DOCUMENTAIRE : Moussa Sène Absa reconstitue l’affaire Me Sèye

http://www.enqueteplus.com Le cinéaste Moussa Sène Absa  a fait le choix de donner la parole à la famille et aux proches du défunt vice-président du Conseil constitutionnel, Me Babacar Sèye. Tous, ils reviennent sur les circonstances de l’assassinat du magistrat. Par moments, on semble refaire le procès. Mais aucun verdict n’est donné à la fin.

Trois oiseaux blancs et sales avec de grandes ailes, bec crochu, se posent sur une plage déserte, à la recherche de charogne. L’image renvoie au titre du film qu’elle ouvre ainsi : ‘’L’affaire Sèye, le festin des vautours’’. Il est le dernier documentaire du réalisateur sénégalais Moussa Sène Absa, projeté en première vendredi dernier au Centre cinématographique Sembène Ousmane. Cette image à peine assimilée que résonne la voix grave de Moussa Sène Absa. Il lit majestueusement un texte dans un studio, casques aux oreilles. Ses mots, au cours du film, surviennent par intermittence et sont débités d’une fort belle manière.

Le cinéaste a usé de rhétorique et partage ses ressentis suivant ce que racontent ses interviewés. Mots justes ou arguments faibles, on n’a pas le temps de les apprécier en premier. On est plus plongé dans la poésie de son auteur. Le texte est beau, il faut le dire, et Moussa Sène Absa n’a rien à envier aux slameurs. Il a bien slamé ici, lui qui n’était pas lié à Me Sèye. ‘’Maître, je vais être franc avec vous : je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu (…) J’ai juste entendu dire que vous avez été criblé de balles’’, introduit-il.

Sa manière à lui d’expliquer ce qui allait suivre. Comme beaucoup de Sénégalais, tout ce qu’il sait de cette histoire est ce qui a été rapporté par la presse, à l’époque. Malgré un jugement, le doute est là. Qui a tué Me Sèye ? Moussa Sène Absa ne répond pas à la question, mais invite des proches du défunt Me Babacar Sèye à donner leur version des faits. Fille, fils, femme et collègue de l’ancien vice-président du Conseil constitutionnel du Sénégal en 1993 ont été les premiers à prendre la parole. Ils ont tour à tour raconté la dernière journée passée avec le défunt. Il le filme sans trop de filtres, les montre au naturel.

La fille de Me Sèye n’est ni maquillée ni trop bien apprêtée. Elle est limite trop à l’aise sur sa chaise en plastique. Elle semble même avoir été surprise dans cette cour où trainent bols et sont assises quelques femmes qui écoutent religieusement ce qu’elle dit. Me Amadou Sow, collègue de Me Sèye à l’époque des faits, est aussi simple que la dame Sèye dans son salon.  Il plonge ceux qui suivent le film dans l’intimité de ces personnes. Leurs dires font croire au réalisateur que ‘’les vautours avaient bien planifié leur forfait (…) Ils avaient promis de la viande tendre à leur progéniture’’. Il fait ainsi référence au plan diabolique des meurtriers du magistrat. Seulement, comme on le dit souvent, aucun crime n’est parfait. Les premières incohérences sont relevées par son fils Abdy Sèye qui a été à l’hôpital Principal où était acheminé le corps de feu son père après les évènements.

Mais les bizarreries dans cette affaire sont nombreuses et les interlocuteurs n’ont pas manqué de les relever. Seulement, tout reste flou et le film de Moussa Sène Absa n’apporte pas de réponses. C’est au cinéphile de se faire sa propre opinion sur ce qui s’est passé. Des faits sont relevés comme cette victoire de l’opposition en 1993 après des élections législatives. Abdoulaye Wade devait avoir 61 députés. Bien plus que le parti au pouvoir. ‘’Droit dans ses bottes’’, Me Sèye était incorruptible et n’aurait pas accepté de déclarer le Parti socialiste, jadis au pouvoir, victorieux. Ainsi présenté, l’on croit fermement que c’est Abdou Diouf et Cie qui sont les commanditaires de ce meurtre. Il est montré que l’opposition n’avait aucun intérêt à ‘’exécuter’’ l’homme. On ne le dit pas de manière péremptoire, mais on peut le comprendre ainsi.

