Général de Division Jean Alfred Diallo : le militaire et l’hospitalier

A propos du baptême de l’Ecole militaire de santé  Général Jean Alfred Diallo. Par Professeur Aloyse-Raymond NDIAYE

L’événement ne pouvait pas passer inaperçu. Le 24 avril, 2018, une cérémonie solennelle, empreinte de dignité et d’émotion, réunissait au camp Dial DIOP, les hauts dignitaires des armées sénégalaises, les enseignants, élèves et anciens élèves de l’école militaire de santé et quelques invités,  à l’occasion du baptême de l’école  qui porte désormais le nom du général Jean Alfred Diallo, qui, selon les propres termes du Général Cheikh GUEYE, Chef d’Etat-Major général des armées, «  il y a decela cinquante ans, a été porteur du projet de création de l’Ecole militaire de santé ».[1]C’était sous le régime du Président Léopold Sédar SENGHOR dont les idées sur les missions des armées trouvaient un écho très favorable auprès du général Jean-Alfred DIALLO.En organisant cette  cérémonie de baptême, les autorités militaires l’avaient voulue, en même temps, une   cérémonie d’hommage « au 2ème Chef d’Etat –Major général  des Forces armées, dont le rôle a été déterminant dans la mise sur pied et la montée en puissance de notre institution militaire dans la première décennie  qui a suivi l’indépendance de notre pays. »[2] Il a tellement marqué, dix années durant, l’édification de l’armée nationale, que  le jour de son départ à la retraite, nous dit-on, un certain 15 septembre 1972,  c’est « tout l’Etat-Major au complet  qui s’est rendu, en grande tenue, au salon d’honneur de l’aéroport de Dakar-Yoff, pour[ le]saluer, une dernière fois ». [3]L’estime et l’attachement  de  ses frères d’armes,  pour l’homme et  son œuvre, indissociables,  sont restés intacts,   comme au jour de son départ, et  forcent l’admiration. Une telle fidélité  est plutôt rare,  en ces temps où ce que l’on remarque le plus, dans notre environnement, ce sont les trahisons, les revirements d’alliances, les infidélités, les ingratitudes, loin des valeurs de la République que le général Jean Alfred Diallo a su inculquer à ses frères d’armes.

Dans son livre autobiographique,  Mémoires synchrones du fleuve de mon destin, le général Mamadou  NIANG, qui fut son aide de camp, témoin de son départ et de ses derniers jours, nous livre ce témoignage qui nous révèle une autre dimension de la personnalité du général :  « Il rendra encore des services de haute facture à son pays comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Bonn en République fédérale d’Allemagne avant de s’investir, jusqu’à ses derniers jours, au service  des pauvres  et des lépreux au sein de l’Ordre souverain de Malte. Il s’éteindra à Versailles quelques mois après son évacuation à partir de Dakar. Il demeure un monument  du Sénégal et de son armée. »[4]

S’il  a été un grand  militaire, doublé d’un fin diplomate, il a été aussi un grand hospitalier. C’est ce lien entre le militaire et l’hospitalier, ces deux figures  qu’il a su incarner, harmonieusement, en le traduisant dans des actes, qui retient, ici, mon attention. Comment se sont conciliées, en lui, les exigences du militaire, du diplomate et de l’hospitalier ? Qu’est-ce que l’hospitalier apporte au militaire et inversement ?

Les allocutions qui ont été prononcées, au cours de cette cérémonie,  ont mis en évidence les qualités exceptionnelles du parrain tout en démontrant l’excellence de cette école de formation d’officiers médecins. J’étais parmi les invités.  Pour avoir été  admis dans l’Ordre de Malte, alors qu’il en était le Président, et pour avoir eu  l’honneur de lui succéder comme président du Comité national des chevaliers de l’Ordre de Malte devenu, depuis lors, association sénégalaise de l’Ordre souverain de Malte, je ne pouvais pas, au moment même où l’Ecole militaire de santé porte son nom, manquer de  souligner  le bénéfice que l’Ordre souverain de Malte au Sénégal tire de cet héritage que nous a légué le général Jean Alfred DIALLO et que nous avons en partage avec ses frères d’armes, ce dont nous sommes fiers, tout en nous associant à l’hommage solennel bien rendu et bien mérité qu’ils lui ont réservé.

Mais commençons par marquer les points forts de cette cérémonie de baptême.

