Un bilan économique sérieux ne consiste pas à lister des décisions ou à en juger l’intention, mais à apprécier l’état réel de l’économie, les contraintes héritées qui la structurent et les marges de manœuvre encore disponibles.L’année écoulée a remis au premier plan des fragilités bien connues : une dette publique élevée, une dépendance extérieure persistante, un cadre monétaire contraignant et un rapport délicat aux institutions financières internationales. Ces éléments ne relèvent pas d’une conjoncture passagère. Ils sont le produit d’une trajectoire longue, cumulative, qui continue de peser sur les choix présents.Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas tant de proclamer la souveraineté que d’en mesurer les conditions concrètes. Car en économie politique, la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit dans le temps, à partir d’un usage stratégique des contraintes existantes. Le temps, justement, est une variable décisive : il peut être subi, ou redevenir un instrument d’action.C’est dans cet esprit que s’inscrit la lecture proposée ici, largement inspirée de la méthode de Samir Amin. Non pour idéaliser le réel, ni pour s’y résigner, mais pour en comprendre les mécanismes, hiérarchiser les urgences et identifier les espaces où une stratégie cohérente peut encore se déployer.=>Le FMI selon Samir Amin : une contrainte structurelle, pas un projet politiqueSamir Amin n’a jamais eu d’illusion sur le FMI. Il l’a analysé comme un instrument du capitalisme mondial, chargé de gérer les crises de la dépendance dans les économies périphériques : garantir le service de la dette, discipliner les politiques économiques nationales et maintenir l’intégration subordonnée au système mondial.Le FMI ne développe pas.Il stabilise.Il administre l’existant.Il ne transforme ni les structures productives ni les rapports de pouvoir internationaux. Mais précisément parce que son rôle est limité, il peut être circonscrit, encadré et utilisé.— Le FMI n’est pas un projet. C’est un moment.Un moment de stabilisation, pas une vision de développement. Un passage contraint, pas une destination politique.=> Dette cachée : exigence de vérité, erreur de tempoLa révélation de la dette dite « cachée » répondait à une exigence légitime de transparence. Mais sa mise en scène brutale, en l’absence d’un cadre macro-financier stabilisé, a produit un effet contre-productif.Dans la gestion de la dette, le temps n’est jamais neutre.Il est une variable stratégique centrale.En politisant une variable macroéconomique sensible avant d’avoir sécurisé un cadre de stabilisation, l’État a déplacé la maîtrise du calendrier hors de la sphère nationale. Le résultat est clair : le pays subit aujourd’hui le temps du FMI, un temps prudent, conditionnel, orienté vers la réduction du risque et non vers la transformation productive.Cette perte de maîtrise du tempo :durcit les négociations,retarde la reconstitution des marges de manœuvre,accroît le coût de l’incertitude financière,et réduit l’espace de choix souverain.Dans la logique de Samir Amin, perdre la maîtrise du temps revient à subir la contrainte, là où l’usage tactique consistait précisément à l’anticiper et à l’encadrer.=> Reprofilage défensif ou restructuration : une différence stratégique majeureC’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le choix du reprofilage technique défensif plutôt que celui de la restructuration de la dette.La restructuration — avec décote, suspension ou rupture unilatérale — est un acte lourd. Elle altère durablement la crédibilité financière, renchérit le coût du capital et enferme souvent le pays dans une dépendance prolongée à l’aide extérieure. Elle est parfois inévitable, mais toujours coûteuse.Le reprofilage technique défensif, à l’inverse, consiste à :lisser les échéances,atténuer les pics de remboursement,réduire le risque de refinancement,sans décote du capital et sans rupture avec les créanciers.Ce choix n’est ni idéologique ni complaisant.Il est stratégiquement rationnel.
Dans la logique de Samir Amin, il permet :
de gagner du temps sans hypothéquer l’avenir,
de préserver la crédibilité extérieure,
de rouvrir des marges budgétaires,
et de préparer la transformation productive.
La restructuration est une rupture subie.
Le reprofilage défensif est une manœuvre maîtrisée.
=> Monnaie et souveraineté : l’apport décisif de Samir Amin
La souveraineté monétaire occupe une place centrale dans le débat public. Samir Amin n’en contestait pas l’importance. Mais il mettait en garde contre toute approche fétichiste de la monnaie.
Pour lui, la monnaie est un instrument, pas un acte fondateur isolé.
Sans base productive solide, sans réduction de la dépendance aux importations, une souveraineté monétaire proclamée trop tôt peut devenir une source d’instabilité plutôt qu’un levier d’émancipation.
Chez Amin, la souveraineté monétaire est un aboutissement, non un point de départ. Elle accompagne la transformation productive ; elle ne la remplace pas.
=> Maîtriser le tempo : le cœur de l’usage tactique des contraintes
Samir Amin n’a jamais confondu radicalité et brutalité. La souveraineté, pour lui, ne se mesurait ni à la violence des annonces ni à la pureté des postures, mais à la maîtrise du rythme historique :
quand négocier,
quand révéler,
quand stabiliser,
et surtout, quand sortir du cadre.
L’usage tactique du FMI, le choix du reprofilage défensif et la prudence monétaire relèvent d’une même logique : utiliser la contrainte sans s’y enfermer.
La ligne rouge est claire :
le FMI ne doit jamais devenir permanent,
la discipline ne doit jamais détruire les capacités productives,
la stabilisation ne doit jamais se substituer au projet de transformation.
==> Conclusion : contraintes héritées, marges de manœuvre à reconquérir
Au terme de cette année, le constat central est clair : l’économie sénégalaise demeure profondément structurée par des contraintes héritées — dette élevée, dépendance extérieure, cadre monétaire rigide et exposition aux aléas financiers internationaux. Ces contraintes ne sont ni accidentelles ni provisoires. Elles sont le produit d’une trajectoire longue, que toute stratégie crédible doit d’abord intégrer.
Mais reconnaître ces contraintes ne revient pas à s’y résigner. Le bilan révèle également l’existence de marges de manœuvre réelles, certes étroites, mais encore mobilisables. Elles résident moins dans des ruptures spectaculaires que dans la capacité à reprendre la maîtrise du tempo économique, à stabiliser l’environnement macro-financier et à utiliser les cadres existants de manière transitoire et stratégique.
Dans cette perspective, un éventuel programme avec le FMI ne saurait être interprété ni comme un renoncement ni comme une solution en soi. Il constituerait, au mieux, un moment de stabilisation, destiné à contenir les déséquilibres et à rouvrir un espace de manœuvre. Mais ce moment n’a de valeur que s’il est borné dans le temps et clairement subordonné à un projet national de transformation productive.
À l’horizon 2026, l’enjeu ne sera donc pas de démontrer une souveraineté proclamée, mais de transformer un temps encore à reconquérir — par la stabilisation macro-financière et une gestion maîtrisée de la dette — en capacité d’action : renforcer la base productive, réduire la dépendance aux importations stratégiques, améliorer la soutenabilité de la dette et préparer, méthodiquement, les conditions d’une souveraineté monétaire crédible
En définitive, le véritable critère d’évaluation n’est pas la conformité à un cadre extérieur, mais la capacité du pays à transformer des contraintes héritées en marges de manœuvre effectives. C’est dans cette reconquête progressive — et non dans l’héroïsme de façade — que se joue l’avenir économique.
Anouar AYACHE
