de cœur. Déterminées plus que jamais à avoir une place au soleil, les populations ne veulent plus rester les bras croisés, en broyant la poussière industrielle à longueur de journée, tout en humant l’air pollué de la zone. Désormais, les autochtones ont pris l’engagement ferme de réclamer leur dû pour sortir du trou. «Rien ne sera comme avant. Que l’État sache que les habitants de Diogo ne sentent pas la richesse de leurs terres. C’est du jamais vu ! Des étrangers exploitent nos ressources et nous vivons comme des misérables», regrette la mémé Aminata angoissée, dont la bouche édentée laisse échapper une odeur âcre de cola moue.

Diogo-Maye, site de recasement de certains déguerpis de Diogo, a aussi son mur des lamentations. Des souffrances qui ont pour nom : chômage, oisiveté, absence ou mauvaise qualité de l’eau, hôpital, gares routières et marchés inexistants, déficit d’infrastructures routières, éclairage public… Conséquence ? Les habitants sont furieux. Très furieux même contre l’État et surtout les industriels exploitant leurs ressources minières. Sans une contrepartie équitable. Tout compte fait, les communes de Darou Khoudoss, Taïba Ndiaye, Méouane et Mboro veulent toutes sortir du cul-de-sac des industries extractives. Afin de sentir les retombées des ressources minérales du Cayor. Terre historique et d’histoires.IBRAHIMA KANDÉ (ENVOYÉ SPÉCIAL À DIOGO)

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