I

La cérémonie s’est déroulée dans l’amphithéâtre  de l’école. Les hauts responsables des armées étaient présents. L’on notait aussi la présence de quelques « Grands anciens » : général Doudou DIOP, général Mouhamadou KEITA, général Mamadou NIANG, général André NELSON, colonel Bakary BA. Il revenait au Médecin- Général(2S) Mouhamadou Ciré MARA, un ancien de l’Ecole,  de présenter le parrain. Il le fit avec une maîtrise impressionnante de la carrière du général, avec élégance, mais surtout avec beaucoup de sensibilité.  Il déroula les temps forts de la vie du  général qui, né à  Tivavouane, fit ses études primaires et secondaires  au Lycée Faidherbe, à Saint-Louis. Il s’engage, à 18 ans,  au titre du 5èmeRégiment du Génie, à Versailles, pour entamer  une brillante carrière militaire  dans l’armée française, ensuite dans l’armée sénégalaise, qu’il rejoint officiellement  le 1er octobre 1961.  Au moment où il part à la retraite, il est Chef d’Etat-Major Général  et Commandant en Chef des Forces Armées sénégalaises.  Avec précision, le général MARA nous décrit  son parcours exceptionnel, avant de conclure sur ce qu’il estime constituer l’apport essentiel de ce « héros » :

«  Sous le commandement du Général Jean Alfred Diallo,dit-il, l’Armée du Sénégal s’est construite avec méthode et détermination. En effet, le Général Jean Alfred Diallo a su inculquer à ses subordonnés l’ardeur au travail, le  sens de l’honneur et l’esprit de discipline. Ainsi, il a réussi à développer le potentiel de notre Armée naissante, à lui forger une âme, à la rendre opérationnelle pour devenir un instrument de souveraineté digne de la Nation. »[5]Ces valeurs capitales pour un jeune Etat qui se crée, une jeune nation qui se construit,le général MARA  devait inévitablement les retrouver  à l’école militaire  de santé   où lui-même avait décidé de s’inscrire comme élève-officier médecin, alors qu’il était déjà étudiant de 3ème année à la Faculté de médecine de l’Université de Dakar.  Ce fut un grand moment d’émotion, lorsqu’il évoqua son propre passage à l’école.

«  Mes camarades et moi, dit-il, avons vécu cette belle période où le culte de la rigueur et de la discipline, qu’incarnait le Général Jean Alfred Diallo, était présent dans l’esprit de toute la promotion ».[6]

L’exemple vient d’en haut !  Me revient à l’esprit une conversation que  j’avais eue, quelque temps auparavant, avec une collègue de la Faculté des Lettres, professeur, aujourd’hui, à la retraite, arrivée au Sénégal, dans les années 60, comme assistante technique à l’université de Dakar. Alors que nous parlions de la situation présente de nos universités, elle me fit cette remarque : «  la rigueur était le mot le plus souvent employé  de notre temps !» Il y avait de la nostalgie, dans ses propos, d’’une époque que nous espérons encore, pour notre jeunesse, qu’elle n’est pas à jamais perdue. L’état de désordre, d’incohérence et de détresse sociale qui règne dans nos universités, ici et ailleurs en Afrique, est à déplorer. Il n’est pas favorable à l’exercice correct et efficace de la  vocation de l’université. C’est bien  en cela  que le témoignage du Médecin-Général MARA nous intéresse.Lorsqu’il fait référence au « culte de la rigueur et de la discipline », il s’agit d’une  éthique de la cohérence, l’adéquation entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, entre les  idées et les actes. Créer une université c’est lui assurer en même temps les moyens de son fonctionnement régulier. Nos institutions ont besoin d’hommes et de femmes de rigueur et de discipline. Un seul mot résume ces qualités : l’ Autorité.

Après l’homme, l’œuvre. Il appartient  au Chef d’Etat – Major général des armées, le Général GUEYE,  de nous en dire plus à la fois sur l’homme,  l’œuvre  et l’ avenir de l’héritage.Il ne s’agit plus, ici, du héros militaire, mais de l’homme du génie, du « bâtisseur » qui, avec « nos Grands Anciens a posé  les solides fondements sur lesquels nos Armées sont ancrées jusqu’à ce jour. »[7] Nos militaires ont  le culte des aînés. Ce lien avec les « Anciens », les « Grands Anciens » est très fort . Certes, il  renvoie  au respect de la hiérarchie, du commandement, mais, il y a aussi, me semble –t-il,  plus  vivace, ce lien de fraternité, de solidarité qui repose sur  une conscience commune d’un commun destin , dont nous trouvons une émouvante et vibrante description à travers   ces lignes du  Général de Gaulle, exprimé  avec réalisme, cité par le Général NIANG:

« Je ne vous plains pas, parce que vous avez choisi le métier militaire. Il demande que vous renonciez à la liberté, à l’argent, un jour, peut-être, à la vie. Il comporte des jours sombres, des heures amères, parfois des années de chagrin, mais en échange, il vous donnera cette constante et émouvante aventure  où sont mêlés le commandement, la responsabilité, l’action, le risque. Il vous donnera l’honneur de la maturité, les larmes du dernier jour de carrière, la joie de servir, l’orgueil des armes, l’espoir des grandes actions. Il vous donnera le rêve qui reste le plus beau, le rêve de gloire au pied d’un drapeau ou d’un étendard au soir d’une victoire. Non je ne vous plains pas. »[8]

Cette victoire dont parle le Général  De Gaulle, elle est aussi celle que l’on obtient contre la souffrance, la douleur, la détresse des autres en leur apportant, médecins, avec compassion,  les soins dont ils ont besoin, le soutien et l’assistance qui leur permettront de vivre mieux et  d’être soulagés.

Le Chef d’Etat-Major général des armées rappelle les conditions  dans lesquelles le projet  de l’école a été conçu par le Président SENGHOR et confié au Général  DIALLO pour sa réalisation :

« L’ambition du Président de la République, nous dit-il, était   donc de créer un corps de praticiens, formés à l’université mais également façonnés selon les  valeurs éthiques et professionnelles propres  à l’officier, afin d’être aptes  à servir partout où le devoir les appellera, souvent dans les contrées  les plus reculées et dans les conditions particulièrement difficiles. »[9]

Le problème qui est posé, ici, c’est celui du rôle de l’université dans la formation de la conscience civique, de la formation du citoyen, un problème éthique.L’éthique professionnelle,propre à chaque profession, synonyme de déontologie,  désigne les normes et les règles , les responsabilités, les droits et les devoirs à accomplir  pour permettre à chacun d’assumer la fonction qui est la sienne, à l’intérieur de sa profession, le mieux possible. La profession, en effet, n’épuise pas la totalité de la vie.  Aussi le civisme  est le lieu de rencontre du citoyen avec la société civile et avec l’Etat. Il est la fin de l’instruction civique. C’est l’une des missions de l’Université que de former le citoyen, de contribuer ainsi à la consolidation des institutions en vue du Bien commun, en privilégiant l’intérêt général sur les intérêts particuliers, sur l’individualisme.Le succès du projet de l’école militaire de santé  dépendait donc de la complémentarité de l’apport de l’université et  des valeurs éthiques et professionnelles propres à l’officier, sous la conduite d’hommes d’exception. Une belle collaboration entre l’université et l’Armée!  L’intelligence des hommes a rendu possible le succès de cette expérience.

Le Chef d’Etat-Major général des armées présenta un bilan élogieux de son Ecole qui  a formé des  médecins, des chirurgiens dentistes, des  pharmaciens,  des vétérinaires. Parmi eux certains sont originaires de l’Afrique de l’Ouest , d’autres de l’AfriqueCentrale. Le Général Cheikh GUEYE  a insisté sur le  rayonnement scientifique de l’Ecole assuré par des enseignants et chercheurs reconnus au plan national et international :  professeurs agrégés du CAMES et du  Val de Grâce. Fier des résultats de son institution, le Général GUEYE a annoncé , dans la continuité de cette belle  histoire,  la création prochaine d’une Académie militaire de santé, qui  s’inscrit, me semble-t-il, dans la logique de l’ambition de l’armée de se doter des compétences toujours plus pointues au service du développement et de la nation.  Il faut lui souhaiter le succès dans la droite ligne de ce qui a fait le rayonnement de «  l’Ecole militaire de santé Général Jean Alfred Diallo », et qui réside  dans son originalité qui  fait sa force : le lien avec l’université.

Cette Ecole aura donc bien rempli sa mission, comme le rappelle avec satisfaction le Chef d’Etat-Major général  des armées: elle a   contribué  à la mise en œuvre de la politique de santé publique,  apporté son soutien médical aux militaires et plus généralement aux forces de défense et de sécurité, et à leurs familles, assumé  efficacement sa vocation d’intégration régionale et continentale. Comme on le voit, l’Ecole militaire de santé est inséparable du concept d’ « Armée Nation », concept d’une armée au service du développement et de la nation, qui a pris corps sous le commandement du Général Jean Alfred DIALLO. Pour nos aînés, SENGHOR et ses compagnons,  dont le projet politique était de construire une nation  moderne par le décollage économique et l’élaboration d’une nouvelle civilisation Négro-africaine, il n’y a pas de  projet politique qui ne soit, en même temps, un projet social. L’Ecole militaire de santé  répond bien à une priorité  de développement.  Le développement dont il est question, ici, c’est le « développement intégral ». C’est  ce rapport au développement qui nous autorise à faire, ici, le rapprochement avec l’engagement du Général DIALLO dans l’Ordre Souverain de Malte et d’en montrer la spécificité.

