HALTE À LA TYRANNIE DU DIALOGUE! PAR IBRAHIMA SILLA

HALTE À LA TYRANNIE DU DIALOGUE!PAR IBRAHIMA SILLA
HALTE À LA TYRANNIE DU DIALOGUE!PAR IBRAHIMA SILLA

 

L’emploi du temps du président devrait être consacré à la gestion de sa vision plutôt qu’à divertir la République par le dialogue – Les intentions actuelles sont discréditées par les actions d’hier

On ne dialogue pas avec la loi. Ce serait trop facile et très permissif d’en envisager l’éventualité. On ne dialogue pas avec le Conseil Constitutionnel, encore moins avec les juges, la police ou la gendarmerie. On devrait étendre cette vérité à la politique et dire à ceux qui invitent l’opposition au dialogue, sans trop y croire, qu’on ne dialogue ni avec le président de la République, ni avec la légitimité, surtout si l’on croît qu’on en dispose d’une bien solide, octroyée confortablement et massivement par le peuple. Le droit ce n’est certes pas la politique. Ce qui semble autoriser la promotion présidentielle de la politique du dialogue, après l’exercice ferme et non négociable de son pouvoir discrétionnaire pendant 7 ans. Ses partisans diront que dialoguer ce n’est pas négocier. Qu’à cela ne tienne.

La légitimité acquise au nom de la volonté souveraine du peuple lève toutes les entraves pour présider sans sentiment de culpabilité. Cette légitimité donne le droit de gouverner, de mener les politiques publiques attendues d’un gouvernement et d’appliquer la vision proposée au peuple, en tenant compte de la minorité pour éviter notamment de tomber dans la tyrannie de la majorité. La politique politicienne est finie avec la fin de la campagne électorale. Place à la politique présidentielle qui peut bien se passer d’un tel exercice à rapatrier au parlement.

Rien n’est donc compliqué. Tout est institutionnalisé. L’institutionnalisation du pouvoir est née de la volonté de le dépersonnaliser de sorte que les citoyens n’aient pas le sentiment d’obéir à un homme. La continuité et la stabilité des institutions reposent donc, moins sur une quelconque magie ou phobie du dialogue entre personnes, que sur le respect des institutions fortes de leur légitimité. Il faut le rappeler à ce conseiller zélé du président de la République, aveuglé par l’exhalaison des dorures du palais qui voit dans le refus de participer à la comédie du dialogue, la manifestation d’une haine, d’un remords ou d’une jalousie, comme si personne n’était censé ignorer le dialogue. Le dialogue n’est pas une loi. Le droit au dialogue n’est pas un dispositif inscrit dans la Constitution. C’est une invitation que tout opposant ou dirigeant est libre de décliner ou d’accepter.

Il n’est donc pas besoin de dialoguer pour être à la hauteur du peuple, de ses attentes et de ses préoccupations. La compétence et la rigueur doivent être préférées au dialogue. Il est préférable de voir et d’avoir un président de la République dont on dira de lui demain qu’il était un homme de parole, plutôt qu’avoir à faire avec quelqu’un dont on rappellera qu’il était un homme de dialogue. Savoir dialoguer n’est pas le critère le plus déterminant pour devenir un bon président. Dialoguer ne transforme pas un politicien de métier en homme d’Etat. L’Etat n’est pas un conte de fée, ni une scène théâtrale et encore moins un refuge sous l’arbre à palabre avec des discussions de comptoirs de bar.

Les véritables hommes de dialogue ne le disent pas, ils le pratiquent sans en faire la publicité, modestement, concrètement, discrètement, silencieusement et sincèrement. Ils dialoguent d’abord autour d’eux. Leur passé et leurs promesses témoignent pour ou contre eux sur leur disponibilité au dialogue. Il y a donc une grande différence entre la théorie mise en scène du dialogue et la pratique effective du dialogue très économe en mots et forte en actes positifs performatifs. Et le pire pour un homme de conviction et de principes, c’est d’être convié au banquet d’un homme qui n’est ni un homme de parole, ni un homme de dialogue.

Si la vision et les projets envisagés sont clairs, ceux-ci ne méritent pas d’être soumis au tamis du dialogue. Si la sincérité, l’honnêteté, l’intégrité et la moralité inspirent les actes présidentiels et gouvernementaux, rien ne justifie le dialogue. Il suffit de dérouler sa feuille de route en respectant ses engagements pour le bien-être du peuple fatigué d’être fatigué. Vouloir dialoguer, c’est supposer qu’il y a un dérèglement de la société. Si tel est le cas, l’artisan du dérèglement doit en tirer toutes les leçons éthiques et républicaines. Et si le dialogue se présentait aujourd’hui comme la demande d’un temps mort, comme au basket, parce qu’on est dans une phase de faiblesse, voire d’une mauvaise passe ? Bizarre pour quelqu’un qui, semble-t-il, vient de recueillir 58,26% des suffrages à l’issue de l’élection présidentielle.