Que pouvait gagner le ministre de l’Intérieur de l’époque à exhiber à la télé la supposée balle qui a été fatale au défunt magistrat, alors que le projectile létal n’a été extrait que le lendemain de ce simulacre, d’après Abdy Sèye ?

Il est, en outre, établi, il faut le dire, un farfelu lien entre le meurtre de Me Sèye et la dévaluation du franc Cfa. Mais, sur ce sujet,  les explications fournies pour convaincre sont très alambiquées. Des zones d’ombre restent donc et persistent. La seule constante dans ce film est que le meurtre de Me Sèye est politique et que, jusque-là, l’on ne sait ce qui s’est réellement passé.

Avocat de la famille Sèye, Me Moussa Félix Sow est revenu sur les absurdités du procès et les grandes interrogations. Parmi ces dernières, celle d’un probable assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel dans son bureau est avancé. Ce que réfute catégoriquement Me Amadou Sow. Le doute plane. Une autre irrationalité notée par un témoin oculaire des faits et professeur à l’université Cheikh Anta Diop, Mody Gadiaga, est la reconstitution des faits. Elle a été faite avec un sculpteur qui se trouvait sur la corniche au moment des faits et qui a détalé dès les premiers coups de feu. Il n’aurait rien vu de la scène. M. Gadiaga, qui a été interrogé par les limiers, a été écarté. Incongrue, cette histoire. Cela fait croire à Moussa Sène Absa que les autorités de l’époque connaissaient la vérité, mais n’ont rien fait pour la divulguer. ‘’Il y a à boire et à manger dans cette affaire. Tôt ou tard, la vérité se saura (…) J’ai encore des doutes. Je me demande si c’était l’opposition ou le pouvoir. Pourquoi feu Kéba Mbaye avait démissionné ? Des questions sans réponses. Un jour, la vérité sera dite par les enfants qui n’étaient même pas encore nés le jour de votre décès. Ils ont tué le citoyen, assassiné le juge (…) mais n’auront jamais effacé des mémoires du peuple le fils prodige, l’homme si bon’’, a conclu Moussa Sène Absa.

Lui, comme beaucoup de ses interviewés, se fie à la prophétie de Dabakh qui disait que les assassins de Me Sèye ne seraient jamais tranquilles.

Les vérités d’Abdou Latif Coulibaly

Venu présider cette première de ‘’L’affaire Sèye : le festin des vautours’’, le ministre de la Culture a livré sa part de vérité. Il a écrit un livre sur le sujet et était journaliste et chef du desk politique de ‘’Sud Quotidien’’ à l’époque. Pour lui, la question du commanditaire ou de l’auteur de cet assassinat ne se pose plus.  ‘’La première enquête qui a été faite est celle d’Abdourahmane Camara et de Tidiane Kassé. Ils ont produit le premier document sur Me Sèye. Habib Thiam a pris la parole et a parlé. Il n’a pas parlé dans votre film, mais il a  dit ce qu’il avait à dire. En réalité, il ne peut pas aller au-delà de ça. Je replace cet assassinat dans son contexte. J’ai suivi tout le débat. J’ai rapporté tous les faits y afférents (…) A un moment, j’ai eu la même conviction que vous (Ndlr : Moussa Sène Absa) : ce n’est pas l’opposition qui a tué Me Sèye. Parlons de faits : 15 mai 1993, assassinat de Me Sèye ; 16 février 1994, assassinat de 6 policiers. Les mêmes qui ont été accusés en 1993 l’ont été en 1994’’, a-t-il rappelé.

Le principal accusé était le chef de file de l’opposition des années 1990, Me Abdoulaye Wade. ‘’Il me semble qu’il y a, dans certains propos, une façon de refuser une réalité, de faire un examen de conscience qui nous permettrait d’avancer (…) Les faits sont les faits et ils sont têtus. On peut avoir des convictions profondes, mais examinons les faits (…) Nous refusons de voir les faits parfois’’, s’est-t-il désolé.