II

Avant d’aller plus loin, un rapide survol historique me paraît nécessaire pour situer la spécificité même de l’Ordre de Malte. Sa création remonte au Moyen Âge,en 1048, à Jérusalem. Il est l’un des plus anciens ordres catholiques. Il a été porté par des  moines hospitaliers, qui accueillaient des malades dans leur hôpital, situé à côté de l’Eglise de Saint Jean-Baptiste. Il a été créé, il ya plus de neuf siècles,  dans le but  d’offrir assistance aux pèlerins en Terre Sainte et d’assurer leur protection.Il est utile de savoir que les pèlerins venaient de loin, la plupart du temps à pied, encadrés par des Chevaliers pour assurer leur protection contre les mauvaises rencontres. Ils arrivaient, pèlerins et ceux qui leur servaient de gardes, épuisés , malades. Les moines  les accueillaient dans leur hospice. Le séjour pouvait durer avant qu’ils ne se rétablissent  et certains, des Seigneurs, vivant parmi les moines,  frères hospitaliers, ont eu la vocation pour la vie religieuse et sont  restés et ont été admis  dans la communauté des moines. Ainsi, il s’est trouvé parmi les religieux des Chevaliers qui ont eu la vocation à la suite de leur séjour dans l’hôpital où ils avaient donc été accueillis et soignés par les moines.[10]

L’Ordre est d’abord un Ordre religieux laïque, catholique romain. Le Grand Maître est lui-même un religieux au sens canonique du terme. Il a, dans l’Eglise, rang de cardinal. Créé au Moyen Âge, cette institution  existe encore aujourd’hui. Elle a traversé les siècles. Elle a  connu différentes périodes au cours de son histoire. L’on pourrait s’interroger sur les raisons de cette longévité ! Dans l’Eglise  plusieurs ordres ont été créés, chacun avec sa vocation spécifique,  et dont certains  n’existent plus aujourd’hui. Si l’on considère les temps modernes, l’Ordre de Malte partage le champ humanitaire avec des organisations, moins anciennes :La Croix Rouge, les Nations-Unies, le Haut Commissariat pour les Réfugiés, Médecins sans Frontières,  le Croissant Rouge…Mais, il s’en distingue par sa propre histoire et sa spécificité. Il est d’abord  essentiellement religieux et humanitaire à la fois, devenu, ensuite, par les circonstances, pour un temps, militaire et politique. Cette histoire se lit à travers son nom :   Ordre Souverain Militaireet Hospitalier de Saint-Jean- de-Jérusalem dit de Rhodes, dit de Malte. Il a été une puissance militaire, une puissance maritime qui  a exercé sa souveraineté sur  la Méditerranée pendant plusieurs siècles. Quand ils ont quitté la Terre Sainte, en  1291,  partis de  Jérusalem, les Chevaliers, les  membres de l’Ordre,  sont allés de port en port : Chypre(1291),  RHODES (1310), Malte (1530). Ces dates  correspondent à des périodes d’occupation suivies de perte de souveraineté. Périodes de guerres.Cependant, durant sa période de souveraineté  militaire, l’Ordre est resté toujours hospitalier. C’est une constante. Dans chacune de ses possessions, les Chevaliers sont restés fidèles à leur mission : le service des pauvres  et des malades.  Ils créent le premier hôpital à RHODES, en 1311,  de même à MALTE  où ils construisent le premier hôpital, créent la médecine d’urgence et  l’Ecole de Médecine.  Les historiens de l’Ordre ont tous reconnu qu’en matière de qualité et de méthode d’application des soins, de même que des conditions d’hospitalisation, l’Ordre était, à cette époque, « en avance de plusieurs siècles sur tout ce qui se fit  en Europe. »  Jusque dans les temps modernes, l’Ordre reste soucieux de rester fidèle à sa tradition, qui inclut la beauté, un environnement physique agréable.