Il n’y a pas une magie du dialogue, au terme duquel tout s’arrangerait. Rien n’est compliqué au point de mériter la thérapie illusoire du dialogue. Il n’y a pas de crise politique grave. L’Assemblée nationale est encore bien là en tant qu’institution par excellence où doit se tenir le débat politique. Débattre c’est une manière de dialoguer, à moins de considérer le dialogue comme un moyen de négociation politicienne ouvrant la voie à toutes sortes de manigances politiciennes et marchandages partisans ; un moyen d’institutionnaliser la complaisance politicienne. Nul ne peut contester la philosophie et la pédagogie du dialogue sincère et respectueux en démocratie. Posé avec sincérité en amont, le dialogue peut être un puissant moyen d’organiser la coexistence pacifique et vertueuse entre les concurrents politiques dans l’exercice ou la conquête du pouvoir.

L’emploi du temps du président de la République devrait être consacré à la gestion de sa vision plutôt qu’à divertir la République par le dialogue. Le rôle de l’exécutif ce n’est pas de dialoguer, mais bien d’appliquer les lois votées par le Parlement et d’exécuter les politiques publiques. Le parlement est là pour organiser méthodiquement le débat démocratique. Autrement, le dialogue peut légitimement être vu comme un moyen de déguiser la démarche cavalière et l’exercice solitaire et autoritaire du pouvoir. Les intentions actuelles sont discréditées par les actions d’hier ; elles-mêmes malmenées par les intentions d’hier à l’égard de l’opposition d’abord traitée de tous les noms d’oiseaux, puis invitée, méprisée et snobée, enfin réinvitée au dialogue. C’est quoi ce jeu ? Il faut être un opposant pervers narcissique, voire sadomasochiste pour accepter cette main tendue qui pourrait bien ressembler à un nouveau guet-apens. Et si dialoguer c’était du « blaguer-dealer » ?

Le dialogue n’est pas une garantie de la performance politique et de l’émergence sociétale. Il n’y a aucun lien entre ces variables lourdes. C’est même un frein. L’ancienneté de la pratique du dialogue ne témoigne en rien de sa légitimité, de sa légalité, de son opportunité ou de sa conformité avec la morale républicaine. Le dialogue ne doit pas devenir une sorte d’imposture politique, trahissant l’impressionnante contradiction de la volonté de réduire celle qu’on convie au dialogue à sa plus simple expression. Semer le dialogue pour récolter le silence et l’indifférence ? Peut-être.

Il convient en vérité de présider, dans la justice et avec justesse, au lieu de dialoguer. En démocratie, il y a une utilité de la différence sur des choix de politiques publiques, de postures républicaines et partisanes. D’une part il y a le discours du pouvoir (le lexique de l’optimisme officiel pour endormir le peuple) et de l’autre le discours de l’opposition (la rhétorique réactionnaire et contestataire pour réveiller le peuple). Le dialogue est comme une ruse du pouvoir, destinée à conjurer les paroles discordantes concurrentes.

Le dialogue se présente malgré tout comme une astuce de l’opposition opportuniste qui saisit cette occasion de dialoguer pour espérer peser, compter sans pouvoir imposer sa parole. Des individus sortis de nulle part ou habitués à toute sorte de magouille politicienne, sans aucune envergure, se croient ainsi importants parce qu’invités au dialogue ; pardon à la divagation. Et ils papotent pour que rien ne change. On parle même de forces vives de la nation pour parler d’eux ; ce qui ne veut rien dire. Peut-être que cette expression renvoie aux individualités ou aux collectivités qui s’agitent et agitent vivement. Pour le pouvoir, le dialogue n’est qu’un moyen de dissuader de manière préventive les dissidences et les ambitions ; d’endormir les plus récalcitrants ; d’assurer ses arrières le jour d’après la chute qui adviendra un jour ou l’autre avec tout ce que celle-ci suppose comme conséquences.

En dépit des charmes du dialogue sans cesse vantés, il y a incontestablement une impossibilité de réaliser actuellement l’alchimie entre l’ambition de conservation du pouvoir et l’ambition de contestation du pouvoir qui justifie la radicalisation de l’opposition crédible. Le gouvernement et l’opposition sont nécessairement contraints de ne pas avoir le même discours. Tant mieux pour la démocratie, parce qu’il y a eu de fâcheux précédents qui participent plus à démotiver, qu’à encourager un quelconque dialogue avec l’actuel président, seul artisan du dialogue de sourds engagé avec l’opposition crédible et sincère depuis 2012.

Pourquoi dialoguer sur des questions qui avaient été considérées comme closes par le président de la République ? Si la vision politique est réglée, les légitimités consacrées, le choix économique élaboré, le dispositif institutionnel et constitutionnel fixé, pourquoi dialoguer ? La tradition de consensus forts dans ce pays relève du mythe. Tant mieux. La démocratie c’est tout sauf la tyrannie du consensus. Halte à la tyrannie du dialogue.Ibrahima Silla est Enseignant-chercheur en science politique, UGB Saint-Louis

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