Latif Coulibaly regrette le récit idéaliste du film. ‘’Il y a un qui est intervenu dans le débat, Jean-Paul Dias, à qui on semble accorder du crédit, car il a dit publiquement, 3 mois avant l’assassinat de Me Sèye, que si des magistrats se mêlent à la proclamation des résultats, qu’ils préparent leur linceul, ils partiront tous. Dans n’importe quelle démocratie au monde, ces faits auraient été retenus. Qu’il ait des maladresses dans le comportement de l’autorité de l’époque, que l’enquête n’ait pas été conduite pour faire la lumière, je ne le nie pas (…) La police a été négligente sans aucun doute’’, a-t-il reconnu. Malgré tout, poursuit le ministre de la Culture, des faits sont là, comme il l’a répété. Pour lui, un procès pénal est très sérieux et l’on juge à partir d’éléments concrets. ‘’J’ai enquêté sur cette affaire pendant 4 ans. Personne ne peut aujourd’hui venir me dire qu’on a inventé un assassinat. La réalité est là. Les assassins étaient en prison. Chacun a reçu 25 millions à leur sortie de prison sur ordre du président de la République de l’époque. Mieux, Abdoulaye Wade leur a accordé une amnistie générale sur tous les faits’’, a-t-il déclaré.

Ainsi, aux dires de M. Coulibaly, ‘’il n’y a pas de vérité que les générations futures exhiberont’’

MOUSSA SENE ABSA :‘’J’ai fait ce film pour marquer ce passage très trouble de notre démocratie’’

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce film ?

D’abord, je n’aime pas l’injustice.  Je n’aime pas que des personnalités de cette trempe soient assassinées froidement et que chaque 15 mai, qu’on s’en souvienne timidement. A chaque fois que je passe devant le Conseil constitutionnel (actuel Cour suprême) j’ai toujours une pensée pour cet homme sans l’avoir jamais connu personnellement jusqu’au jour où j’ai rencontré Abdy. On a commencé à discuter. Il avait commencé à écrire des choses sur son père. Je lui ai dit qu’il serait bien de faire un film sur ça. J’ai eu envie de raconter l’histoire de Me Sèye en utilisant le prisme familial et en partageant quelques réflexions personnelles sur le devenir de mon pays. Si rien n’est fait, si personne ne s’intéresse à des choses comme ça, elles vont se reproduire. Nous sommes dans une situation où des assassinats comme ça sont très possibles. Pour qu’elles ne se répètent pas, il faut que les peuples se souviennent de ces personnalités qui ont forgé notre société. Je pense que c’est la moindre des choses pour un créateur, un artiste et un cinéaste surtout de se pencher sur des questions comme ça. Je pense que tant qu’on n’aura pas raconté nos histoires par nous-mêmes, des pans de notre histoire, notre culture seront laissés en rade. J’ai fait ce film pour marquer ce passage très trouble de notre démocratie.

A votre avis, pourquoi Me Sèye a été tué ?

La violence de notre société est sournoise. Elle réside dans ce qu’on appelle ici le ‘’Tekki’’ ou ce qu’on appelle faussement la ‘’Teranga’’. Ceux qui l’ont tué l’ont fait pour sauvegarder leur soi-disant ‘’Teranga’’. C’était pour continuer à perpétuer une certaine gestion patrimoniale de notre pays. Moi, je ne les envie pas. Je sais que ceux qui l’ont tué le paieront cher un jour, peut-être. J’ai rencontré beaucoup d’auteurs qui ont écrit sur l’affaire Sèye, mais personne ne voulait parler (Ndlr : sauf Abdou Latif Coulibaly qui est intervenu dans le film). Certains m’ont reçu chez eux, nous avons discuté et ils m’ont même donné des livres, mais n’ont pas voulu parler devant la caméra. Madické Niang m’a reçu et a même écrit un livre en réponse à celui d’Abdou Latif Coulibaly, mais il ne l’a jamais publié. Tous ceux qui ont écrit sur cette affaire, la plupart ont voulu tirer la couverture sur eux. Que nous cachent-ils ? Ils savent exactement ce qui s’est passé.

Pour vous, qui sont les commanditaires de cet assassinat ?

A mon avis, ce n’est pas l’opposition le responsable. Qui l’a fait ? Comment cela s’est passé ? Qui a eu cette idée d’assassiner le juge ? Voilà des questions que l’avenir nous permettra de clarifier. Il y a des zones d’ombre, dans cette affaire. Peut-être qu’un jour le dossier sera déclassé et nous permettra de savoir qui a commis ce crime odieux BIGUE BOB

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