Il perd sa souveraineté territoriale  et militaire en 1798. Il ne l’a plus jamais recouvrée. Il a son Siège aujourd’hui à Rome,le Palazzo Malta, sur la via dei Condotti,  une  villa et ses dépendances léguées à l’Ordre en 1630.Les  événements historiques l’ayant privé, depuis  deux siècles,  d’une pleine souveraineté territoriale et militaire, lui ont cependant  permis de se dédier  totalement à sa  vocation primordiale d’assistance et de soulagement de l’humaine souffrance. Tout au long de son  histoire aux multiples  dimensions, hospitalières, religieuses, militaires, économiques, artistiques, politiques, malgré les vicissitudes, ses hauts faits d’armes,  ses victoires et ses défaites, l’Ordre de Malte est resté fidèle aux finalités et aux idéaux  que les moines, qui l’ont créé, lui ont assigné dès l’origine, dont il  porte encore aujourd’hui la marque  :  Obsequium  pauperum, tutio   fidei, le service des pauvres, la protection de la foi.  Ce sont ces deux piliers majeurs sur lesquels reposent ses actions, ces deux mots d’ordre ont été suivis avec constance à travers  les siècles. Ils sont intrinsèquement liés. C’est ce lien  intrinsèque qui donne à l’engagement des Membres de l’Ordre toute sa dimension spirituelle et religieuse. Ils sont comme deux ruisseaux d’un même fleuve.

L’observation de ces deux  mots d’ordre dans la pratique consiste à suivre  le commandement suprême de l’amour envers Dieu  et le prochain. Il ne s’agit pas d’un amour abstrait,  lointain, spéculatif. Il s’agit d’un amour concret, réel, personnel avec  ceux qui souffrent  dans le respect de leur dignité qui qualifie la personne humaine. C’est de l’amitié vraie et pour cela, il faut la conversion du cœur. Cette référence à la transcendance, l’amour de Dieu,  introduit  à une  spiritualité d’un niveau supérieur, spiritualité religieuse au service des pauvres.  Cette valeur fondamentale qui est transmise par ce commandement suprême c’est  au sens strict  l’hospitalité.  Il est donc bien important de noter que la notion d’hospitalité telle qu’elle est  conçue dans l’Ordre a une signification religieuse en tant qu’elle appuie l’amour du prochain sur l’amour de Dieu.Il faut, on le voit, beaucoup d’abnégation, d’oubli de soi,  de renoncement à soi, d’effacement de soi,  de renoncement à l’amour de soi, pour que triomphe en soi-même l’amour pour les autres.  S’engager dans l’Ordre de Malte suppose que l’on ait  la vocation d’hospitalier.

Le Président SENGHOR qui a permis à l’Ordre de Malte d’être présent au Sénégal, recevant  le Grand Maître de l’Ordre, en visite officielle au Sénégal, en décembre 1967, avait trouvé les mots justes  pour exprimer ces deux principes  au fondement même des actions de l’Ordre :

« Que l’Ordre souverain militaire de Malte n’ait plus ni territoire ni armée, qu’il se voue, depuis un siècle et demi, au seul ministère de la charité, cela n’est pas pour me déplaire. C’est le Grand Churchill qui faisait remarquer que la puissance basée sur des armes, d’une façon générale   sur des moyens matériels, est fragile ; la plus formidable des puissances est désormais celle de l’esprit. Je précise, celle du cœur. Comme vous le savez, mon pays croit plus à la puissance de la parole qu’à celle des armes, plus aux vertus du cœur qu’à celles de l’esprit. C’est pourquoi, loin que votre nouvelle situation nous déçoive, elle accroît le respect et l’affection que nous portons à votre Ordre. »[11]

Désormais, le caractère militaire de l’Ordre n’existe plus. Il ne trouve  sa justification que dans ses œuvres  hospitalières. Dans son article premier, la Charte constitutionnelle de l’Ordre le définit comme « hospitalier » en précisant qu’il est «  issu des Ospitalarii de l’Hôpital  de   Saint Jean de Jérusalem ». Nous référant au texte de la Charte,  il faut  entendre par hospitalier l’activité proprement médicale. Dès lors, tous ceux qui sont admis dans l’Ordre  doivent se considérer  comme membres d’un ordre religieux laïque dont la mission est d’être un ordre d’ « hospitaliers ». L’hospitalité renvoie à la notion de charité dont l’Ordre n’a pas le monopole. En effet, dans toutes les religions, particulièrement celles que l’on nomme  les grandes religions, dont l’islam et le christianisme, il y a pratiquement une dimension de « charité », une dimension de partage, une dimension d’assistance aux plus démunis. C’est dire simplement que la religion est le terreau dans lequel l’humanitaire  plonge ses racines. La spécificité de l’Ordre consiste à ne  pas dissocier l’exercice des œuvres de miséricorde envers les malades, les pauvres et les réfugiés de leur rapport à la foi en Dieu, à l’amour de Dieu. Elles se nourrissent de la foi qui,  par elles, se fortifie.

La question qui se pose  est  de savoir  ce que l’Ordre  garde de son caractère militaire : il garde   la rigueur,  la discipline et le courage. A ces valeurs militaires  s’ajoute la dimension spirituelle et religieuse que renferme la notion d’hospitalité.   La fusion du religieux et du militaire «  spiritualise » la vaillance militaire, en lui assignant une haute mission qui est de servir l’homme  parce que porteur de valeurs suprêmes, d’une transcendance, de ce qui fait que l’homme est  homme, un être spirituel, digne et libre, une  personne. C’est à défendre cette humanité dans l’homme que conduit la vocation d’hospitalier, par l’exemple et non par les armes et la force, non par « les moyens matériels » pour le dire comme SENGHOR, en apportant l’aide aux «  blessés de la vie », les malades, les pauvres, les exclus, les victimes des guerres, des  catastrophes, de l’injustice et à tous ceux que leur état  isole et fragilise, sans distinction de religion,  de culture ou de sexe. Lorsque nous observons l’Ordre, aujourd’hui,  nous constatons, en effet, qu’il   exerce sa mission dans  plus d’une centaine de pays, notamment en Afrique et particulièrement au Sénégal. Il est présent sur tous les lieux de catastrophes naturelles et de conflits armés.Il reste fidèle à la tradition des moines qui avaient de l’action humanitaire, caritative, une approche globale. Ils ne dissociaient pas les opérations, que nous pouvons qualifier d’urgence,  et le développement, ce qui n’est pas le cas, aujourd’hui, pour la plupart des associations et organisations humanitaires.

III

Notre intention n’est pas de présenter l’histoire, passionnante, certes, de l’Ordre souverain de Malte, mais plutôt de montrer comment, le Général Jean Alfred Diallo a contribué, en devenant Chevalier de Malte, à son rayonnement au Sénégal. Il n’était donc pas que militaire. Il était également un hospitalier de l’Ordre Souverain Militaire  Hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem de Rhodes et de Malte. Il a été admis  dans l’Ordre, comme Chevalier de Grâce Magistrale, en avril 1970, à l’occasion de la visite officielle, au Sénégal, du Grand Maître,  en compagnie de Mgr. Hyacinthe THIANDOUM, archevêque de Dakar, Daniel CABOU,  ministre  pour le développement industriel, du Professeur Marc SANKALE, Doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Dakar, premiers Sénégalais admis dans l’Ordre. Deux ans avant sa sortie de l’armée, alors qu’il assumait les plus hautes fonctions,  il s’engage dans l’Ordre de Malte « au service des pauvres et des lépreux ». Il restera fidèle à son engagement jusqu’à ses derniers jours.  Cet Ordre,  qui le reçoit est présent au Sénégal  d’une part, dans le domaine hospitalier, dès lors que  le Président SENGHOR, en 1964,  a octroyé un terrain dans l’enceinte de l’hôpital de Fann,  pour la construction  du pavillon des lépreux qui allait devenir, successivement, Pavillon de Malte ( 1967), la Fondation de l’Ordre de Malte- ILAD(Institut de léprologie appliquée de Dakar (1971), Centre hospitalier de l’Ordre de Malte(CHOM)( 2011) , d’autre part,  au plan diplomatique à partir de 1967, par l’échange d’ambassadeurs. L’action du Général Jean Alfred DIALLO consistera à développer l’Ordre. Seule une personnalité de sa stature était,  à cette époque, capable de porter sur le terrain  le désir d’implantation de l’Ordre de Malte au Sénégal. Le Général NIANG  voit en lui «  l’homme le plus redouté du pays.  Jean Alfred Diallo était craint et respecté, tellement il dégageait une autorité imposante. Ses titres et ses états de service, tout comme son patriotisme, lui facilitaient certainement les choses. »

Président du Comité national des chevaliers de l’Ordre de Malte, en 1979,  prenant la succession de Daniel CABOU, il  lui donna  l’impulsion que la situation du moment exigeait : il obtint du Grand Maître et du Souverain Conseil l’admission de 09 nouveaux Chevaliers. Fidèle à son inspiration, l’équipe qui lui a succédé s’est agrandie et compte, aujourd’hui, 25 Chevaliers de Grâce magistrale,  dont 3 Dames de l’Ordre. Depuis lors, le Comité est devenu Association, en 2011.  Dans les années 90, il crée l’Amicale  des œuvres hospitalières du comité national des chevaliers  de l’Ordre de Malte. Il installe à Gorée le  Centre médicosocial de l’Ordre de Malte  au service de la population locale et des plus démunis, d’abord un dispensaire-maternité, inauguré en 1992,  devenu, depuis  2015,  un dispensaire renforcé par une unité de  rééducation fonctionnelle et de convalescence,  une unité d’écoute, de formation et de prévention, confié aux religieuses du Saint-Cœur de Marie.

Dans le même temps, le Général DIALLO a présidé, jusqu’à son départ du Sénégal, en 2006, le conseil d’administration de L’ ILAD,  administré par l’Ordre de Malte France. Cet Institut, inauguré en 1976, par le Président Léopold Sedar SENGHOR, n’a cessé de se développer.  Tout en conservant  sa mission première, les soins aux lépreux, il a ouvert  un nouveau service de chirurgie du handicap locomoteur, réforme qui a été conduite par son directeur, Charles Insa BADIANE, Médecin Colonel et l’ambassadeur de l’Ordre de Malte au Sénégal, Alan FURNESS. A l’inauguration de ce nouveau Centre, le 06 avril, 2011,  le Général DIALLO  nous avait déjà quittés. Il avait néanmoins largement contribué à l’évolution de l’ILAD en Centre hospitalier de l’Ordre de Malte(CHOM).

L’inauguration du CHOM a été  une belle opportunité  offerte à la nouvelle équipe qui dirigeait le Comité national des Chevaliers, devenu Association sénégalaise de l’Ordre de Malte, cette même année 2011, de lui rendre hommage   au cours d’une cérémonie, solennelle et familiale, pour marquer à la fois son installation dans son nouveau siège, au sein du CHOM, et en procédant  au  baptême de la salle du Conseil d’administration de l’Association, dénommé désormais« Salle du Conseil d’Administration Général  Jean Alfred Diallo ». L’événement avait  réuni une délégation de l’Ordre de Malte France, conduite par son Président, le Comte Thierry de BEAUMONT-BEYNAC,  des personnalités des armées sénégalaise et française , dont  le Général Abdoulaye FALL,Chef d’Etat-Major général des armées, le Général Paulus, Commandant les Forces Françaises au Sénégal, l’Ambassadeur de l’Ordre de Malte au Sénégal, M. Alan FURNES,  M. Ahmadou Macktar MBOW, ancien Directeur Général de l’UNESCO, ami du parrain dont il fera l’éloge, des officiers de l’armée sénégalaise, des Chevaliers , les membres de l’amicale.

Il fallait exprimer solennellement, à l’occasion de cette inauguration du siège,  la reconnaissance des membres de l’Ordre  à l’égard de ses frères d’armes qui, malgré la disparition du Général DIALLO, ont conservé vivace  le lien affectif  qui les unissait à lui  et  ont continué à le conserver et à l’entretenir avec l’équipe qui lui a succédé à l’Ordre de Malte.  Cette fidélité au Général ne pouvait que les rendre plus estimables aux membres de l’Ordre, constituant, en même temps, pour ceux-ci, pour nous, une incitation  à cultiver,  en chacun d’eux, le meilleur,  à les hisser  à la hauteur de la vaillance militaire que ceux-là  avaient su  incarner aux yeux du Général DIALLO.   Cette complicité naturelle,  les Membres de l’Ordre ont le devoir de la perpétuer pour prétendre être en mesure de susciter autour d’eux , par leurs œuvres et leurs comportements, le désir d’atteindre la paix et la joie, le désir d’être  plus solidaires des plus petits, d’être plus justes, plus capables d’aimer et d’aimer mieux, de redonner l’espoir. Les urgences d’aujourd’hui  le demandent.

Nous nous réjouissons de l’excellente collaboration multiforme entre l’Ordre de Malte et les militaires, initiée par le  Général Jean Alfred DIALLO,  continuée par ses successeurs.  Le plus bel exemple nous est donné par la présence à Gorée, des l’ouverture du Centre médico social de l’Ordre de Malte,  dispensaire-maternité, d’une élève officier  médecin militaire,  en pédiatrie,  de l’Ecole militaire de santé, qui,  à la demande du Général, a servi , bénévolement, pendant plusieurs années. Docteur en médecine, elle a continué à assurer ses consultations, bien après le départ du Général,  avec dévouement et  professionnalisme,  jusqu’à ce que l’armée la rappelle pour des missions  qui l’éloignaient du pays. Signalons  également que le Conseil d’administration de l’ILAD, devenu Centre hospitalier de l’Ordre de Malte (CHOM), compte  encore aujourd’hui, parmi ses membres, des représentants du service de santé militaire rattaché au Ministère de la Défense.   Nous constatons aussi que l’importance accordée aux relations de l’Ordre de Malte avec l’armée est partagée par   l’Ordre de Malte France  qui ,  depuis la création de l’ILAD, en 1972, jusqu’à ce jour,   a toujours  privilégié la nomination de  militaires au poste de directeur de l’ILAD. Ce lien avec l’armée me paraît fondamental pour l’avenir de l’Ordre au Sénégal.

Le lien avec les armées sénégalaise et française était si solide que l’on ne pouvait pas imaginer,  à l’époque  et encore aujourd’hui, la Messe solennelle du 24 juin, fête de Saint Jean-Baptiste, Patron de l’Ordre, sans  la participation de la Musique des Forces armées. Les autorités militaires françaises et sénégalaises étaient invitées  à la Cathédrale  de Dakar, elles étaient présentes ou se faisaient représenter. Il n’était pas rare de remarquer  parmi les autorités,  la présence du Grand Chancelier de l’Ordre national du Lion à côté des ambassadeurs et amis de l’Ordre.La présence militaire rehaussait, c’est certain, la solennité de nos cérémonies. Mais,  il y a plus, me semble-t-il, cette collaboration était l’expression d’une solidarité entre, d’une part,  une armée   qui reconnaît que l’usage de la force ne doit pas ignorer le cœur, qui, elle-même, développe, en son sein,  des actions humanitaires, et, d’autre part,  une armée  qui n’a plus de souveraineté territoriale, dont le caractère militaire se ramène à la rigueur, à la discipline, au courage,  et dont la force est celle du cœur, de l’amour de Dieu et du prochain.Il ne suffit pas, en effet, d’avoir une idée positive de l’action humanitaire au service de l’urgence et du développement. Il faut une complicité  non pas simplement intellectuelle, mais une complicité du cœur. C’est celle-là même qui a existé, jusque là,  entre l’Ordre de Malte au Sénégal  et les armées Française et Sénégalaise. C’est l’héritage du général Jean Alfred DIALLO à conserver et à fructifier.

Pour conclure, nous avons privilégié la vocation hospitalière du Général Jean Alfred DIALLO, tout en sachant que l’ambassade de l’Ordre de Malte à Dakar intervient dans les activités hospitalières de l’Ordre comme partenaire institutionnel indispensable. Le Général Jean Alfred DIALLO a été, nous dit le Chef d’Etat-Major  général des armée,   un militaire, «  un Officier émérite, imprégné des  valeurs de professionnalisme, d’intégrité, d’éthique et de dévouement total au métier des armes »[12].  Il a été  aussi  un hospitalier, au service des pauvres et des malades. Il a contribué au rayonnement de l’Ordre de Malte au Sénégal en continuité avec son engagement aux valeurs qui ont présidé à la création de l’Ecole militaire de santé. Sa vision du développement, d’un « développement intégral »,  coïncidait naturellement avec l’inspiration humaniste et spiritualiste de l’Ordre de Malte.  Se côtoient en lui un développement orienté vers le Bien commun et un développement orienté vers Dieu et le prochain. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est l’homme, la personne humaine, le prochain, qui est au centreIl n’y a pas de rupture,  pas de déchirement intérieur de la personne, pas de contradiction dans la vision, mais simplement évolution et approfondissement d’une   forme supérieure  de se mettre au service des catégories les plus faibles, les plus fragiles, les plus démunies. S’étant imprégné des valeurs de l’Ordre de Malte, il s’est engagé à mener, ce que le Pape JeanPaul II, dans son Discours à l’Ordre de Malte, a appelé  «  la noble bataille pour le développement et la défense de la personne humaine »[13].  Cette « noble bataille » a été au cœur de son action, en tant que militaire et en tant qu’hospitalier, chevalier de l’Ordre de Malte. Il l’a menée  avec les qualités exceptionnelles  que tous lui reconnaissent, ce qui lui vaut, c’est plusque mérité, l’hommage  qui lui est rendu.

D’innovation en innovation, l’Ordre de Malte a affirmé sa présence au Sénégal. Pour la fortifier, il faudra qu’il se mette à l’écoute des nouveaux défis, des nouvelles urgences. Hier, la lèpre. Quelles urgences aujourd’hui ?  Y répondre  c’est accepter de s’engager, comme le fit le Général de Division Jean Alfred DIALLO,  dans « l’exaltante bataille de la charité » avec pour objectif le développement dans un contexte de mondialisation.

 

Professeur Aloyse-Raymond NDIAYE

Ancien Président  de l’association sénégalaise

de l’Ordre souverain de Malte

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